‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 118 sur 226 · Lacordaire, Sainte Marie-Madeleine, p · texte numérisé non relu

Lacordaire, Sainte Marie-Madeleine, p

ses apôtres : « Je vous ai appelés mes amis, l'os autcm dixi amicos. » Au contact de la main de Marie- Madeleine, le corps de l’Enfant tressaille et ses traits s’épanouissent. Déjà Jésus régénère par la grâce les âmes que plus tard il rachètera de son sang.

Slc Élisabeth, assise sur un banc en face de la Vierge, se penche vers le Sauveur qu’elle veut prendre dans ses bras. De sa main droite elle s’empare de la jambe que la Vierge retient encore, et de sa main gauche elle s’apprête à saisir le corps même de l’Enfant. Sa tête, opposée à celle de Marie, est vue de profil à droite. L’œil est radieux, la bouche sourit a\ec ravissement ; toutes les rides s’épanouissent, la vieillesse du corps disparaît pour ne plus laisser de place qu’à l’ivresse de l’âme remplie de Dieu. Les linges blancs qui enveloppent les cheveux, le front, les épaules et le dos, apportent à cette figure comme une sensation de lumineuse fraîcheur. La robe forme ensuite une draperie tempérée de ton, sobre de mouvements, à travers laquelle on sent, avec une remarquable netteté, le dessin du corps et des membres '. Cette S'* Élisabeth n’est pas sans analogie avec la vieille Sibylle de Lûmes dans la fresque de Santa-Mariadclla-Pacc. Raphaël, dans ces deux œuvres, est sous l’influence des mêmes impressions. L’antiquité lui donne à profusion ses enseignements, mais sans lui faire oublier qu’il est l’homme de la Renaissance.

t. La figure de Ste Élisabeth se trouve, ainsi quo la figure de la Vierge, coupée à mi-jambes.

Nulle part l’alliance et l’harmonie de principes contraires en apparence ne se fait mieux sentir. Dans les Saintes Familles en général et dans la Sainte Famille dclï /mpannala en particulier, la mère de S‘ Jean forme avec la Mère de Jésus une opposition doublement heureuse. Au point de vue pittoresque, cette opposition apporte de la variété dans les lignes et dans les physionomies; elle rapproche delà jeunesse idéale la vieillesse dans ce qu’elle a de réel, mais aussi dans ce qu’elle oflïe de vénérable et de presque éternel. Au point de vue religieux, elle met en regard deux civilisations, dont l’une, transitoire, a préparé l’autre qui ne doit pas finir. La Vierge est immuable et confine à la divinité ; ses émotions sont tout intérieures, et ne se trahissent jamais à la surface que pour ennoblir par le sentiment de la tristesse l’émotion de la grâce. Su' Élisabeth est soumise aux conditions ordinaires de la vie; ce qu’elle ressent des joies ou des douleurs humaines se montre avec une expansion et par des traits extérieurs qui accusent la commune origine des enfants d’Adam. De là le contraste si admirablement exprimé par Raphaël dans tous les tableaux où il peint ensemble Élisabeth et Marie.

Les Saintes Familles de Raphaël rendent pour ainsi dire palpable cette bonté suprême par laquelle un Dieu créé à notre image se fait petit enfant pour se mieux livrer aux regards, à l'affection, et même aux caresses des hommes. C’est surtout en Marie-Madeleine que se personnifie cette attraction de Jésus pour

tout ce qui souffre et qui aime. Et voilà que Raphaël nous montre la pécheresse de Béthanie, avant son apparition dans les saintes lettres, admise dans l’intimité de la Sainte Famille et tendrement attachée à Celui qrii en devait faire « la plus illustre entre les femmes, une seule exceptée. » Debout derrière Élisabeth, la sœur de Marthe et de Lazare se penche vers Jésus et touche avec l’index de la main gauche le corps de l’Enfant. Elle reconnaît dtins cet Enfant le Fils de Dieu venu pour sauver les hommes, et une intuition prophétique lui révèle la parole d’amour qui sera en même temps la parole de salut. Tout est vibrant d’émotion dans cette figure, qui cependant jouit déjà, d’une paix profonde. Les traits du visage, l’attitude du corps1, le mouvement des membres, la main qui s’approche du Sauveur aussi bien que la main qui s’appuie sur l’épaule d’Elisabeth , marquent le saint tremblement de l’àme qui vient à Dieu, mais qui se donne avec confiance et avec sécurité. La tête est vue de profil à droite. La chevelure abondante, qui doit se répandre un jour sur les pieds du Sauveur, ondoie sur le front, où la retiennent encore des bandelettes profanes, s’enlaçant avec complaisance le long des joues et jusque sur le cou, découvrant l’oreille et se rejoignant sous le menton. Cette coiffure pittoresque, mondaine, môme un peu cherchée, rappelle

Un grand manteau enveloppe ce qu’on voit du corps de S" Marie-Madeleine.

les attaches matérielles qui enchaînaient Marie-Madeleine avant que le Christ ne l’en eût déliée. Mais que de chasteté dans cette indication ! Le regard, voilé par l’extase, plonge avec ravissement dans les yeux de Jésus. On comprend que les plus touchants miracles de la pénitence et de l’amitié se soient accomplis dans cette femme. « Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé *. » Sa bouche est muette. « Tout le mystère est dans son cœur, et son silence, qui est un acte de foi et d’humilité, est aussi le dernier effort d’une âme qui surabonde et ne peut rien de plus*...» Ainsi comprise et introduite au sein de la Sainte Famille, la sœur de Lazare est l’image de l’humanité qui, un moment détournée, revient à la pureté en présence de la Vierge qui est la pureté même et de Jésus qui est la source de toute pureté.

Voilà ce que prêche le précurseur, qui est ici détaché du groupe divin, et de huit à neuf ans plus âgé que Jésus. Il est assis sur une peau de léopard, à la droite du tableau, et apparaît tel qu’Isaïe l’avait annoncé : « Sa voix prépare le chemin du Seigneur 3...» L’esprit de prophétie se renouvelle en lui, et se fait entendre après cinq cents ans de silence. Son corps est vu de profil à gauche, et sa tête, tournée vers le spectateur, le regarde en face avec animation. Il annonce le Sauveur des âmes, et, tenant de la main droite une

t. Luc, vil, 47.

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