Div. Tliorn. Opusc., I
dans la réalité, et faisant jaillir de la vie ses immortelles conceptions.
Raphaël, très-jeune encore, cherche la Vierge dans la traduction littérale de la sentence proclamée à Éphèse, en 431 : « Nous appellerons Dieu l’Enfant que Marie allaite. » C’est l’idée la plus élémentaire et en même temps la plus précise de ce que l’art doit faire et peut oser, en s’appuyant sur la foi de l’Église. Plusieurs dessins, conservés à Venise dans la galerie de l’Académie des beaux-arts et à Oxford dans la collection de l’Université, montrent Raphaël s’essayant sous l’influence de cette première pensée. Ces dessins, il est vrai, n’ont aucune portée religieuse ; ils représentent la nature prise avec naïveté sur le fait, et interprétée avec une candeur voisine de l’ignorance. La mère elle-même est encore une enfant, et l’enfant qu’elle allaite pourrait se nourrir déjà de toute autre manière. Ces conceptions, ingénues jusqu’à l'invraisemblance, marquent la préoccupation qui s’était instinctivement emparée'd’un esprit à peine adolescent. Elles prouvent une vocation. C’est ainsi qu’on voit des enfants, à l’humeur tapageuse, préluder par des simulacres de batailles à leurs futurs combats. Raphaël s’arrêtait avec bonheur devant une femme portant un bambino dans ses bras; il comprenait spontanément la dignité d’un pareil tableau, et il s’eiïorçait de le reproduire. Ses propres souvenirs le servaient aussi. La vénération pieujo 4}ue Giovanni Santi avait vouée à la Vierge, et que de la Vierge il avait reportée à la mère
de son propre fils, avait laissé des traces qui guidaient les premiers pas de l’enfant dans la voie de l’imitation. En regardant Jésus sur le sein de la Vierge, Raphaël pensait que lui-même avait dû être ainsi dans les bras de sa mère, il revoyait la Madone peinte sur le mur du jardin paternel1, et revenait avec attendrissement vers ses premières années. Il copiait d’ailleurs avec assiduité les tableaux de son père. On peut attribuer à un des dessins du British Muséum une semblable origine; car on croit y voir déjà la main de Raphaël, et l’on y reconnaît encore l’esprit de Giovanni Santi*. Le culte de la Vierge lui apparut ensuite à Pérouse,
2. Ce dessin esl exécuté à la plumo et représente la Vierge et l'enfant Jésus. La Vierge est assise, tenant de ses deux mains l'Enfant sur ses genoux. La tête légèrement inclinée à droite, elle regarde de ce regard indécis et charmant familier aux Vierges do l’école ombrienne. Les traits sont nettement accusés, mais sans sécheresse. Un grand manteau enveloppe toute la figure et couvre même les cheveux, sauf un léger bandeau réservé sur le front. Le manteau, qui traîne jusqu'à terre, ne laisse voir que la moitié du pied gauche, qui est nu et finement dessiné. Le flambino a la tête penchée comme sa Mère et regarde de la mémo manière. Il est nu et saisit vivement de la main droite le manteau de la Vierge. En examinant ces deux figures, on reconnaît la main de Raphaël traduisant, non pas le sentiment de Pérugin, mais celui de Giovanni Santi. LeSanzio devait dessiner ainsi d'après son père et mettre déjà, tout enfant t qu'il était, quelque chose de son esprit naissant dans la soumission de ses premières études. Il y a là une suavité, une tendresse, un genre particulier do beauté, quelque chose d'ouvert et de facile qu’on chercherait vainement dans Giovanni Santi, et dont il est permis de rapporter l'honneur à son fils.
non pas plus fervent qu’à Urbin, mais plus heureusement inspiré et mieux fait pour seconder les élans de son cœur. Aussi le voit-on aussitôt s’emparer des compositions de Pérugin et les reproduire, en y mettant chaque jour une plus grande part de son esprit et de son âme. Un dessin, entre autres, conservé à Windsor, dans la collection de la Reine, montre une tête de Vierge où l’esprit du Sanzio semble se révéler à travers la forme de Pietro Vannucci... Sans nous arrêter à ces témoignages secondaires et douteux encore, arrivons tout de suite aux preuves irrécusables, et parmi les tableaux dans lesquels Raphaël a représenté la Vierge et l’enfant Jésus, nommons-en treize sur l'authenticité desquels tout le monde est à peu près d’accord. Ce sont, si nous les classons par ordre de date et si nous les désignons par les noms sous lesquels ils sont le plus connus : la Vierge de la comtesse Anna Alfani, la Vierge de la' collection Sollv, la Vierge du comte Connestabile délia Stall'a, la Vierge du Grand-Duc, la petite .Madone de lord Cowper, la Vierge du palais Tempi, la Vierge de la maison d’Orléans, la Vierge à l’Œillet, la Vierge de la maison Niccolini, la Vierge de la maison Colonna, la Vierge de la galerie Bridgewater, la Vierge de la collection Rogers, la Vierge aux Candélabres.
LA VIERGE DE LA COMTESSE ALFANI {Jadis à Pérouse, chez la comtesse Anna Alfani).
Arers l’année 1492 le patricien Pietro Tiranni, voulant faire décorer sa chapelle dans l’église Saint- Jean à Cagli. appela Giovanni Santi. Giovanni arriva, amenant avec lui son fils Raphaël âgé de douze ans, et peignit la Vierge assise sur un trône et tenant sur ses genoux l’enfant Jésus debout1. Quelques années plus tard, Raphaël retrouva chez Pérugin des motifs identiques de Madone (notamment dans le grand tableau d’autel peint en 1497 pour l’église Sanla-Maria- Nuova à Fano!), et. sans doute en mémoire de son père autant que par déférence pour son maître, il s’inspira de cette même pensée dans la Vierge qu’il signa de son nom aux approches de l’année 1500. Ce premier témoignage de ferveur est resté pendant plusieurs siècles aux lieux mêmes ou il s’est produit.
1. Cette fresque se trouve sur le mur du fond de la chapelle. On • a vu, t. I. p. 4SI, qu’à côté du trône de la Vierge, Raphaël luimëme avait été représenté par son père sous les traits d'un ange.
i. Une composition analogue, due également à Pérugin, se trouve dans l’église de l’Annunziata à Florence. De nombreuses répétitions en ont été faites dans l’école. Tels sont les tableaux de la maison Sorbello à Pérouse, de la maison Pietro Fumarolo à Florence, et de la galerie Borghèse à Rome.
Rare fortune pour un tableau : les œuvres d’art aiment le ciel qui les a vues naître, et perdent toujours à être dépaysées 1 .
Ce petit tableau* montre l’Enfant debout sur les genoux de sa Mère, tel qu’on le voit à Cagli et tel aussi qu’on le retrouve à Fano. Jésus saisit de la main droite le voile qui couvre le sein de la Vierge, et tournant la tète à gauche, il contemple le spectateur avec bonté. Quant îi la Vierge, elle est assise sur un banc, et vue seulement jusqu’aux genoux. Elle incline la tête vers la droite et baisse les yeux avec humilité. Sur le bleu foncé du ciel qui sert de fond aux deux figures, paraissent deux chérubins : l’un puise dans la contemplation du Verbe les éléments de la prière que l’autre adresse à Dieu; ces chérubins surtout sont dans le goût de Giovanni Santi. Quoi de plus simple qu’un pareil tableau? En présence de Jésus qui nous regarde, la Vierge se recueille et les anges prient. 11 y a dans cette Vierge quelque chose de profondément soumis, mais d’une soumission délibérée, voulue : le Christ a reçu la nature humaine, du consentement de la Vierge, de sa volonté, de son cœur. D’un autre côté, si dans l’enfant Jésus doit se manifester le sentiment de la divinité, il faut que l’hu-
4. Ce tableau se voyait encore il va quelques années à Pérouse, chez la comtesse Anna Alfani. Mais il a quitté maintenant l'Italie, et il nous a été impossible de découvrir où il est allé.
2. Ce tableau mesure environ 0m,50 de haut sur 0m,33 de large. Il n'a point été gravé.
LA VIERGE ET L’ENFANT JftSUS.
manité couvre ce sentiment de toutes ses séductions, de toutes ses grâces. Le Christ enfant est fils de Dieu, mais il est aussi, il est surtout fils de Marie; il réclame le sein d’une Vierge et les bras d’une femme. Ce Dieu qui gouverne le monde a besoin des soins de sa mère, il veut être l’objet de sa douceur et le sujet de ses alarmes. C’est ce que S1 Augustin appelle « la sagesse devenue lait, » et c’est ce qu’exprime avec naïveté ce premier tableau. Sans doute l’enseignement qu’il nous donne est timide et bien incomplet ; les moyens dont dispose alors Raphaël sont bien faibles encore, mais l'idée qui émane de cette peinture est déjà toute pénétrée de l’Évangile.
L’exécution de cette Vierge rappelle d’assez loin déjà, la manière de Giovanni Santi et de beaucoup plus près celle de Pérugin.
Raphaël a gardé de son père la précision, la pureté, la conscience irréprochable; mais il a répudié la sécheresse. Etant toqt enfant au milieu de ses montagnes ombriennes , il regardait sans doute avec une pieuse attention les œuvres de Giovanni Santi , mais il admirait peut-être plus encore les fresques de Fra Angelico à Forano1 et les tableaux de Gentile da Fabriano au val di Sasso!. Or les premiers essais de Raphaël portent l’empreinte de ses premières admirations. Aussi loin qu'on remonte dans son œuvre, on ne
\ . Près d’Osimo.
2. V. la lettre adressée par le chanoine Claudio Seralini à l’abbé Lanzi.
retrouve pas la dureté des contours de Giovanni; mais on reconnaît le même respect de la nature, le même enthousiasme pour l’art, la même foi dans la chasteté de l’idéal. On découvre également une recherche de l’harmonie et un sentiment de la beauté qu’il n’a pu prendre au foyer paternel. Ainsi la Vierge de la comtesse Alfani, tout en montrant Raphaël lié encore aux antiques traditions léguées à l’école d’Urbin par Niccolù Alunno et sévèrement gardées par Giovanni Sailli, le rattache à des hommes non moins fervents que son pcre, mais plus avancés déjà vers la perfection.
Si la Vierge de la comtesse Alfani fait songer aux Madones sorties de l’école d’Urbin, si elle leur a emprunté notamment les deux têtes de chérubin qui du haut du ciel la contemplent et la prient, elle se rapproche beaucoup plus encore des Vierges de Pérouse. Elle leur ressemble comme une sœur à sa sœur, ou plutôt comme une fille à sa mère. Raphaël, depuis quelques années déjà, ne se souvient plus de la sévérité, de la raideur des inspirations paternelles. Il est tout entier sous le charme de cette langueur mystique dont Pietro Vannucci parait en ses beaux jours ses meilleures conceptions; mais, en se livrant à cette influence, il ajoute déjà quelque chose de ce je ne sais quoi d’achevé qui pénètre et ne permet pas d’hésiter en présence d’une œuvre marquée de son génie. L’enseignement de Pérugin n’avait rien de tyrannique. Il attirait l’esprit, mais ne le dominait pas
au point d’en empêcher le développement. Raphaël pouvait s'v abandonner sans entraver aucun des élans de son cœur. Il aimait les i ypes créés par son maître, il les adoptait, les caressait avec amour, et les douait d’une pureté de sentiment que lui seul , quoique encore enfant, était assez puissant pour leur communiquer.
La Vierge de la comtesse Alfani porte, selon l’usage, une robe rouge et un manteau bleu. Sur la bordure du vêtement, à la hauteur de la poitrine, on lit les initiales R. d. V. Le Sanzio a peint ce tableau d’une main délicate et pieuse, apportant, même aux moindres détails, le soin le plus scrupuleux. La touché est fine et d’une extrême suavité, et le fini de l’exécution est remarquable. Enfin, comme la conservation est parfaite, on peut juger encore en toute sincérité avec quel ravissement Raphaël prélude, dans cette première peinture, aux œuvres de sa jeunesse.
LA VIERGE T)E LA COLLECTION SOLLY ( Au Musée royal de Berlin).
La Vierge de la collection Solly, la première en date parmi les Vierges de Raphaël au musée de Berlin,
est contemporaine de la Vierge de la comtesse Alfani *. Ces deux Vierges se ressemblent sans se répéter, ou plutôt on y sent la même âme prise dans deux états différents. Le tableau de Pérouse nous montrait Marie dans son recueillement, dans sa soumission; celui de Berlin va nous la présenter cherchant dans l’Écriture la confirmation de sa foi.
La Vierge est assise et porte sur ses genoux l’enfant Jésus*. De la main droite elle tient un livre 3, et de la main gauche elle touche avec précaution le pied de Jésus. Sa tête, légèrement inclinée vers la gauche, est vue presque de face. Ses cheveux blonds, arrangés en simples bandeaux plats, sont couverts d’un voile transparent qui s’avance jusque sur le front* . Les yeux baissés lisent attentivement dans le livre ouvert devant eux. La bouche est petite et trop accentuée ; elle a quelque chose de très-jeune et de presque enfantin. Le visage,
1. Le tableau do la galerie de Berlin mesure, à quelques centimètres près, les dimensions du tableau de la comtesse Alfani; il a environ Ou,,56 do haut sur 0n,,36 do large. Après avoir appartenu à une noble famille de Modène, il passa à Milan dans la collection Sollv, qui lui donna son nom, et de là dans la galerie royale de Berlin. (V. le catalogue officiel du musée de Berlin, par le Dr Waagen, n° 141.) Ce tableau n’a point été reproduit par la gravure; il ne se trouve rappelé que par un simple petit trait donné dans Kuglcr's Hand-iiook of painling, btj Sir Ch. L. Easllake, London, 1831, t. II, n°1.
2. Le cadre coupe la figure de la Vierge a la hauteur des genoux.