SAINTE CÉCILE
(A la pinacothèque de Bologne).
Dans le mois d’octobre de l’année 1513, des voix surnaturelles se firent entendre à la bienheureuse Elena Duglioli dali’ Olio, noble Bolonaise’, et lui ordonnèrent de consacrer une chapelle à S,e Cécile dans l’église San-Giovanni-in-Monte, près Bologne. Elena s’empressa d’obéir, et s’adressa au Florentin Antonio Pucci son parent, qui, voulant se charger des frais de la chapelle, pria son oncle Lorenzo Pucci, récemment nommé cardinal, de commander à Raphaël un tableau d’autel. Raphaël entra aussitôt dans l’esprit de la donatrice, et imagina Sle Cécile visitée elle-même par une vision céleste... Tandis que la sainte répandait son âme en de suaves harmonies, les cieux s’ouvrent et les divins concerts se font entendre. Aussitôt les instruments terrestres échappent aux mains de S1* Cé-
1. Ce tableau est très-bien conservé; tout au plus y signalerait-on quelques retouches légères. Après avoir séjourné longtempsà Rome dans la galerie Aldobrandini, il passa chez M. Day, à Londres, puis chez lord Northwick, chez M. William Bcckford de Bath, et enfin à la National Gallery. Le prince Trubelzkov, à Saint-Pétersbourg, en possède une ancienne copie.
i. Elle a été béai i fiée.
cile, dont l’intelligence s'élève et se mêle aux esprits bienheureux. S1 Paul et S"- Marie-Madeleine, S1 Jean l’Evangéliste et S‘ Augustin interviennent aux côtés de la sainte, avec les traits généraux des enseignements qu’ils personnifient dans l’Eglise... Cette peinture réunit tous les genres de perfection; Raphaël s’v montre aussi simple et aussi fervent comme chrétien qu’incomparable comme peintre.
S" Cécile est debout au milieu du t<ableau. A ses pieds gisent, épars et brisés, les instruments de la musique profane, la basse, les timbales, la flûte, les cymbales, le tambourin, le triangle et le tympanon. Elle n’a gardé que l’orgue, l’instrument par excellence de la musique religieuse. Mais les anges lui révèlent de nouvelles harmonies, et elle lais.se aller avec abandon l’orgue lui-mème, qui jusqu’alors avait été le plus intime intermédiaire entre son âme et Dieu. Retenue sur la terre, qui n’est qu’un lieu de passage, elle s’élève avec foi vers l’éternelle patrie, et. tout entière à son ravissement, elle entre en communication avec l’infini. Ses yeux s’illuminent en se dirigeant vers le ciel, et tous ses traits montrent de quelle allégresse l’adoration peut remplir une belle âme. Cette figure, oii règne la plus tendre humanité, est toute resplendissante des magnificences divines; elle réunit les émotions du monde réel, auquel elle appartient encore par la forme, et du monde surnaturel, auquel elle touche déjà par la béatitude. Raphaël a vêtu sa S1' Cécile d’une longue robe blanche, surmon-
LA VIERGE GLORIEUSE. 58
tée d'une tunique tissée d’or, légèrement décolletée et rehaussée en haut du corsage par une bordure noire enrichie de pierres précieuses *. 11 lui a donné en outre une beauté impersonnelle, où l’élégance n’est, point exclusive de la force. Ces formes simples et nobles, cette coiffure modeste et classique, conviennent admirablement à la courageuse femme qui aurait pu devenir la plus noble des matrones, si elle n’avait voulu rester la plus pure des vierges. Cette Sle Cécile rappelle ce que la société chrétienne prenait déjà de grand dans Rome au m* siècle, et ce que le monde antique conservait encore de majesté dans la ville impériale. Avec quelle puissance d’impulsion Raphaël fait sortir une telle figure du cercle étroit où la Renaissance l’avait jusqu’alors enfermée! Prenons un seul exemple et choisissons-le parmi les plus illustres; regardons la S'e Cécile de Donatello et le fin profil qui n’était autre, dit-on, que le portrait d'une jeune fille de la noble famille des Valori*. Comme Raphaël s’est affranchi de ces ressemblances et de ce naturalisme compromettants pour la dignité du sujet, comme il est allé droit au cœur du personnage, comme il a cherché à en pénétrer l’esprit, à en donner une expression vraiment universelle! C’est à Rome, de 1512 à 1520, qu’il fournit les plus magnifiques développements de sa pensée.