Ce livre est relié de noir avec une tranche dorée
4. Sur le haut de la tête, ce voüe disparait sous le capuchou du manteau.
un peu rond, est d’une exquise fraîcheur. La robe rouge, bordée de noir, dégage complètement le cou, et est couverte en partie par le manteau bleu. Une broderie d’or dessine la forme de ce manteau, qu’une perle retient attaché sur la poitrine*. Telle est la Vierge de la collection Solly. — Quant à l’enfant Jésus, il est assis sur les genoux de sa Mère. La tête et les yeux levés au ciel, il porte la main droite à la légère écharpe qui lui ceint les reins, et caresse de la main gauche un chardonneret*. — Un fond de paysage, chargé de vapeurs d’un bleu verdâtre, complète le tableau. C’est encore le monde mystérieux des rêves de l’enfance.
On peut, avec vraisemblance, rapporter cette peinture à l’année 1500. Assurément, comme composition, elle est à Pérugin au moins autant qu’à Raphaël. Le type de cette Vierge reproduit fidèlement celui des Vierges de Pietro Vannucci, et ce dernier en a peint certainement de plus belles. Cependant il y a dans la Madone de la collection Solly un sentiment et une pensée qui n’appartiennent point au maître de Pérouse. Si la tradition est pieusement observée dans ce tableau, la nature y est étudiée avec une finesse d’observation (pie Pérugin ne connut pas. Jamais Pérugin n’a été plus naïf, et jamais peut-être Raphaël n’a été plus
1 Une étoile d’or brille sur ce manteau bleu, à la hauteur de l'épaule gauche.
i. Ce chardonneret est venu se poser sur le genou gauche de l'Enfant.
naïvement enfant. A travers les inexpériences et les faiblesses de l’exécution, on sent la candeur et le parfum de la jeunesse. Sans doute le dessin laisse à désirer, le modelé manque de précision ; mais quelle vie douce et saine dans ces chairs blanches et roses si fraîchement conservées, et quel charme dans les ombres transparentes qui les couvrent sans en rien cacher! Si Raphaël copie encore Pérugin, déjà, il lui échappe par l’esprit comme par le style. Le souffle divin se fait sentir à travers l’atmosphère de cet horizon chargé d’azur*! Raphaël, d’ailleurs, tout soumis qu’il est à son maître, s’est souvenu encore ici de son père. En adoptant les errements de l’école de Pérouse, il a conservé certaines habitudes de l’école d’Urbin, et l’on peut aisément reconnaître dans le faire du tableau de la collection Solly certains procédés habituellement mis en œuvre dans les tableaux de Giovanni Santi. Ce sont les mêmes couleurs simples et claires ; et si le Sanzio s’est abstenu des ombres grises, dures et opaques qui déparent si souvent les peintures de son père, il a gardé précieusement ces demi-teintes brunes et diaphanes, amenées par des transitions légèrement
1. Si l’on veut juger de combien Raphaèl, tout enfant qu’il est encore dans la Vierge de la collection Sollv, s’élève déjà au-dessus de son maître, on n’a qu’à regarder, à la pinacothèque de Munich, le tableau inscrit sous le n° 550. C’est une Vierge de Pérugin qui rappelle les premières Vierges essayées par te Sanzio, et qui, les rappelant, fait comprendre aussitôt toute leur valeur et toute leur supériorité morale.
rosées, qu’accompagnent des lumières superposées après coup.
Mais ce dont il faut se pénétrer surtout, c’est de la pensée contenue dans cette Vierge et dans cet Enfant. Chaque tableau d’un maître porte en lui une intention, un enseignement, une volonté. L’artiste qui ne peindrait que pour le seul plaisir des yeux, ne vaudrait pas mieux que le rhéteur qui ne dit que des phrases. Son œuvre ne serait que superficielle et le temps l’aurait bien vite effacée. Or voici une peinture, infiniment humble dans sa forme, souverainement modeste dans son expression, et qui, depuis trois cent soixantesix ans qu’elle existe, n’a rien perdu de sa valeur morale. Donc elle est éloquente dans le meilleur sens du mot, parce que l idée qu’elle exprime est vraie dans tous les temps.
L’enfant Jésus caresse un chardonneret, et, tandis que la Vierge cherche la vérité dans l’Ecriture, il regarde au ciel comme à la source de toute vérité. Il y a, dans l’expression, dans le geste de toute cette petite figure, tant de ferveur et tant de conviction, qu’il est impossible de ne pas être entraîné par un mouvement semblable et de ne pas céder à un sentiment analogue. En présence de cet Enfant, on se rappelle la parole de S1 Irénée : « Dieu est bon. non parce qu’il possède la bonté, mais parce qu’il est la bonté même’. » Dans la divine spontanéité de ce
G S1 Ironee, liv. II, c i. xm, n° 3.
Bambino, dans la naïve expansion de son amour, on voit Jésus qui prend possession de la terre, on reconnaît Dieu lui-même reposant sur le sein d’une vierge et attirant k lui tous les cœurs*. Quelle manière plus douce de regarder le ciel que de suivre les yeux d’un petit enfant dans les bras de sa mère? Le tableau de Raphaël est tout entier dans cette pensée. Un enfant, faible, et nu, sur les genoux de la plus humble des femmes, tel est le symbole vers lequel Raphaël reviendra toujours, sans se répéter jamais. Dans la Vierge de la collection Solly il montre encore beaucoup d’indécision; mais une intuition divine lui révèle la puissance du sentiment religieux, et déjà il arrive, à force de bonheur et de sincérité, à en saisir la véritable expression.
LA VIERGE Dli COMTE CONNESTABILE DELLA STAFF, V
(A Pérouse, chez lo comle Connestabile ).
l’eu de temps sépare la Vierge du comte StafTa des deux Vierges précédentes, et ce peu de temps a sutli k
1 . Tu ad lilieraïuiuiH susccplurus hoininein non horruisti virginis ulerum. (Te Deum.J
Raphaël pour se fortifier, se recueillir et affirmer sa vocation. Tout à l’heure il employait, pour nous parler, la langue même de son maître, et, malgré la mélodie de son accent personnel, nous ne le reconnaissions qu’à travers Pérugin. Désormais c’est luimême, lui seul qui va nous instruire, et s’il se souvient encore des conceptions de Pietro Vannucci, c’est pour nous les faire complètement oublier. En lui l’enfance s’efface, et la jeunesse s’annonce avec les promesses de l’avenir. Il ouvre son âme à toutes les généreuses aspirations de la vie; la nature lui apparaît sous les dehors d’un printemps qui ne doit pas finir, et en même temps que le plaisir lui présente la coupe toute pleine de songes enchantés, la Vierge se montre à lui comme le type par excellence de la beauté divine. C’est alors qu’il peint le Rêve du Chevalier et la Madone de la maison Connestabile.
Cette Vierge a été peinte à Pérouse, et de Pérouse elle n’est jamais sortie. Raphaël a repris en la transformant l’idée du tableau de la collection Solly. La Vierge, qui lient encore un livre, est debout avec l’enfant Jésus au milieu du paysage devant lequel tout à l’heure elle était assise. Par un mouvement spontané, soudain, Jésus s’empare du livre, le pénètre de ses yeux, l’éclaire de son esprit. Alors la Vierge, inclinant la tête vers son Fils, le regarde avec une gravité attendrie, comprend qu’elle porte dans, ses bras le Christ de Dieu, et concentre sur lui toutes ses pensées, toute son âme. Elle sait qu’il a incarné et
la vie et l’amour, « qu’il a offert sa chair aux sages, sa chair par laquelle ils apprendront la sagesse et l’esprit1. » Vierge « devenue mère par la seule obéissance de son cœur’, » elle n’a enfanté ce fruit divin, elle ne l’élève que pour le sacrifice. A peine sortie de la Crèche, elle entrevoit déjà le Calvaire, et elle sait que, d’un bout à l'autre de la voie douloureuse, elle sera l’inséparable compagne de ce fils adoré. Elle le sait et s’enveloppe dans sa résignation comme dans un voile. De toutes parts la nature lui sourit et lui rend grâces, car elle a tant aimé le monde qu’elle lui a donné son fils unique3... Telle est l’idée qu’on peut attacher à la Vierge Connestabile. Voyons avec quelle clarté pittoresque, avec quelle poésie naïve cet enseignement nous est donné.
La Vierge est debout, vue un peu plus qu’à micorps et tournée vers la gauche. De la main droite elle tient le livre, et de la main gauche elle porte l’enfant Jésus. Elle est très-simplement vêtue d’une robe rouge et d’un long manteau bleu. La robe est nouée à la taille, et bordée en haut par un double filet d’or. Le corsage est rehaussé d’un peu de blanc, qui ménage la transition de la couleur de la robe à la couleur des chairs. Le manteau descend du sommet de la tête et couvre les épaules ainsi que les bras. Un voile trans-