Quand» a Colui ch'a tanlo ben sortillo
Piacque di trarlo suso alla mercede,
Ch’ei mérité nel suo farsi pusillo;
Ai frati suoi, si com'a giuste erede,
Raccomandô la donna sua più cara,
E comandô che i’amassero a fede :
Edclsuo grembo l'anima preclara Muover si voile, tornando al suo regno1.
(Dante, l'aradiso, canto xi, v. 109.)
î. Jean, xv, 13
chapitre delle stuore, et ce portrait, dès la fin du xilie siècle, était déjà perdu1 2 *. Mais si la vérité naturelle échappe aux investigations de l’artiste, la vérité morale demeure et sufiit largement à l'inspiration. Cette vérité morale, Raphaël l’a trouvée, et, l’ayant trouvée, il a mis à la bien rendre une remarquable chaleur d’expression. Il a placé l’apôtre de la pauvreté sous l’œil même de l’enfant Jésus. C’est avec S* François surtout que le Verbe est en communication dans ce tableau. Leurs regards se répondent, se comprennent, et le saint, plongé dans l’extase, est en possession complète de son Dieu. « Une grande âme pousse toutes ses meilleures pensées, affections et prétentions jusque dans l’infini de l’éternité; et puisqu’elle est éternelle, elle estime trop bas ce qui n’est pas éternel, trop petit ce qui n’est pas infini ; et surnageant à toutes ces menues délices, ou plutôt à ces vils amusements, que cette chétive vie nous peut présenter, elle tient les yeux fichés dans l’immensité des biens et des ans éternels5. » Ainsi
1. Tullio de Pérouse avait peint ce portrait en reconnaissance de la guérison qu’il avait obtenue par l’intercession de S1 François. On n’a sauvé de cette peinture que l’inscription suivante : lo Tullio. pittore di Perugia, essendo stato guarilo da- queslo beato Ituomo. h'. Francesco d' Assis», di mut grandissima apoplcsia, sono wdalo quesl’ anno uccxix (S1 François d’Assise mourut en 1 226) , al capilolo délie stuore alla M. deli Angeli, e ho falto il présenté stio rilrallo sopra di lui per devocione cite io ho in queslo beato huomo.
2. Lettres de saint François de Sales adressées à des gens du
monde, p. 144. Tcchener, 1865.
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LA VIERGE GLORIEUSE
[)arle un autre S' François, ainsi a pensé Raphaël.
De l’autre côté de la Vierge, en face de S' Jean- Baptiste, S1 Jérôme est debout, présentant le donateur à la Vierge. Il porte le riche costume des princes de l’Église : un rochet blanc, qui ne paraît que sur les avant-bras, une longue cape bleue virant à la teinte neutre, avec une large aumusse doublée d’hermine et rabattue sur la poitrine. Tout cela sans doute est conventionnel, et le fondateur des couvents de Bethléem n’a jamais revêtu ce somptueux habit : avide de mortifications, il eût dédaigné ces parures. Mais n’oublions pas que nous sommes ici en pleine apothéose, et que tout ce qui relève la pompe d’un pareil spectacle est non-seulement permis, mais recommandé. Raphaël, d’ailleurs, en adoptant ce costume, n’a fait que se conformer la tradition, et il en a tiré les plus beaux effets pittoresques... S‘ Jérôme, le bras droit et la main droite respectueusement tendus vers la Madone, pose familièrement la main gauche sur la tête de Sigismond Conti. La tête du saint, levée vers le ciel, est vue de trois quarts à gauche. Les traits ont de la noblesse, de la grandeur, de la beauté; ils ont perdu leur âpreté naturelle, et ce qu’ils pouvaient avoir de violent est purifié par une flamme divine. J^e crâne, complètement dégarni, est tout rayonnant de lumière. Par les yeux, ombragés d’épais sourcils, l’àme monte en priant; les plis de la bouche prennent une expression de grande douceur; et sur ce visage, sillonné de rides et en partie couvert d’une longue barbe, il n’y a plus
oü LES VIERGES DE RAPHAËL.
de place que pour la bonté. Le temps des luttes est passé; les ardeurs et les haines sont éteintes; l’ami de Paula et d’Eustochium est en possession du calme de l’éternité, et le lion couché à ses pieds n’est plus là que pour rappeler une des qualités de son cœur. Raphaël, nous l’avons vu *, s’était dès sa première jeunesse essayé devant cette figure, et il avait peint docilement , d’après les données de l’école , une image idéale, mais insuffisante. A Rome, il interroge, non plus telle ou telle tradition locale, mais la tradition universelle; s’appuyant sur l’histoire, étudiant en même temps l’esprit et le caractère de son héros, il peint d’abord l’admirable S1 Jérôme de la Dispute du Saint-Sacrement, dans lequel il cherche surtout le fon- - dateur de l’exégèse biblique en Occident; puis il introduit de nouveau le saint docteur dans le cycle triomphal des Vierges glorieuses, et arrive aune expression nouvelle, plus fervente et plus chrétienne encore. Nous le verrons tout à l’heure apporter à la même idée de nouveaux éléments d’autorité, de grandeur et de majesté : le S' Jérôme de la Vierge au Poisson, sera la plus grande image que l’art ait trouvée du solitaire de Bethléem. Regardons, en attendant, le S‘ Jérôme de la Vierge de Foligno comme une des belles inspirations de Raphaël.
Quant à Sigismond Conti, il est agenouillé de profil à gauche devant son saint patron. Les mains
1. V. presque au début de ce chapitre : La l'ierge entre 5' Jérôme et .S’ François.
LA VIERGE GLORIEUSE
jointes à la hauteur de la poitrine, il lève sa tête et ses yeux vers la Vierge, qu’il contemple et qu’il prie. Son costume est celui que portent encore aujourd’hui les camériers secrets, quand ils sont de service à la chapelle du pape : soutane noire garnie de fourrure *, surmontée d’une longue cape rouge à pèlerine et sans manches’, et d’une large aumusse dont l’hermine passe sur les épaules et couvre la poitrine.
Ce n’est là qu’un portrait; mais quel portrait, et combien la nature, tout en restant elle-même, a gagné de noblesse et de grandeur! Quelle simplicité d’altitude et de physionomie! Comme on reconnaît les habitudes et la fonction du personnage, comme on pénètre son caractère ! Raphaël, en peignant cette figure, a réalisé dans toute sa rigueur le pingere mores de • Pline. C’est moins littéral qu’un portrait d’Holbein, et c’est aussi vrai. Sigismond Conti, dans sa jeunesse ou dans sa virilité, avait peut-être été beau, mais assurément dans sa vieillesse il ne fournissait plus au peintre les éléments de la beauté. Les traits sont vigoureusement accentués : les joues sont osseuses, amaigries, ridées, avec quelque chose de maladif et de souffrant; les cheveux sont plats; la bouche est grande et tombante, la ligne du nez proéminente et sèche, le menton très-saillant. Mais ces disGor-
1 . On ne voit, de cette robe de dessous, que la manche du bras gauche.
2. Celte cape traîne à terre, où elle se répand en une abondante draperie.
oiC LES VIERGES DE RAPHAËL.
dances disparaissent sous une harmonie supérieure à la réalité. Le regard, loin d’être éteint, s’illumine : « On ne saurait croire que l'œil d'une créature puisse pénétrer aussi perçant dans la lumière de Dieu* ; » et sur cette figure d’apparence presque disgracieuse se répand quelque chose de la bonté, de la sympathie et de la foi qui font les saints. Cependant, entre le donateur et les saints qui l’assistent, Raphaël fait sentir la différence qui sépare un intérêt particulier d’une idée générale. Les saints vivent déjà dans l’éternité où ils représentent les différents ordres de vertu; le donateur n’existe encore que dans le temps, où il demeure soumis à toutes les exigences et à tous les accidents de la vie. Toutefois, bien que sa dévotion soit toute personnelle, elle est si simple, si naïve et si vraie, qu’elle plane déjà dans les hautes sphères. C’est pour lui-même que le camérier du pape implore la Madone et le Bambino. Son pauvre corps , sous d’épaisses fourrures, grelotte de froid et de fièvre; mais l’âme veille, vaillante encore et forte. La vie échappe au donateur, et, ne pouvant la retenir, il la demande à la Vierge. Alors, grâce à l’intervention des saints, grâce surtout à Marie et à l’enfant Jésus, l’espérance ouvre à perte de vue devant lui des horizons radieux. Tous les personnages de ce tableau sont entraîués