A gauche du spectateur
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le bas du visage. La poitrine est vêtue d’une toison d'agneau dont la nuance est un peu plus claire que celle des cheveux, et, par opposition à ce rustique vêtement, un manteau de pourpre brodé d’or est fièrement jeté sur l’épaule droite. Les membres nus sont ceux d’un héros; on est même tenté de reconnaître dans la jambe droite, tendue en avant, une réminiscence classique. Cette figure est d’ailleurs remarquablement belle. Raphaël . pendant les quelques mois qu’il vient de passer à Florence, a conçu une grande idée du patron de cette ville. De plus, il a pris comme un avant-goût de l’antiquité, et la nature lui apparaît dès lors plus simple et plus grandiose. Le sentiment chrétien n’en est point atténué, mais il tend à se produire avec- plus de clarté; on comprend que l’alliance de la science et de la foi sera bientôt conclue.
De l’autre côté de la Vierge est S1 Nicolas évêque de Myre. Vêtu d’une robe noire, d’un surplis blanc, et d’une chape verte bordée d’une bande de velours cramoisi avec ornements d’or’, il tient de la main droite la crosse épiscopale, et porte de la main gauche un livre ouvert dans lequel il lit avec attention. Sa tête, inclinée en avant et légèrement penchée sur l’épaule gauche, est coiffée d’une mitre blanche, enrichie de broderies et de pierres précieuses. Les traits sont réguliers et beaux. La physionomie exprime l’activité de l’intelligence et le travail d’une pensée forte. On se sent
I. Cette chape, à revers rouge, est fixée sur la poitrine par un énorme rubis.
vivement entraîné vers ce personnage, et, pour bien comprendre ce que Raphaël en a fait, on cherche à se renseigner sur ce qu’il fut. Quel est donc ce saint, si étranger à, l’Italie et cependant si fort en honneur dans la Péninsule, qu’il a valu à la petite ville de Bari la gloire d’attirer pendant de longs siècles la foule des pèlerins de l’Orient et de l’Occident? Rien ici ne rappelle gu'il était d’origine grecque et même asiatique*; rien non plus ne renseigne précisément sur l’époque où il vécut*. On reconnaît bien, dans cette figure douce et chaste, le patron des enfants, celui qui fut pendant toute sa vie le modèle de l’innocence et de la vertu. En regardant les trois boules d’or déposées à ses pieds, on se souvient aussi des trois jeunes filles qu’il sauva de la
4. S‘ Nicolas, né à Patare, en Lycie (Asie Mineure), devint évêque de Myre et obtint par sa sainteté, dit la légende, le don de faire des miracles.
î. Il fut persécuté sous Dioclétien, échappa cependant à la mort, et assista au concile général de Nicéo où fut condamné l’arianisme. Il mourut à Myre, l’an 34i, et devint tout de suite l'objet d’une grando vénération pour les Latins aussi bien que pour les Grecs. En 430, Constantin lui fit élever une église à Constantinople dans le quartier appelé Blaquernes, et un grand nombre d'autres églises lui furent bientôt dédiées. Les Moscovites, qui empruntèrent au* Grecs le culte de ce saint, ont encore aujourd'hui pour lui une grande vénération... L’an 4 087, des marchands, partis d’un petit port napolitain de l’Adriatique, abordèrent sur les côtes de Lycie, ravirent aux mahométans les restes do S* Nicolas, et revinrent triomphants les déposer dans l’église de Saint-Étienne, à Bari. Dés lors, les Italiens vouèrent un culte spécial à S‘ Nicolas; bientôt ils oublièrent S‘ Nicolas de Myre, et pour eux il n'y eut plus que S* Nicolas de Bari.
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honte*. Mais ces informations sur l’histoire du saint sont loin d’être suffisantes, et l’on n’a vraiment là devant soi qu’une image de fantaisie... C’est que, pour Raphaël comme pour tous les Italiens de son temps, le personnage oriental, le vrai saint tel qu’il avait vécu était depuis longtemps oublié; le véritable évêque de Myre avait disparu, il n’y avait plus qu’un S* Nicolas de Bari purement latin, que les artistes italiens avaient définitivement adopté comme un des leurs. Acceptons-le donc aussi tel que Raphaël, sur la foi de la tradition, sur l’autorité même de Beato Angelico, le pouvait concevoir, et retenons surtout l’esprit religieux qui rend cette figure digne de comparaître en présence de la Vierge et de l’enfant Jésus.
Si nous cherchons à pénétrer le sens mystique de ce tableau, nous voyons d’abord, dans la Vierge qui porte sur elle l’enfant Jésus, l’image du calme absolu que procurent la connaissance et la possession de la vérité. La Vierge a été pour le Verbe un vivant tabernacle. Entre Dieu et l’homme elle demeure l’éternelle médiatrice. — S1 Jean-Baptiste marque, dans l’ordre de la grâce, le degré qui vient après. Il n’est pas la lumière1, mais il l’a vue de plus près qu’aucun homme au monde, et il nous la montre en lui rendant hommage. Aucun doute, aucune hésitation ne se trahit en lui, il est ferme et inébranlable dans sa foi. — Enfin de-
1. Trois jeunes filles, pressées par la pauvreté, allaient s'abandonner au vice, quand S* Nicolas les dota et en fit d'honnètes femmes.
i. Aon eral ille lux... (Jean, i, 8.)
vant le Verbe, « qui est Dieu éternellement, » et k côté de Jean, qui a été le précurseur et l’ami de Jésus, se place une de ces âmes prédestinées en qui « le Christ a déposé la semence de sa parole. » Le saint évêque de ]\lyre porte en lui. quelque chose de supérieur à l’humanité. Il dédaigne « ce qui passe et qui n’est pas; » il se passionne pour « ce qui ne passe point et qui est toujours1. » Cependant le travail de l’esprit répand sur ses traits une émôtion vive et presque pénible; il aspire vers le repos et ne le possède point encore. Le front contracté, les yeux abaissés et plongés dans l’ombre, les plis de la bouche et des joues, marquent cette tension de l’intelligence et du cœur vers un but idéal qui se dérobe et s’impose en même temps. La raison, la foi, la vision, sont les trois degrés qui conduisent k la connaissance de Dieu. S' Nicolas consulte la raison, en même temps il fait appel à la foi, et la vision est toute prête k éclairer son âme... Raphaël commence ainsi cette série de chefsd’œuvre par lesquels il confond dans un même idéal la beauté corporelle et la beauté morale. Il sait que la vérité religieuse, aussi bien que la vérité naturelle, doit être revêtue des formes de l’art. « C'est en réservant aux hommes quelque chose pour la joie extérieure, écrit S' Grégoire le Grand k S' Columban, que vous les conduisez plus sûrement k goûter les joies intérieures. «> Dans l’esprit du peintre, la nature,
\. Bossuet, Méditations sur les évangiles.
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loin d’être en antagonisme avec la foi , doit contracter alliance avec elle. C’est ce qu’elle a fait d’une façon très-intime dans le tableau des Ansidei, où chaque figure a un caractère profond et sérieux, qui, au lieu d’entraver la beauté sensible, la rend plus manifeste et plus éloquente ’.
Ce tableau est bien conservé*. La couleur est harmonieuse. Les parties nues sont vigoureusement peintes. Les tètes ont un grand charme ; la tête de l’enfant Jésus surtout est admirable. Les draperies sont plus librement traitées que dans les œuvres de Pérugin et de ses élèves ; cependant il y a encore dans certaines parties des vêtements un peu d’hésitation et de tirni-
1 . On lit sur la bordure du vêtement de la Vierge : mdv. — Cette Madone de la famille Ansidei était jadis accompagnée d'un gradin qui comprenait trois sujets relatifs à la vie de S1 Jean-Baptiste. Ces peintures sont presque perdues. Les deux plus compromises sont restées en Italie. La troisième, qui représente la Prédication de S* Jean, est passée en Angleterre et a pris place dans la galerie du marquis de Lansdowne, a la résidence de Bovvood près Devizes. On remarque, parmi les disciples du précurseur, de jeunes et admirables figures. Ce petit tableau est traité plus largement et avec plus d’indépendance encore que le tableau principal. On sent que le jeune maître, moins en représentation dans cette partie secondaire de son œuvre, a été plus libre, plus dégagé de toute influence d’école. — V., pour la Vierge de la famille Ansidei, la gravure de M. Ludwig Grilner; et. pour la Prédication de S1 Jean-Baptiste, la gravure d'Ant Capellan, qui porte l'inscription suivante : Xolrilissinw viro Roberlo Spencer insigni bu jus tabula possessori.
4. On a sagement fait de s'arrêter dans une tentative de nettoyage qu'on avait commencée, et dont on voit la trace au-dessous de la figure de S‘ Jean-Baptiste.
dité dont Raphaël se défera bientôt. Au point de vue pittoresque, ce qui frappe surtout dans cette peinture, c’est une impression d’ensemble parfaitement une et sans la moindre disparate. Il y a là comme un seul jet d’exécution répondant à un élan spontané de conception. Raphaël ne tâtonne plus, n’hésite plus; il sait ce qu’il veut dire et il l’exprime à coup sur. Il ne renie rien des idées de son maître, mais il tient pour définitivement acquis ce qu’il vient d’apprendre des maîtres voisins. De l’école de Pérouse il garde le sentiment religieux, et ce qui, dans le mysticisme, est compatible avec le progrès; il conserve en outre l’ordonnance, la symétrie, l’ordre extérieur presque hiératique. Aux peintres florentins il a dérobé déjà quelque chose de ce tact merveilleux avec lequel ils avaient su voir, comprendre et interpréter la nature. Il a senti néanmoins que ces peintres, pour avoir cherché la vérité à outrance, étaient arrivés parfois à n’être plus fervents; mais il ne craint pas ce danger, d’abord parce qu’il le voit, ensuite et surtout parce qu’il est armé d’une puissance conciliatrice qui lui permettra d’en triompher. En matière d’art, les doctrines qui sont en apparence les plus contraires ont un principe commun qui leur permet d’être d’accord. C’est cette conciliation que Raphaël tente pour la première fois à Pérouse, dès l’année 1505, dans la Vierge de la famille Ansidei.
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