La main gauche
î. La main droite.
LA VIERGE GLORIEUSE. 511
moraia, et qui, au lieu d’en étendre indéfiniment l'essor, l’a circonscrite dans un cercle étroit et conventionnel. Jamais Raphaël n’a été aussi littéralement antique que son graveur de prédilection. Dans l’estampe de Marc-Antoine, la grandeur des lignes et la conception générale demeurent; mais la grâce et l’intimité du sentiment chrétien s’effacent presque au point de disparaître, la chair se fait marbre, Pâme s’éteint, l’esprit devient matière. Sans doute la Vierge est belle encore, son corps est bien équilibré, son visage conserve des lignes fermes, magistrales, austères. Mais où sont cette sympathie profonde et cette grande tristesse qui nous attiraient tout à l’heure? Où sont ces yeux prêts à pleurer, cette bouche émue, et tous ces traits compatissants et bons qui font descendre sur la terre l’espérance et l’amour? Tout cela n’est que dans Raphaël. Lui seul a su faire jaillir ainsi de la nature l’idée du surnaturel, et tirer de la réalité une image qui ne touche aux sens que pour arriver à l’âme plus sûrement. En 1511, il possède toute la science nécessaire pour bien rendre sa pensée. Sans doute il grandira encore ; mais déjà l’équilibre de ses rares facultés est complet, il a pour chaque chose un mot propre, et son intelligence, puissamment tendue vers l’idéal, ne perd jamais le sentiment du vrai. L’idéal, en effet, qui consiste à revêtir de formes harmonieuses les sentiments supérieurs à l’humanité, a besoin, pour vivre, d’une incarnation. Prêter une vie factice à une création sans modèle, ce n’est pas faire de l’idéal, c’est faire de la
fantaisie. Vouloir traduire l’infini parle vague et l’indéterminé est une hérésie. L’infini doit être exprimé par des formes nettement définies. Dieu lui-même, qui n’a pas de dimensions et que rien de fini ne contient, peut être concentré dans un infime atome de matière, pourvu que cet atome, sous sa forme réelle et vraie, reflète l’intelligence qui l’a créé, pourvu que l’artiste, sans le défigurer par des combinaisons arbitraires, l’épure et le ramène au type de la perfection. Mais pour transfigurer ainsi la réalité, il faut parfaitement la connaître, l’avoir étudiée sous tous ses aspects, avec le calme et le recueillement qui seuls permettent d’en faire jaillir la flamme intérieure. Voilà ce qu’avait fait Raphaël. Si sa Vierge dépasse en beauté les conditions ordinaires de la vie, c’est qu’elle satisfait en même temps aux exigences les plus rigoureuses de la vérité naturelle; si elle s’élève radieuse et sans effort jusqu’à la beauté divine, c’est parce qu’elle est belle d’abord d’une beauté tout humaine.
Au point de vue pittoresque, l’Enfant de la Vierge de Foligno est en parfait accord avec sa Mère : il tient à elle par les liens les plus étroits, et paraît presque ne faire qu’un avec elle; mais il demeure plus exclusivement qu’elle confine dans le domaine de la forme sensible, et ne fait pas naître tout de suite cette grande idée de Dieu, dont Raphaël donnera bientôt l’expression la plus haute dans l’Enfant de la Vierge de Saint-Sixte. Nous ne sommes encore qu’en 1511, et, avant d’arriver à ce sommet, nous trouverons plusieurs étapes intermé-
LA VIERGE GLORIEUSE
diaires où il faudra nous arrêter encore. On reconnaît ici, dans la Vierge, « la Mère de l’Agneau sans tache, plus belle à elle seule, dit S‘ Épiphane, que toute l’armée des anges ; » mais on ne voit pas, dans l’Enfant, le Sauveur et le Juge. Sous ce rapport, Raphaël semble s’être approché davantage de la perfection religieuse dans quelques-uns de ses précédents tableaux. Moins préoccupé, quelques années auparavant, de la grandeur et de la force, il s'attachait d’une façon plus spéciale au sentiment intérieur. Le voilà maintenant qui serre de plus près que jamais la réalité : sans toucher au sublime, il gagne une grande puissance de vérité naturelle; il saisit la nature sur le fait, et le mouvement qu’il reproduit, bien que déterminé dans un but particulier, manque du calme suffisant pour atteindre à l’autorité. L’enfant Jésus a entendu la prière du donateur et il se hâte d’aller à lui. Ses bras sont ramenés l’un sur l’autre, et de ses mains il écarte le voile de sa Mère. Prêt à se lancer dans l’espace, il n’est plus retenu que par l’écharpe rouge qui ceint son corps et que la Vierge tient de la main droite. La jambe droite rejetée en arrière pose encore sur le genou gauche de Marie, tandis que la jambe gauche portée en avant touche déjà la nuée. Cette petite figure est d’une rare élégance; mais le geste est d’une familiarité qui nuit au sentiment divin. La tête, prise entre les deux épaules qui se haussent et se rapprochent par suite du geste des bras , se montre de face et se baisse vers la terre, lit. 33
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Elle n’est que belle, et l’on souhaiterait plus; on lui voudrait voir quelque chose de cette compassion, de cette douleur, de cette bonté, qui marquent d’un si touchant caractère les traits de la Vierge... Quelle distance cependant sépare encore cet Enfant, tel qu’il est dans le tableau, de celui que Marc-Antoine a gravé dans son estampe! Les formes, si pures et si choisies dans la peinture, sont lourdes et comme ramassées sur elles-mêmes dans la gravure. Le raccourci de la tête s’exagère, et la face s’élargit outre mesure. L’épaisseur succède à la puissance, et la lourdeur à la force. Le mouvement de part et d’autre est à peu près le même 1 ; mais ce qu’il a de décisif et d’irrésistible sous le pinceau de Raphaël, fait place à quelque chose de gêné, presque d’hésitant sous le burin de Raimondi. L’estampe de Marc-Antoine n’en demeure pas moins belle, digne même de Raphaël; seulement, dès qu’on la met directement en face du tableau, elle ne paraît plus que secondaire, et comme le reflet amoindri d’une image que rien ne peut rendre dans toute sa beauté.
Au-dessus des nuages qui forment le trône aérien de la Vierge et par delà le cercle de lumière dorée qui environne le groupe divin , l’œil se perd au
4. Sauf un léger changement par lequel Raphaël a amélioré son dessin primitif. En abaissant la main gauche et en remontant la main droite jusqu’à l’épaule gauche, il a atténué l'angle formé par les deux bras qui se croisent, et donné du môme coup aux mains plus de valeur.
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milieu d’une gloire formée par la réunion des plus beaux anges. Ces enfants mystérieux, qui se pressent autour de la Vierge et du Verbe, nagent dans une atmosphère d’azur dont la douceur est inexprimable. Les uns écartent la nuée afin de mieux voir le divin spectacle; les autres se livrent à la prière ou s’abandonnent à l’extase; ceux-ci, les yeux fermés, semblent, dans leur sommeil, être visités par des rêves célestes; ceux-là s’étreignent et s’embrassent dans un redoublement de ferveur et d’amour. « Ils tiennent tous leurs regards en haut, et exercent une telle influence sur ce qui est au-dessous, qu’ils sont tous entraînés et qu’ils entraînent tout vers Dieu ’... » Ces admirables enfants sont comme pénétrés de « la lumière première qui rayonne sur toute la nature*. » C’est ainsi que l’art peut chercher dans notre propre substance et dans ce qui tient le plus à nos cœurs de quoi nous arracher à nous-mêmes et nous ravir au ciel. Ces enfants, transfigurés au milieu de clartés idéales, n’ont rien perdu de leurs formes, et semblent cependant n’en plus avoir de déterminées. Mais que de science et que de génie dans cette indétermination! L’art, ainsi compris, confine à l’infini, et de-