‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 140 sur 226 · Élévations, xi' semaine, iv' élév · texte numérisé non relu

Élévations, xi' semaine, iv' élév

Deux anges enfin viennent se mêler h l’intimité de la Sainte Famille, en rehausser l’harmonie , en expliquer le mystère. Les arts du dessin ne peuvent rien produire d’incorporel. L’intelligence même et l'amour, il faut que le peintre les unisse à un corps. C’est ainsi que Raphaël, en nous montrant une beauté sensible plus belle que la réalité, nous révèle « les propriétés et les excellences de ces merveilleuses créatures » qui sont de purs esprits , et nous fait monter par delà, la terre et le ciel de la terre. « Dans ces anges respire la beauté mâle dans sa fleur. En eux se réunit la grâce sans mollesse et la vigueur sans rudesse. Ils ont la beauté des deux sexes, et cependant ils n’ont point de sexe. Le goût même serait coupable s'il y pensait. Une éternelle adoration brille sur ces visages célestes. Jamais ils n’ont été enfants, jamais ils ne seront vieillards. En les contemplant, nous avons l’idée de ce que nous serons lorsque nos corps se relèveront de la poussière pour n’y plus rentrer1... » — Le premier de ces deux anges est placé sur un second plan, vis-à-vis du spectateur et presque au milieu du tableau, entre la Vierge et S1' Élisabeth. Il s’incline vers le Sauveur en croisant ses mains sur sa poitrine, et, les yeux brillants d’une sainte ardeur, il tourne vivement la tête vers son compagnon. Vu ainsi de trois quarts à gauche, son visage est d’une prodigieuse beauté de lignes et de sentiment. Les cheveux, chauds de tons , sont sé-

J. de Maistre.

parés an milieu du front et se déroulent sur les épaules. Cette figure étant reléguée dans l’ombre, c’est à peine si l’on distingue la couleur foncée de la tunique; mais la tête, grâce au mouvement d’adoration qui la porte en avant, s’éclaire des mêmes clartés qui illuminent tous les autres personnages de cette Sainte Famille. — Le second ange se tient derrière Slf Elisabeth, et termine le tableau d’une façon presque aérienne. Il se penche par-dessus la mère du précurseur, les deux bras étendus, et les mains soutenant une gerbe de fleurs qu’il va répandre sur la tête de la Vierge. La tête du divin messager, prise ainsi entre ses deux bras et vue de trois quarts à droite, plonge en partie dans le clair-obscur, et s’éclaire en partie de lumières semblables à des lueurs de feu. Le front est couronné de cheveux blonds qui tombent de chaque côté des joues; les yeux reflètent la Divinité qu’ils contemplent, et la bouche aussi rayonne de bonheur et d’intelligence. Une tunique bleue, qui découvre les bras jusqu’aux épaules, flotte derrière le dos et se confond avec de grandes ailes aux vives couleurs qui fuient hors du champ du tableau1... Rien de plus élevé que la poésie de ces deux figures. Raphaël semble, dans la conception d’un tel tableau, avoir voulu réaliser la parole du Psalmiste : « O mon Dieu! je vous adorerai devant vos saints anges; je chanterai vos merveilles

1. Une figure à peu près semblable se retrouve parmi les Heures qui jettent des (leurs sur la table des dieux dans les Noces de Psyché. (V. Raphaël et l'Antiquité, t. Il, p. 338.)

en leur présence*. » C’est en leur présence, en effet, qu’il a rendu à la Sainte Famille le plus bel hommage qu’elle ait jamais reçu des hommes. Il savait que, parmi ces bienheureux esprits, les plus .parfaits, ceux qui se tiennent le plus près de Dieu, n’osent lever leurs yeux jusqu’à lui, et il a voulu montrer leur ravissement devant l’enfant Jésus. Dieu, en se faisant homme, leur permet de le contempler face à face, et ces créatures immortelles viennent avec bonheur s’unir à l’humanité pour proclamer les louanges de F Éternel. L’un de ces « esprits purifiants » adore le Verbe directement; l’autre répand une pluie de fleurs sur la tête de la Vierge. Quelle grandeur dans ces deux figures! Et cependant que sont ces purs esprits à côté de la splendeur absolue du Verbe et de la Vierge-mère? Si Jules Romain a touché à ces anges, Raphaël est revenu à eux avec un soin particulier ; c’est lui-même qui leur a imprimé le sceau de leur céleste origine.

Une chambre austère et sans ornements contient cette Sainte Famille. Un grand rideau vert est relevé h droite derrière S* Joseph ; on entrevoit une crédence adossée aux sombres lambris; et par une baie ouverte à gauche , le ciel et la lumière viennent aussi prendre part à cette adoration. Un dallage de marbre, que Jules Romain a peint avec une habileté magistrale, conduit aux parois obscures du fond. C’est sur ce fond modeste que se détachent les sept figures que nous ve-

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