Luc, I
la nature, le précurseur devance en tout et partout
le Fils de Dieu. Ses traits, vus de profil à droite, sont
ardents, pleins d’enthousiasme. Tout enfant qu’il est
encore. Jean est prêt à se dévouer déjà. ; il brûle de
se consacrer à Jésus qui est le dévouement même ; il
cherche dans les yeux du Sauveur, dans sa voix, dans
sa bénédiction surtout, les forces nécessaires pour
combattre et pour vaincre. Voilà ce que dit très-simplement, très-clairement et avec beaucoup de bonheur le petit S1 Jean de la Sainte Famille de Naples. — Or la poésie de cette figure se trouve voilée et comme enchaînée dans la gravure de Marc-Antoine. Les rigueurs du burin y sont sans doute pour quelque chose ; mais la différence de niveau entre l’intelligence du graveur et le génie du peintre y est pour beaucoup aussi. D’ailleurs cette partie de l’estampe diffère notablement de la partie qui lui correspond dans le tableau. Dans la gravure, le petit S1 Jean, vu de trois quarts, se préoccupe trop de paraître aux yeux du spectateur et n’est point en rapport immédiat avec l’enfant Jésus. Dans le tableau, il se tourne tout à fait de profil, ignore complètement si on le regarde, et, se donnant à Dieu corps et âme, est en communication directe et exclusive avec le Sauveur. Ce sont donc là deux manifestations différentes d’une même idée. De l’une à l’autre il y a progrès du côté de la simplicité, progrès surtout au point de vue de la grandeur morale et de la vérité religieuse '.
1 . Il est bon aussi de noter, entre l'estampe et le tableau, quelques
S" Elisabeth vient ensuite mêler , dans cette Sainte Famille, l’austérité de l’ancienne loi à la douceur de la loi nouvelle. Accablée de vieillesse, elle ne pouvait produire aucun fruit; mais Dieu, qui se plaît à tout tirer du néant , l’a relevée de sa stérilité, et couverte de gloire dans un âge avancé. Elle se montre de face, assise sur un second plan à côté de la Vierge et soutenant de sa main droite le bras de Jésus. Sa tète . qui exprime le ravissement, se penche, s’appuie, se repose avec bonheur sur la tête de Marie. Cette figure, lumineuse encore, bien que reléguée dans le clair-obscur, est, au milieu des voiles religieux qui l’enveloppent, comme le crépuscule d’un beau jour, en présence d’un jour splendide qui se lève et commence. Raphaël, on l’a vu déjà* et nous le verrons encore *, a fixé irrévocablement le type idéal de « cette femme sainte et irréprochable devant Dieu et devant les hommes, tille d’Aaron et de la race sacerdotale, aussi distinguée dans la tribu de Lévi, que la tribu de Lévi était élevée parmi les tribus d’Israël. »
dilïïrences dans l'ajustement. La peau de mouton, tjui sert de vêlement au petit S’ Jean, est accompagnée, dans la gravure, d'une draperie qui traîne à terre jusque sous le genou du précurseur. Cette draperie, qui alourdit sensiblement la figure, est supprimée dans le tableau; il en est de même d’une petite écuolle susjiendue à la hauteur de la hanche. Enfin le pied droit, qui disparaît hors du champ du tableau, est vu complètement dans la gravure.
l. V. la Visitation, t. II, p. 78.
2 V. surtout, à la fin du présent chapitre, la Grande Sainte Famille.
Ses traits, nobles et fermes, ont la dignité et la gravité tempérées par la bienveillance. Ses yeux, abaissés sur Jésus, le regardent avec un bonheur sans mélange. L’âme commande aux lèvres de sourire, el sur la face, belle encore quoique sillonnée de rides, flottent déjà les lueurs de l’immortelle jeunesse. Quant au costume, il concourt pour une large part à l'expression morale du personnage ; il est, si je puis dire, le vêlement de la pensée, et tire son élégance de ses justes proportions avec elle. — Marc-Antoine n’a pu reproduire ces nuances délicates et presque insaisissables. Une telle émotion dans une telle femme est inaccessible à toute interprétation secondaire. D’ailleurs, le dessin que Raphaël avait confié à Raimondi ne donnait pas cette figure définitivement arrêtée. L’estampe , en effet , montre Slc Elisabeth, non plus de face, mais de trois quarts, plus familière avec la Vierge, moins respectueuse aussi envers Jésus, moins pénétrée de sa divinité, posant la main gauche sur l’épaule de Marie, et dirigeant de la main droite la main du Sauveur qui se lève pour bénir. Au contraire, dans le tableau, que de précautions, que de respect dans la main qui soutient le bras de Jésus! Comme la mère du précurseur sent son indignité en présence de cette chair divine, qu’à peine elle ose toucher du bout des doigts ! L’ajustement, dans la gravure, n’a pas non plus le vague poétique qu’il affecte dans le tableau ; il est nettement indiqué, et manque de simplicité dans sa définition prosaïque. La coiffure est plus voisine aussi de la réa-
lité, et les linges qui entourent le visage ont trop la forme d’un vulgaire bonnet. Dans le tableau, au contraire, la tête, sous les voiles harmonieux qui l’accompagnent, prend plus de noblesse et garde plus d’austérité. Toute la figure s’anime et s’enflamme; l’àge en elle fait changer l’expression de l’amour, mais sans en dénaturer l’essence. Ainsi, dans toutes les parties de celte composition , une grande distance sépare la gravure de Marc-Antoine du tableau de Raphaël. Que ceux qui n’ont point été à Naples jugent, par la beauté de l’estampe, quelle doit être la beauté du tableau.
Si l’on considère les accessoires et le fond qui entourent les quatre figures de la Vierge et de l’enfant Jésus, de S' Jean-Baptiste et de S" Élisabeth, on trouve d’abord des premiers plans de verdure abondamment fournis de chaque côté d’herbes et de plantes vivaces qui se perdent dans l'ombre tandis qu’au milieu, en pleine lumière, on reconnaît la trace d’un dallage antique formé de briques disposées en queue d’aronde. La nature est donc venue se poser sur les ruines, au milieu desquelles chacun des membres de la Sainte Famille proclame Celui qu’aucune ruine ne peut atteindre. Puis, à droite, derrière la Vierge et le Sauveur , des appareils d’architecture encore debout dressent fièrement leurs assises monumentales. De ce côté, tout semble inaltérable ; on dirait même un palais
1. La Vierge, à droite, est assise au milieu de ces plantes, et S1 Jean-Baptiste, à gauche, s'y trouve agenouillé.
fraîchement construit. Au contraire, derrière le petit S1 Jean, le temps et les hommes ont commencé leur œuvre de destruction. Des pans de murs se sont écroulés, et au travers des arceaux percés à jour on aperçoit la campagne. C’est dans un des arceaux placés à gauche au fond du tableau qu’apparaît S1 Joseph, dominant, d’un côté, le groupe principal du tableau, et de l’autre côté les horizons parmi lesquels l’œil se perd au delà des ruines.
L’humble artisan que Dieu commit à la garde de son Fils se monlre ici comme transfiguré. Il est empreint d’une majesté singulière. Plus de bâton pour soutenir ses pas chancelants, plus de lassitude, plus de vieillesse. S' Joseph est plein de force dans son âge avancé et rempli de dignité dans son attitude. Il se tient debout, droit, sévèrement drapé dans un large manteau. Sa tête est vue de trois quarts à droite. Ses traits, encadrés dans une barbe et dans des cheveux noirs abondamment fournis, sont réguliers et fermes,; son regard est attentif et concentré sur Jésus. On dirait une statue grecque, avec quelque chose de profond et d’austère que le paganisme ne connut point, un Sophocle chrétien, ou plutôt une noble image de la Vigilance ou de la Protection. Ainsi placé, ainsi compris, Joseph continue d’être à Dieu sans éclat. Il demeure silencieux, enseveli dans l’oubli du monde, vit avec le Sauveur, et, loin de tous les bruits, goûte une paix profonde. Cette belle et imposante figure projette sur tout le tableau une teinte mystérieuse et
mélancolique d’un grand effet religieux et d’une rare beauté pittoresque 1 .
On a peine à quitter de pareilles peintures. On voudrait s’y arrêter longtemps, y fixer ses pensées, en respirer l’esprit. Raphaël seul sait faire ainsi vibrer les cœurs *.