‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 131 sur 226 · V. à la fin de ce chapitre · texte numérisé non relu

V. à la fin de ce chapitre

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que sur le bras droit et sur la poitrine. Un grand manteau d’un bleu tirant au gris est jeté sur le dos, noué à la taille, enveloppe toute la partie inférieure de la figure et traîne jusqu’à terre. Les plis de cette draperie sont comme cassés, mais très-rigoureusement dessinés, et si parfaitement justes que l’on n’y saurait rien changer. Il est visible que l’élève, en se faisant l’esclave de la volonté du maître, s’est trouvé gêné; sa main s’est raidie, elle est devenue presque inerte.

Quant au fond de paysage, il est très-librement peint. Le ciel est pur, bleu foncé au zénith et trèspàle au couchant. De vastes perspectives s’étendent de chaque côté d’un bouquet d’arbres qui s’élève comme pour abriter le groupe de la Sainte Famille. Ces arbres, aux teintes d’automne, sont d’un ton cru et sec, peu conforme aux habitudes de Raphaël. Les terrains rougeâtres du premier plan sont garnis d’herbes, de plantes et de fleurs. Puis vient une succession do prairies, coupées de collines et de bois, qui vont se succédant les unes aux autres, verdoyantes d’abord et bleuissant dans les lointains; une petite ville est assise au pied des hautes montagnes, fraîches dans leurs pentes et neigeuses à leur sommet. L’âme, qui prend une grande part à l’état de l’air et de la lumière, plonge avec ravissement dans ces horizons où le rêve se substitue si doucement h la réalité. La Sainte Famille divinise tout ce qui l’entoure : les fleurs, les arbres, l’air, le ciel, toutes les œuvres de Dieu 111. ïi

LFS VIERGKS DE RAPHAËL.

chantent à l’envi les louanges du Créateur. Probablement, sous la main de Raphaël , ce spectacle eût été plus aérien, plus poétique, plus merveilleux encore. Sans doute la couleur n’a pas assez de fluidité, elle n’est pas assez claire et limpide. Ce tableau cependant est encore un chef-d’œuvre. L’harmonie générale, malgré les défaillances qui viennent d’être signalées, est charmante, et si l’on est forcé de chercher un nom dans l’école du maître, ce nom s’arrête à la superficie, à la partie matérielle de l’œuvre; tout ce qui pénètre plus avant appartient à Raphaël *.

C’est maintenant le lieu d’étudier plusieurs tableaux de plus en plus douteux, dans lesquels la lumière morale décroît encore et s’obscurcit jusqu’à disparaître parfois d’une manière complète. Nous voudrions presque n’en point parler; cela est impossible. Il serait

1. Mazarin avait acheté un tableau semblable du marquis de Fontenay-Mareuil , ambassadeur de France auprès d’Urbain VIII. Le marquis de Fontenay-Mareuil l’avait acquis il Rome, sur le conseil du chevalier del Pozzo, comme l'original môme de Raphaël, d’après lequel Jules Romain aurait fait une copie qui serait, a-t-on dit, le tableau acheté |»r Louis XIV. Félibicn se révolte avec raison contre cette opinion ; il regarde les deux tableaux comme ayant été peints par des élèves, sur un môme dessin de Raphaël, et considère que celui du roi (celui du Louvre) a dû ôtre retouché et fini par le maître: « Raphaël a dessiné ces deux tableaux et lésa fait peindre |>ar deux de ses élèves; mais ayant eu plus d’inclination a finir celui qui est dans le cabinet du roi, il l’acheva entièrement et laissa l'autre imparfait.» On croit que l'exemplaire de Mazarin est maintenant à Londres, chez M. George Morant.

mauvais, d’un autre côté, de leur accorder la même attention qu’aux œuvres originales. Considérons-les donc comme les conséquences d’un affaiblissement dont nous avons vu le germe et dont nous avons signalé les causes. Regardons-les surtout afin de recueillir ce qu’ils peuvent offrir de renseignements utiles. La vérité, pour être noyée dans l’erreur, n’en est pas moins la vérité, et sous ces interprétations secondaires, nous trouverons encore quelques traits de pure beauté. Raphaël, au milieu des travaux qui le surchargeaient, dessinait toujours, amassant des éléments de peinture, dont ses élèves se servaient avec plus ou moins de hôte, de bonheur et d’intelligence. C’est ainsi que parurent ces Saintes Familles qui, bien que dégénérées déjà, portent néanmoins la trace de leur grande origine. Le nom du maître les couvre aux yeux de la postérité : cherchons à quel degré sa pensée s’y montre; examinons si quelques-unes d’entre elles méritent à certains égards l’honneur qu’on leur fait; voyons si d’autres n’en sont pas plutôt accablées.

LA SAINTE FAMILLE A LA LÉGENDE (Au musée de Madrid).

Ce tableau est très-près encore des tableaux de Raphaël. C’est une œuvre grave, sans affectation d’austérité, majestueuse en môme temps que familière, imposante parce qu’elle est simple... La Vierge porte dan? ses bras l’enfant Jésus. Celui-ci tend les mains vers le petit S1 Jean qui, debout près de Marie, présente au Sauveur une banderole sur laquelle on lit le mot agniis. Derrière et dans l’ombre est Joseph qui, à la vue de Jésus, écoute, admire et se tait. Rien de plus; un simple fond perdu, dont l’obscurité repose le regard, reporte la pensée tout entière sur les quatre personnages du tableau.

La Vierge est assise, vue à mi-jambes et tournée de trois quarts à gauche. Ses yeux abaissés lisent le mot de la légende et voient en image l’immolation de l’Agneau. De ses deux mains vivement ramenées en arrière elle retient Jésus qui semble déjà vouloir lui échapper. L’attitude et le geste de cette figure ont de la grandeur. La tête est coiffée de bandeaux blond? rehaussés de lumières pâles; deux nattes épaisse? partent de ces bandeaux et vont se rattacher par un nœud au-dessus du front; une écharpe d’un bleu presque gris s’enroule autour des cheveux et se mêle

au voile transparent qui descend jusque sur les épaules. Quant au vêtement, il se compose uniquement d’une robe bleue assez claire, dessinant de larges plis sur le bras droit 1 et sur les genoux, et laissant voir seulement sur l’avant-bras une manche ornée d’une broderie d’or au poignet droit. Cet ajustement se dérobe à la tradition religieuse : il n’est peut-être point exempt d’une certaine recherche ; mais il est d’une exécution magistrale, vraiment harmonieuse, se tient dans une gamme douce, demeure subordonné à la figure même, et n’apporte rien de mesquin dans un tableau où la simplicité doit tout commander. L’attention reste donc libre et se donne tout entière aux traits du visage. L’inclinaison de la tête est élégante. Le front, chargé de pressentiments, est le siège d’une grande pensée. Le regard est triste et profond. La bouche, aux plis accentués, est grave et en parfait accord avec les yeux; elle traduit , en même temps qu’une extrême douceur, la volonté qui met sa force dans la soumission. Une noble douleur plane sur cette figure, qui n’a pas cependant ce quelque chose de divin et d’éternellement jeune, que Raphaël seul, travaillant non-seulement de sa pensée, mais aussi de sa main, lui eût communiqué. L’intention exprimée par cette Vierge est près d’échapper à l’esprit de l’Évangile et semble procéder trop exclusivement de l’antiquité. Il manque surtout à

I. Le bras gaucho disparait entièrement derrière le corps de l’Enfant. On n'aperçoit que les deux doigts de la main gauche qui soutient le Dambino.

culte Madone l’exquise virginité que Raphaël a si bien conciliée avec les enseignements de la tradition classique. C’est une femme touchante, une mère alarmée en présence des destinées de son fils; ce n’est pas la Vierge. Ainsi pourrait presque paraître la mère des Niobides aux approches de la vengeance du dieu. Jules Romain ou tout autre parmi les disciples de Raphaël n’aurait pu peindre une telle figure sans les indications du maître; mais l’élève, de quelque nom qu’on l’appelle, n’a compris qu’une partie de l’idée du Sanzio. Il a peint une œuvre de grand style, révélant par ses nobles aspects une des faces les plus caractéristiques du génie de l’école, mais à laquelle manque ce qui était insaisissable dans l’idée de Raphaël. La couleur, sans être précisément ravissante, n’a pas cette crudité, ces dissonances, ces aspérités, cette lourdeur ni ces obscurités si fréquentes dans les peintures de Jules Romain. Les chairs, à la vérité, n’ont pas une remarquable fraîcheur; mais les ombres n’ont rien de pesant, et elles ont conservé leur transparence.

L’enfant Jésus est d’une belle coloration. Le dessin du corps et des membres démontre en outre une grande habileté de main. Mais quand il s’agit du Verbe, l’habileté ne suffit pas. L’artiste qui a peint cette figure s’est contenté des indications de la nature et n’a vu presque rien au delà. Il a saisi avec intelligence et rendu fidèlement la réalité de son modèle; mais cette expression surnaturelle qui révèle Dieu lui-même dans un petit enfant,

il ne l’a pas comprise. La tête, vue de trois quarts à gauche, se tend sans grandeur de pensée vers le petit S‘ Jean. Aucune intelligence supérieure ne brille dans ce regard étonné, et la bouche ouverte ne fait rien entendre que les cris inintelligibles de l’humanité naissante*. Le mouvement des bras et des jambes est vif, mais sans grande dignité. Il reproduit d’ailleurs à peu près le mouvement de l’Enfant dans la Sainte Famille à la Perle ; seulement les bras sont placés plus horizontalement, et les jambes, au lieu d’être vues presque de face, se montrent de profil !. La Vierge elle-même n’est pas sans analogie avec la Vierge à la Perle; de part et d’autre la tête s’incline de la même manière sur l’épaule droite. N’y a-t-il pas dans ces redites qui se répéteront encore quelque chose de notable? On sait la richesse d’invention que déploie Raphaël en présence de la Vierge et de l’enfant Jésus. Dès lors, la stérilité relative qui se manifeste dans les tableaux que nous étudions en ce moment n’est-elle pas la preuve matérielle de l’absence du Sanzio et des emprunts que les élèves se faisaient entre eux après avoir d’abord emprunté au maître lui-même?

Dans la Sainte Famille à la Légende le petit S1 Jean est d’un sentiment plus religieux, plus tou-

\ . Des cheveux abondants et bouclés coiffent cette petite tôle.

â. L’enfant Jésus tient de ses deux mains la légendo; et tandis que la jambe et le pied gauches posent presque verticalement sur un escabeau placé à côté de la Vierge, la jambe et le pied droits se lèvent pour s’appuyer sur le genou gauche do Marie.

chant. Il élève vers Jésus son bras droit, de manière à saisir la légende que tient le Sauveur. Son visage, vu de trois quarts à droite, est énergique. Le regard et la bouche sont fervents, pleins d’ardeur... Nous répétons toujours la même observation : plus l’objet de l’idéal s’abaisse, moins il devient inaccessible'.

S' Joseph enfin, enveloppé dans son manteau brun, est loin de reproduire ici la beauté d’expression à laquelle Raphaël nous a depuis longtemps habitués dans ses Saintes Familles. Au lieu de la noble figure qui doit protéger la virginité de Marie et l’humanité de Jésus, nous ne voyons plus qu’une froide et insignifiante image, sans caractère et sans poésie, sans mystère et sans foi *.

Quoi qu’il en soit, la Sainte Famille à la Légende est une belle peinture. On éprouve devant elle non pas cette impression de fraîcheur et de divinité que portent seules en elles les propres œuvres de Raphaël, mais quelque chose de grandiose, de salutaire et de fortifiant qui relève encore directement de l’inspiration du maître \

1. Ce petit S* Jean , dont le corps disparaît derrière le genou droit de la Vierge, a, comme la Vierge elle-même, le bas de sa figure hors du champ du tableau. Ses cheveux , très-fournis et frisés, presque crêpés, sont plus chauds de ton que ceux de la Vierge et de l'enfant Jésus.

2. Les cheveux du S' Joseph sont presque noirs et à peine nuancés de gris.

3. On a ajouté après coup une bande au bas de ce tableau, et l’on a peint une rose sur l’escabeau où pose le pied gauche de

(Chez lord Kllesmere, à Londres).

Ce tableau nous reporte vers la fuite en Égypte. La Vierge et l’enfant Jésus, durant leur voyage, s’arrêtent pour faire accueil au petit S1 Jean, qui, venant à eux, s’incline devant le Sauveur et l’embrasse. Dans un fond de paysage S1 Joseph marche en se retournant avec vigilance vers le dépôt que Dieu lui a ordonné de préserver et de sauver. L’idée est charmante, bien comprise, clairement exprimée dans la langue même de Raphaël, mais avec l’accent d’une interprétation secondaire qui laisse peu de place à la grande émotion produite par les œuvres vraiment originales.

La Vierge, debout et tournée de trois quarts à gauche, penche la tête vers Jésus, qui est également

Jésus : d’où le nom de Sainte Famille à la Rose (Sacra Familia de la liosa) souvent donné à cette peinture. Celte Sainte Famille a été plusieurs fois répétée dans l'école, soit textuellement d’après le tableau de Madrid, soit avec des variantes. La collection de M. Munrô en possède un remarquable exemplaire. Dans ce tableau, la Viergo et le petit S1 Jean sont vus entièrement, et S* Joseph, au lieu d'ôtre placé directement derrière la Vierge, paraît tout au fond, sortant d'une voûte sombre et portant une lanterne. Ce tableau, qui passe pour avoir appartenu au roi Charles 1", a été vendu par M. Nieuwenhuis à M. Munro moyennant 540 livres sterling (13,650 francs).

debout devant elle. De la main gauche elle tient le bras de son Fils, et de la main droite elle caresse S1 Jean. La tête de Marie, en partie couverte d’un long voile blanc, est charmante. Elle a cependant quelque chose de contraint et de cherché, qui dénote de la part du peintre l’absence d’initiative. Les yeux regardent avec tendresse les deux enfants qui confondent leurs destinées et leurs cœurs. La robe rouge et le manteau bleu s’arrangent avec discrétion autour de cette figure, dont la démarche est pleine à la fois de franchise et d’humilité. La couleur de ces vêtements est trop éclatante; Raphaël y aurait mis plus de discrétion. Une chose surtout fait défaut à cette Vierge, la virginité par excellence que lui eût communiquée le pinceau du maître. Du vivant de Raphaël et dans sa propre école, déjà la chair envahit l’esprit ; et néanmoins le génie du maître, malgré les liens matériels dont on le charge, parle toujours et se fait entendre. Malheureusement Raphaël est entouré d’élèves qui se reposent trop sur lui, font trop facilement abstraction d’eux-mêmes , ne tentent pas assez d’efforts personnels. Ils semblent ignorer que si l’on peut tout contrefaire de l’extérieur d’un homme, il y a quelque chose d’inaccessible et d’inimitable, c’est l'homme même. Le génie du maître les absorbe et souvent les écrase ; ils croient pouvoir y atteindre, mais les ailes leur manquent à chaque instant. Ne voyant rien audessus, ils pensent qu’il n’y a rien en dehors, et ils abdiquent toute originalité : d’où la froideur de la plupart

de leurs peintures, qui ne sont que des pastiches plus ou moins bien réussis. En travaillant d’après Raphaël, c’est sur eux-mcmes qu’ils auraient dû méditer, c’est d’euxmêmes qu’ils auraient dû tirer leur manière de voir. Ils auraient dû comprendre qu’ils étaient de ceux dont il est écrit : « Ne cessez point de travailler, parce que la moisson que vous^ avez à recueillir ne souffre pas de défaillance'. » Pour s’être reposés, pour ne s’être pas souvenus de la parole de l’Apôtre, ils n’ont pas recueilli la moisson semée pour eux, et leurs œuvres ont été frappées de stérilité*.

Les deux enfants de la Sainte Famille del Passeggio prouvent, plus encore que la Vierge, quelle distance sépare ce tableau des vraies peintures de Raphaël. L’intention de ces deux petites figures est parfaite ; le souflle qui les doit animer est absent. — L’enfant Jésus n’est pas assez enfant. 11 est bien dessiné, modelé avec délicatesse, et la lumière le caresse avec amour. Mais on cherche vainement sur ses traits l’empreinte de la divinité, ce germe de toute bonté et ce calme grandiose si abondamment répandus par Raphaël sur ses moindres ébauches. — Le petit S‘ Jean, plus chaud de tons que Jésus, arrive

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