I.A VIERGE GEORIEUSE
dans les airs, soulèvent les rideaux et dévoilent le spectacle dont ils jouissent eux-mêmes avec bonheur. Au pied du trône, deux anges entièrement nus tiennent une banderole, sur laquelle ils lisent en chantant les mystères de Dieu. A gauche sont debout S1 Augustin et S1 Jacques Majeur, à droite S' Pierre et S1 Bruno... Ce qui distingue ce tableau des deux précédents, c’est l’indépendance qui préside au groupement des personnages. Non que l’ancienne symétrie soit abandonnée ni rompue; jamais peut-être elle n’a été plus rigoureusement observée. La Madone et l’Enfant sont toujours comme un centre mathématique, d’où partiraient des rayons égaux et semblablement placés, conduisant aux séraphins, aux anges et aux saints qui se correspondent deux à deux. Seulement la Vierge, sans rien perdre de sa dignité, prend une grâce plus humaine, et, sans devenir mondaine, cherche davantage à se mêler au monde. L’enfant, plus encore que par le passé, procède de la nature; mais il y a plus de discernement et de goût dans le choix des formes dont il est revêtu, et, en relevant plus directement de la réalité, il emprunte d’elle les moyens de charmer davantage, sans cesser pour cela de convaincre. Les anges, avec moins de grandeur, produisent une séduction analogue. Les séraphins, abandonnant les poses traditionnelles consacrées par Pérugin, descendent du ciel avec un élan qui eût effrayé les anciens maîtres. Les saints, dans la plénitude de leurs mouvements et de leur liberté, au lieu d’être superposés ni. 34
et de se dérober mutuellement aux regards du spectateur, comme on le voit encore dans la Vierge du couvent de Saint-Antoine, sont placés selon les lois d’une perspective savante, et réunis entre eux par des liens de composition que rien ne pourra jamais rompre. L’aspect général enfin est plus familier, sansêtre moins solennel; et si l’idée religieuse tend à s’imposer avec moins d’autorité, elle se montre peut-être avec une poésie plus grande.
La Vierge est assise de face, vêtue d’une robe dont le corsage, ouvert par devant et très-dégagé sur le cou, rappelle l’habillement de la Belle Jardinière'; un manteau, jeté sur l’épaule gauche, découvre la robe sur la poitrine, tombe ensuite sur le genou droit, enveloppe la jambe droite , laisse voir le bout du pied qui est nu, et se répand en plis abondants jusque sur le soubassement du trône*. Du bras et de la main gauches Marie entoure et presse sur son sein le corps de son Fils, tandis que de la main droite elle soutient le bras de l’Enfant. Sa tête, penchée sur l’épaule gauche, est vue presque de face ou plutôt de trois quarts à droite. La chevelure blonde est
1 . Cette robe est retenue à la taille par une ceinture. La manche (on ne voit que la droite, le bras gauche étant couvert pur le manteau et caché d'ailleurs par le corps de l’Enfant) est ample et ne vient que jusqu’au coude; une autre manche appartenant à un vêtement do dessous enveloppe étroitement l’avant-bras et va jusqu'au poignet.
2. Li jambe et le pied gauches, ramenés en arrière, se dérobent derrière la jambe droite.
LA VIERGE GLORIEUSE
d’une exéculion très-légère et d’un goût charmant. Les cheveux, séparés au milieu du front et retenus par un bandeau que couronne une natte en forme de diadème, sont coupés courts sur les tempes et se répandent en ondes légères qui flottent gracieusement le long des joues et du cou. Voilà de ces arrangements presque coquets, qui, sans cesser d’être chastes, marquent comme une transition entre l’archaïsme des écoles ferventes et le retour aux données classiques. Au commencement de l’année 1508, nous l’avons vu déjà à propos de la Vierge Colonna Raphaël sent monter en lui une sève abondante, et il cherche sa voie sans la trouver encore. Les traditions primitives ne lui suffisent plus; il ne veut pas se dérober à la nature, et il demande à son imagination des combinaisons nouvelles. II pressent des horizons plus vastes; il est impatient de les voir, et en attendant qu’il les puisse contempler, il les rêve. C’est, si j’ose dire, la période romantique de sa vie. Même alors cependant , Raphaël ne s’écarte jamais de la vérité , de la raison, et, tout en cédant à un moment de caprice, il ne cesse d’emprunter au dogme chrétien son inspiration. C’est ainsi que nous voyons ici le visage de la Vierge conserver ce calme, cette fraîcheur, cet épanouissement, qu’aucune cause extérieure et terrestre ne saurait atteindre. Les traits sont purs et la physionomie est parfaitement bonne; le front et le