LA SAINTE FAMILLE DELL’ 1MPANNATA
(Au palais Pitli, à Florence).
Ce fut sans doute en 1514 que Raphaël peignit, ou plutôt fit peindre en grande partie, sur un carton
I. S‘ Joseph no parait pas dans la gravure de Marc-Antoine Raphaël ne l’avait sans doute pas mis dans son projet primitif. Dans l’estampe de Raimondi, le fond aussi est complètement different de ce qu’on le voit dans le tableau ; au lieu d'un monument et d’une ruine, on a tout un horizon de paysage, avec des bosquets d'arbres, un cours d’eau, des collines, des montagnes au fond, et, sur un plan plus rapproché, un palmier ombrageant une cabane de bois.
J. La couleur de ce tableau est belle encore, quoique, dans certains endroits, elle ail poussé au noir. Raphaël a exécuté ce tableau dans ses principales parties ; mais Jules Romain y a sans doute aussi travaillé. Il aura probablement préparé les figures sur les cartons du maître, et Raphaël, reprenant ce travail, l'aura terminé de sa main. — Il est bon de rappeler l’admiration de Vasari pour cette Sainte
dessiné de sa main, la Sainte Famille dell' Impannata. Bindo Altoviti, dont il devait faire plus tard un admirable portrait \ lui avait commandé ce tableau. Bindo était célèbre par sa naissance, par sa fortune, surtout par sa beauté. Il possédait un palais à Florence, un autre à Rome , et avait lié d’étroites relations avec Raphaël. Il faut, en effet, qu’ Altoviti ait eu sur un tel peintre de grands droits de cœur et de position, pour avoir pu, à deux reprises différentes, le distraire des travaux sans nombre dont l’accablaient dès lors les exigences de Léon X. Raphaël , malheureusement, détourné de sa voie naturelle, lancé dans les vastes entreprises de l’architecture chrétienne et de la restitution des monuments antiques, ne pouvait plus exé-
Famille : « ... Il quale (quadro) lu miracolosissimo di colorito e di bcllezza singolarc, atteso cho egli è condotto di forza e d’una vaghezza tanto leggiadra, che io non penso cho e’ si possa far ineglio; vedendosi nel viso délia Nostra Donna una divinité e nell’ altitudine una modestia, che non è possibile migliorarla. Finse che clla a man giunte adori il Figliuolo che le siede in su le gambe, facendo carezze a San Giovanni piccolo fanciullo, il quale lo adora insieme cou Santa Elisabelta e Giuseppo... » Il est inutile d’insister sur ce que celte description a d’inexact et de [jeu conforme à l’esprit du tableau. Ce qu’il faut retenir, c’est le témoignage d’admiration du peintre historien. (V. Vasari, t. VIII, p. 30.) — On a fait de celte Sainte Famille, dans l'école même de Raphaël, de nombreuses répétitions. M. Passavant en mentionne une douzaine (t. II, p. 123). On en pourrait citer davantage. On en trouve plusieurs en Italie, plusieurs aussi en Angleterre et en Allemagne, une eu Espagne, une autre en Russie, etc.
1. Le portrait de Bindo Altoviti est à la pinacothèque de Munich.
cuter lui-même qu’un petit nombre des projets qu’il avait conçus. Il livrait ses dessins à ses élèves, qui en faisaient des tableaux, et celte substitution de main n’était pas sans produire dans la pensée de graves altérations. Le plus souvent, il est vrai, Raphaël ne restait pas complètement étranger à l’exécution de son œuvre. Le tableau devant porter son nom, il n’abandonnait pas sans examen sa renommée aux hasards d’une interprétation secondaire. Il revenait donc sur le travail de ses disciples, donnant à chaque figure l’accent particulier qui leur convenait. Mais quelquefois le temps lui manquait , et le tableau sortait de l’école avec une infériorité relative, compromettante même pour la réputation du maître. Ajoutons que, dans un grand nombre de cas, ces dernières touches, ces suprêmes caresses de pinceau , délicates, légères, fragiles, ont disparu sous les lavages et sous les restaurations. Dès lors, ce qui était réellement pour les contemporains l’àme de Raphaël, s’est envolé, nous laissant en tête-à-tête immédiat et exclusif avec l’élève. Telle va être notre situation en présence de la plupart des Saintes Familles qui nous restent à étudier. C’est à travers d’épais brouillards, souvent même au milieu d’une obscurité presque complète, qu’il nous faudra tâcher de retrouver la pensée de Raphaël, et. lorsque nous en aurons saisi çà et là quelques étincelles, nous efforcer de voir, à leur lumière, l’ensemble même de l’œuvre. Tâche difficile, dangereuse, où la vérité et l’erreur sont à chaque instant confondues, superpo-
sées, quelquefois impossibles à démêler l’une de l’autre Heureux quand, pour nous guider, nous aurons quelques dessins originaux qui nous permettront de suivre la pensée du maître.
Bindo Altoviti demandait à Raphaël une Sainte Famille, pour la donner à la ville de Florence. Le moyen le plus clair de marquer cette destination était d’introduire dans le tableau le patron de la cité toscane, S1 Jean-Baptiste, et de lui attribuer une importance qui ne permît aucun doute. Mais comment, dans une Sainte Famille, donner, même au point de vue pittoresque, le pas à S' Jean sur Jésus? On ne le pouvait qu’en faussant l’histoire, et c’est ce qu’a fait Raphaël en plaçant le précurseur, âgé déjà de huit à dix ans, dans une scène familière où l’enfant Jésus est encore dans les bras de sa Mère... La Vierge présente le Sauveur à S'e Élisabeth assise devant elle. S,f Marie- Madeleine, par un pieux anachronisme aussi, se penche avec effusion vers Jésus; tandis que S1 Jean-Baptiste, assis sur le premier plan et comme en dehors de la Sainte Famille proprement dite, montre le Verbe au spectateur et lui enseigne le Fils de Dieu fait homme. Au fond de la chambre où sont réunis ces cinq personnages , on aperçoit à gauche un grand rideau , et à droite une fenêtre à châssis (impannala), qui a donné son nom à celte Sainte Famille1.
1 . Cosi per campo vi ê un casamento, dove egli ha finlo una l'meslra impannala clie fa lume alla slanza, dove le figure son denlro. Vasari, t. VIII, p. 33.
La Vierge est debout, la tête inclinée vers l’enfant Jésus. Son maintien est grave, digne, austère. Le manteau bleu tombe du sommet de la tête sur les épaules, enveloppe les bras et ne découvre que la main gauche, sur laquelle se pose le pied gauche du Sauveur. La tète, vue de trois-quarts à gauche, est régulière, mais trop immobile. Il est visible qu’on a sous les yeux la pensée de Raphaël transcrite par une main étrangère. Les cheveux, très-simplement arrangés en bandeaux, se relèvent au-dessus de l’oreille. Le front est limpide. Les yeux demeurent profondément attentifs aux mouvements de Jésus; ils sont pour le monde comme si le monde n’existait pas ; devant eux il n’y a place que pour Dieu. La bouche et l’ensemble de la physionomie sont d'une rectitude un peu froide. Le cou est trop fort pour la tête, il est en outre un peu long. Toute cette figure est belle, mais sans animation. La conception en est noble et grandiose, mais l’émotion créatrice est absente; l’esprit du maître, sans s’être retiré complètement , semble s’être éloigné. Pas assez cependant pour que, dans la Mère du Verbe, on ne reconnaisse encore le type de pureté qui est le cachet, la signature la plus authentique de Raphaël. La Vierge, qui est la chasteté par excellence, assure et consacre la chasteté de ce tableau. Ainsi dans les Saintes Familles, type de toute famille chrétienne, se trouve sans cesse réalisé le rêve du poëte : Costa pudicitiam serval domus.
L’enfant Jésus de la Sainte Famille dell' ImpannalA
est, plus que la Vierge, personnel au Sanzio. C’est sans doute de Raphaël lui-même qu’il a reçu cette vie etcette animation surnaturelles. Jésus, dès sa naissance, se prend à aimer les âmes et leur transmet cet amour, qui est le fond même du christianisme. Voilà le sens de la figure du Sauveur dans le tableau qui nous occupe. « Aucun chrétien véritable, aucun chrétien vivant, ne peut être sans une parcelle de cet amour qui circule dans nos veines, comme le sang même du Christ » Le Verbe se partage ici entre les trois saintes femmes. Sur le point de se laisser aller aux bras d’Élisabeth, il se suspend encore au cou de la Vierge et tourne la tète avec effusion du côté de Marie-Madeleine. Son corps est vu de trois quarts à droite, du côté de sa Mère, dans la main de laquelle son pied gauche pose encore, tandis que son pied droit , tendu en arrière, s’appuie déjà sur le genou d’Elisabeth. Sa tète, légèrement inclinée en arrière sur son épaule droite, est vue presque de face. Trois foyers de lumière émergent des cheveux abondants qui la couronnent. Le front rayonne de bonheur, les yeux sont brillants d’allégresse , la bouche ouverte fait entendre des cris joyeux. C’est que le Fils de Dieu voit pour la première fois, dans Marie-Madeleine, le monde des pécheurs venir à lui. Avant que sa langue se puisse délier, ses traits, pleins de chaleur, parlent déjà à la sœur de Lazare et lui disent ce que plus tard le Christ dira à