‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 147 sur 226 · toOO · texte numérisé non relu

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près complètement la description donnée par Lanzi, sur la foi de témoins qui avaient pu voir encore le tableau à sa place primitive dans l’église de Saint- Augustin.

Pour comprendre le sujet que nous allons décrire, il importe de rappeler d’abord quel fut le personnage dont Raphaël avait à exalter la sainteté.

Vingt ans avant Dante et trente et un ans avant Giotto, l’an 12/i5, à Sant’-Angelo près Fermo dans la Marche d’Ancône, un enfant naissait à la suite d’un pèlerinage que ses parents avaient fait à la châsse de S' Nicolas de Bari, et prenait le nom du saint à l’intercession duquel on attribuait sa naissance. Nicolas se passionna tout de suite pour la sainteté. Il chérissait les pauvres, était dur envers lui-même et plein de douceur ii l’égard des autres. Sa vocation religieuse se déclara sur les bancs de l’école, et, encore enfant, il fut pourvu d’un canonicat dans l’église du Sauveur à Tolentino. Presque aussitôt les prédications d’un ermite de Saint-Augustin l’entraînèrent dans la voie monastique. Il prit l’habit de novice au couvent de Tolentino, et prononça ses vœux avant d’avoir atteint sa dix-huitième année. Comme moine, les traits principaux de sa physionomie sont l’humilité, la charité, la douceur, l’égalité d’âme, le renoncement absolu de soi-même et la passion de la pénitence '. Prêtre, il

4. On montre encore, à Tolentino, les disciplines et d’autres instruments de macération témoins de la haine qu’il portait à sa

honorait Jésus-Christ dans tout ce qui porte l'empreinte de son amour : dans les chrétiens qui sont les membres vivants de son corps, et partout dans la nature où circule la sève de charité dont la source est en Dieu. A l’autel, son visage s’enflammait et des larmes abondantes s’échappaient de ses yeux. Son âme, détachée de la terre, était en communication constante avec le ciel. Tout devenait meilleur autour de cet homme excellent, qui se survécut à lui-même par le souvenir de ses vertus beaucoup plus encore que par ses miracles. Il mourut le 10 septembre 1308 ’, fut enterré dans la chapelle même où chaque jour durant trente années il avait célébré le sacrifice de l’amour, et sur celte chapelle s’éleva bientôt la cathédrale que la piété des peuples mit sous l’invocation de son nom. S' Nicolas de Tolentino est une de ces figures héroïques, dont la grâce modeste est admirablement appropriée à cette époque féconde et tourmentée, où l’homme, toujours en lutte pour sa liberté, était élevé vers Dieu par la force de son âme et par la dignité de ses agitations. Alors tout fut excessif, la vertu comme le vice.

chair. Il couchait sur la terre nue, avec une pierre pour oreiller, ne mangeait que de mauvais pain et quelques racines, etc.

1. Il fut canonisé par Eugène IV, en 1446. (V. la Vie de & .Xicolas de Tolentino, écrite d’abord par Pierre de Monte Rubeano, son contemporain ; puis par Thomas de Herrera, qui vivait en 1330; et enfin par le B. Jourdain de Sane. —V. aussi le Cornelii CurtH. Ord. Erem. S.Augustini, S. Nicolaus Tolenlinus, .-tntcerpirp, 1637. in-li, et le P. Suvsken, Aet, SS., t. lit, sept., p. 636. — V. également Alban Butler.

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Dante, qui mourut treize ans plus tard, a tour à tour enduré tous les supplices de l’enfer et goûté toutes les joies du paradis. Giotto fut le digne contemporain du poêle, dont il ne voulut' garder que la bonté. Voyons comment Raphaël, marchant sur les traces de son illustre devancier et se révélant comme maître à l’âge où d’ordinaire l’élève commence à peine à se montrer, a rêvé et rendu les tràits d’un religieux qui de son côté fut un saint presque avant d’avoir été un homme.

Il s’agissait de représenter la gloire du saint, de faire comprendre ses mérites et de faire aimer sa vertu. Or, la gloire de S1 Nicolas de Tolentino est mise en pleine lumière par l’intervention de Dieu le Père, de la Vierge et de S1 Augustin. Ses mérites sont rendus manifestes par la manière à la fois humble et triomphante dont il tient Satan terrassé sous ses pieds. Sa vertu enfin, par la grâce dont elle se pare, entraîne le cœur des hommes en attirant à elle l’amour môme des anges. De tout cela, à la vérité, il ne reste plus qu’un souffle, un simple croquis légèrement dessiné à la pierre noire, d’après nature, et qui semble prêt .à s’envoler bientôt. Mais si ces figures aériennes s’offrent à nous sous les dehors de la réalité, si notamment leurs costumes démontrent la présence du modèle vivant, les attitudes sont si simples, si louchantes, si nobles, si calmes, les têtes surtout expriment avec tant de ferveur l’idée du maître, qu’on possède vraiment ce qu’il y a de plus immatériel , de plus vif, de plus pathétique dans

cette conception, et que l’on a, sous une apparence familière, l’âme même du tableau.

S1 Nicolas de Tolentino, debout et les deux pieds

posés sur le démon vaincu, occupe le bas de la composition. La jambe gauche est tendue en avant, et le poids du corps porte sur la hanche droite. La tête est penchée sur l’épaule droite, et les yeux baissés à terre regardent l’ennemi renversé. Voilà une bien calme image du combat de la vie, et il n’en est pas de plus pénétrante. Armé de la croix et de l’Évangile, le saint a triomphé’. Les austérités auxquelles il s’est soumis, en fortifiant son âme, ont épuisé son corps. Ses traits sont amaigris, mais non pas déformés, et, sans avoir rien perdu de leur pureté native, ils ont pris un caractère particulier de douceur et de mansuétude. Le regard est humble et la bouche est compatissante; le saint contemple le mal avec tristesse, mais avec bonté, et la charité qui remplit son cœur semble prête à relever Satan lui-même de l’antique déchéance. Tout cela est très-naïvement et très-clairement écrit dans ce modeste dessin. Pour ce S‘ Nicolas, Raphaël a fait d’abord placer devant lui un de ses condisciples. Les chausses et le justaucorps dessinent les formes sveltes, longues et un peu grêles, que l’on retrouve à chaque pas vers l’année 1500 dans l’école de Pérugin. le costume est tout local et n’a rien qui rappelle la pro-

4. Il tient la croix de la main droite et l'Évangile de la main gauche.

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fession du héros; mais le mouvement est juste, et en parfait accord avec l’état de l’àme. Cette àme rayonne déjà sur le visage à peine esquissé. Non content de l’expression qu’il formulait ainsi d’une manière sommaire dans un croquis d’ensemble, Raphaël a repris cette tête avec un soin particulier au verso de la même feuille, et il en a fait une étude spéciale et notablement agrandie. Cette fois il parait avoir choisi pour modèle un moine de l'ordre des frères prêcheurs auquel avait appartenu S' Nicolas, et, dans cette physionomie prise sur le vif, il a mis tant de chaleur et tant de bonté, qu’on ne saurait supposer dans la peinture une plus délicieuse expression '. — Quant au démon, il se débat vainement sous l’étreinte invincible qui l’a renversé. L’ébauche, à la vérité, est ici trop confuse pour qu’on puisse juger de ce que pouvait être cette figure dans le tableau. On voit néanmoins que Raphaël s’affranchit des anciens errements, qu’il renonce aux allégories pour revenir à l’humanité, et qu’il se sent capable de saisir dans l’homme l’essence du mal, sans avilir pour cela l’empreinte originelle de la création. — De chaque côté, dans le bas du tableau, deux anges, au dire de Lanzi, déroulaient des banderoles sur lesquelles on lisait les

4. On voit, à côté de cette tète, une etude de la draperie qui était destinée sans doute à la robe du saint. Puis viennent quatre cygnes esquissés très-vivement à la plume, dans l’esprit des arabesques du temps; et une |>ortion de palais, dont le portique rappelle un des palais d’Urbin ou de Gubbio.

louanges du saint. De ces quatre figures, le dessin n’en donne qu’une seule, et encore n’est-elle que très-légèrement esquissée. \jh bras droit notamment est à peine indiqué. On conçoit néanmoins très -distinctement le mouvement du corps sous le mouvement de la draperie; on admire surtout la tète et le sentiment qui l’anime; on saisit comme au vol l’élan de ce pur esprit; et si, devant ces lignes à peine ébauchées, on songe encore à Pérugin, ce n’est que pour mesurer de combien Raphaël encore enfant le dépasse déjà.

Celui des condisciples de Raphaël qui a bien voulu poser pour le Père éternel se tient droit et est vu de face un peu plus qu’à mi- corps, dans une mandorla dont on ne saisit encore que le tracé géométrique au-dessus de S' Nicolas de Tolentino et au sommet du dessin. Il est impossible d’interroger la nature avec plus de sincérité, et de reproduire avec plus d’esprit les caractères particuliers qu’elle présente. Le costume est encore tout prosaïque : le justaucorps, les chausses, la braguette et jusqu’à la calotte qui couvre les cheveux, tout appartient à la réalité. Cette figure n’est plus jeune et n’est pas vieille encore; elle n’a pas précisément d’âge, elle est avant tout excellente. On voit qu’elle s’est placée avec la plus grande bonhomie devant le Sanzio, et qu’elle s’est prêtée avec une complaisante admiration au service qu’on lui demandait. Les deux mains, ramenées sur la poitrine, tiennent une couronne suspendue au-dessus de la tète du saint. Les yeux abaissés expriment une bonté pa-

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ternelle, et la bouche sourit avec bienveillance. « Dieu est amour, » tout le christianisme est là, et le plus simple des hommes, interrogé avec intelligence, offre à l’art, sous une forme familière, un reflet de cet amour. En regardant ici les deux têtes si naturelles et si vivantes du saint et du Père éternel, on songe tout de suite à la solidarité qu’il y a entre la gloire de Dieu et la gloire des saints. « Je vous prendrai en moi-même, a dit Jésus-Christ, afin que là où je suis vous soyez aussi... Comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous, de même qu’ils ne soient qu’un en nous, afin qu’ils soient un comme nous sommes un, qu’ils soient consommés dans l’unité, et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme “vous m’avez aimé1. » Voilà ce qu’instinctivement Raphaël fait sentir dans ce dessin, où le génie précoce de l'homme s’accorde avec la naïveté d’un cœur encore enfant.

•p La Vierge est à la droite de Dieu le Père 3 et un peu au-dessous3. C’est une douce et charmante image, un peu triste, faite je crois d’imagination, et dont le sentiment appartient exclusivement à Raphaël. La tête , vue de trois quarts et presque de profil, est tendue en avant, et la poitrine est légèrement renversée en arrière. La main gauche retient sur le milieu

t. Jean, xiv, 3, el xvil, 22, 23.

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