‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 143 sur 226 · I. V. t. II, p · texte numérisé non relu

I. V. t. II, p

suivant, qu’il adresse directement à Laurent de Médicis :

« 8 juin 1518. — Les peintures faites par Raphaël d’Urbin sont à Florence; demain matin partiront les muletiers qui les transportent. Raphaël a envoyé avec elles un homme à lui. »

Quelque temps après, sans doute à la fin de juin, les deux tableaux arrivèrent à Lyon, et de là furent dirigés sur Paris.

Donc, le Saint Michel archange et la Grande Sainte Famille ont été peints à la même époque et sont venus en France en même temps. Que devient alors l’anecdote qui représente Raphaël et François Ier luttant de générosité et traitant presque de puissance à puissance ? La correspondance recueillie par Gaye remet cette aiïaire sous son véritable jour, et rend à chacun la place qui lui convient. Elle donne en outre une idée juste des négociations qui se poursuivaient alors auprès de Raphaël par l’intermédiaire des plus grands personnages. Elle prouve surtout l’intérêt que prenait le pape lui-même à de semblables négociations*.

1. La Grande Sainte Famille était jadis couverte de volets décorés d’arabesques et d'allégories. On trouve en effet dans X Inventaire de Bailly (1709-1710) la note suivante à propos de ce tableau : « Peint sur bois et dans une bordure dorée, avec deux volet doublés de velours vert, peints par-dessus d'ornements rehaussés d'or. » Ces volets ont été volés à la Révolution, et le tableau a été depuis transporté sur toile. — Usteri (Xote sur les lettres de ll'inckelmann à son ami en Suisse, 1788, p. 83) raconte que la Grande ni. 27

Nous avons vu combien de telles œuvres étaient dignes de toutes les sollicitudes. La Grande Sainte Famille est le dernier mot de Raphaël sur la Sainte Famille, et le suprême effort de l’art chrétien sur ce sujet éternel. C’est un charme de penser longtemps à de pareils tableaux, d’y laisser aller l’àme. Raphaël, si l’on excepte la Vierge de Saint-Sixte, n’a jamais obéi à une plus grande inspiration, n’a jamais élevé plus haut son style. Il a réuni dans un même cadre tous les âges de la vie, et il a convié les anges eux -mêmes à se mêler aux hommes. Ce tableau résume à la fois la chasteté des époques ferventes et tous les progrès accomplis par une longue suite de générations convaincues; il marque ce que l’art chrétien doit conserver de dogmatique et ce qu’il doit garder d’indépendant ; il est également éloigné des doctrines étroites de la théocratie primitive et des visées folles de la licence et de la révolte; il couronne deux siècles et demi de renaissance, et concilie les traditions les plus opposées dans une harmonie supérieure à toute

Sainle Famille était jadis placée à Versailles, au-dessus d'une cheminée, et que ce fut Wille, le graveur, qui obtint qu’on la mit dans une antichambre où il n’y avait pas de cheminée, et où par conséquent le feu ni la fumée n'étaient plus à craindre. — Raffaele del Colle peignit k fresque une copie de la Grande Sainte Famille dans l’église du Corpus Doinini, à Urbania. On cite plusieurs répétitions de ce tableau : une entre autres de Mignard; et une curieuse variante qui se trouve chez le duc de Buccleucb, à Broughton Hall, ancienne résidence des ducs de Montague. (V. Passavant, t. II, p. 259. )

contradiction. Sans une idée fervente et presque mystique, une telle œuvre n’aurait pas d’autorité religieuse; sans les liens qui l’attachent à la nature, elle n’aurait pas de prise sur les sens; sans l’intervention des traditions classiques enfin, elle n’aurait pas celte grandeur dont l’antiquité a prodigué aux arts d’impérissables modèles. Raphaël, à l’apogée de sa force, garde, comme d’inappréciables trésors, les dons de sa naissance, les conquêtes qu’il a faites sur la nature, les révélations qu’il a reçues des anciens. En suivant la série de ses Saintes Familles, comme en étudiant précédemment ses autres Vierges, nous avons passé par un enchaînement rigoureux et logique d’œuvres toujours progressives, jamais contradictoires. Aucun des tableaux que nous venons d’étudier ne nous a ramenés dans le domaine absolu de la pure Ombrie. La Sainte Famille au Palmier, la Sainte Famille Canigiani et la Sainte Famille du musée de Madrid, tout en nous reportant vers les chastes enseignements d’Urbin et de Pérouse, nous ont retenus quelque temps sous les influences du naturalisme florentin. La Sainte Famille de Lorette, la Sainte Famille de Naples et la Sainte Famille dell’ Impannala, nous ont conduits à Rome pour y suivre, dans une voie plus large, le développement d’une pensée vraiment universelle. La Sainte Famille à la Perle, la petite Sainte Famille du Louvre, la Sainte Famille à la Légende, la Sainte Famille sous le Chêne, la Sainte Famille del Passeggio, la Sainte Famille dans les Ruines, etc., nous ont inclinés vers des

itt) LES VIERGES DE RAPHAËL.

œuvres abandonnées aux soins de l’école ; dans ces œuvres, nous avons vu l’esprit du maître s’éclipser de plus en plus, pour reparaître enfin avec plus d’éclat que jamais dans la Grande Sainte Famille. « Il faut, dit le Fils de Dieu, que votre œil soit simple. » Iæs élèves de Raphaël n’ont pas compris cette vérité. Raphaël en a été possédé, et en voyant d’un œil simple, il a pénétré plus avant qu’aucun autie dans les profondeurs de l’éternelle beauté.

LA

VIERGE GLORIEUSE

Guidés par Raphaël, il nous reste à considérer les rapports que la Vierge conserve avec le monde au sein de sa gloire et de son immortalité.

Les arts du dessin ont deux manières principales de montrer la Vierge glorieuse. Tantôt ils la placent dans le ciel, présentant pour l’éternité son Fils à l’adoration du monde. Tantôt ils la conçoivent plus familière et vivant plus intimement dans l’Église; Marie est alors généralement assise au milieu des fidèles, et rehausse, par l’universalité de son culte, la dévotion locale ou accidentelle accordée aux saints qui l’entourent. Quels que soient ces tableaux, ils enseignent tous que la Vierge occupe, dans l’économie de l’Incarnation, la place que tient la femme dans la famille humaine. La Vierge a toujours un rôle de médiation. Elle touche à Dieu par sa maternité et à nous par sa bonté. Elle a pour mission de s’intéresser et de concourir sans cesse à notre bonheur.

En passant par la Vierge, la prière du chrétien devient la prière même de la Vierge. « Le Fils exaucera la Mère, dit saint Bernard, et le Père exaucera le Fils. C’est là l’échelle du pécheur, c’est là ma plus grande confiance, c’est là toute la raison de mon espoir *. » Au sommet, la divinité invisible du Père; à la base, l’humanité de Marie; au milieu, la divinité et l’humanité unies et confondues en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu et de la Vierge. Enfin, tout autour de la Vierge, la multitude des saints, qu’elle a enfantés à la grâce en donnant au monde le Sauveur.

L’antiquité, par une tradition constante, a professé l’idée de la fédération des âmes à travers la mort et préparé ainsi la doctrine catholique de la communion des saints. Platon, au cinquième livre de sa République, dit de ceux qui ont honoré leur patrie : « Ils deviennent des génies purs, bienfaisants, protecteurs de l’humanité. » Cicéron, de son côté, dans le Songe de Scip ion, fait dire à Pâme de l’aïeul de son héros :

« C’est du ciel que partent les génies tutélaires qui gouvernent les peuples, et c’est là qu’ils reviennent... » Et Tacite, dans sa Vie d’Agricola : « Hamène-nous, dit-il, ô Agricola, de nos regrets stériles à la ferme contemplation de tes vertus. >< Cependant la lumière n’est encore là que dilîuse et obscurcie à force d’erreurs et de confusion. Mais Jésus paraît et la vérité luit; la philosophie et la poésie païennes, sanss’anéan-

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