‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 216 sur 226 · LA VIERGE DE SAINT-SIXTE · texte numérisé non relu

LA VIERGE DE SAINT-SIXTE

(A la galerie rie Dresde).

Raphaël semblait avoir atteint la perfection dans la Vierge au Poisson ; cependant , quatre ou cinq années plus tard, il devait s’élever infiniment plus

4 . La Sainte-Marguerite île la galerie de Vienne est une répétition rlu tableau du Louvre, avec de notables variantes. La sainte tient une croix au lieu d’une palme; de plus, elle regarde, non pas le spectateur, mais le dragon qui se roule à ses pieds. (Pour tout ce

liant, et montrer alors quelque chose de supérieur k l’art et d’inaccessible à la science. La Vierge et l’Enfant glorifiés son» d’inépuisables prétextes à ces courses lointaines de l'âme; la carrière est sans limites, et le génie de l’homme, inspiré de Dieu même, n’en a jamais touché le terme. Plus Raphaël avançait dans sa vie si courte et si constamment progressive, plus il devenait grand à force de simplicité; plus aussi la forme humaine lui apparaissait dans cette liai munie suprême, au sein de laquelle les contours ne parlent aux yeux charmés que par T intermédiaire de l’âme ravie.

Jetons un regard en arrière. — Reportons-nous d’abord au Rêve du Chevalier et aux Vierges ombriennes, peintes sous l’inspiration de cette douce vision. En ce temps-là, Raphaël enfant se laissait aller à son imagination naïve, son cœur lui dictait ses tableaux, et la nature, interrogée avec candeur, lui fournissait ses seuls moyens d’investigations. Alors aussi son dessin visait à une minutieuse exactitude, arrivait même souvent jusqu’à la sécheresse, et la réalité, qu’il serrait de trop près, lui fournissait des contours trop rigoureusement arrêtés. Ce qui est inimitable

i|ui concerne ('histoire et les destinées de ce tableau. (V. Passavant, t. II, p. i6t .] On a mis d'autres tableaux de saintes sous le nom de Raphaël, bien qu’ils ne fussent pas même de son école. Telle est la Judith de la galerie de l'Ermitage. M. Waagen lui a restitué sa véritable attribution, en la donnant à Moretto de Brescia. M. His de la Salle, dans sa belle et hospitalière 'collection, en possède une charmante petite esquisse peinte.

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déjà dans ces premières peintures, c’est la grâce particulière qui en émane, mais la ligne peut en être saisie. — Viennent ensuite les Vierges florentines, qui appartiennent de plus près encore à la nature, et qui cependant deviennent plus difficilement accessibles. C’est que, chez Raphaël, l’esprit grandissait en même temps que la science. Sur ces formes si vraies, Raphaël avait répandu des beautés de plus en plus délicates, qui ne sont qu’à lui et que nul ne pourra jamais lui dérober. — Les Vierges romaines enfin montrent ce génie aux prises, non plus seulement avec la nature, mais avec l’antiquité et avec les traditions de tous les siècles. Les œuvres de Raphaël s’illuminent alors de clartés qui leur arrivent de toutes parts, et prennent une sérénité qu’on ne leur connaissait point encore. La Vierge de Saint-Sixte est, plus que toute autre, enveloppée de cette atmosphère où nos regards se perdent avec ravissement, et ne peuvent pénétrer jusqu’au fond. Les contours, noyés au milieu de ces vibrations éthérées qui les voilent en les caressant, fuient d’autant plus qu’on cherche à s’en approcher davantage. C’est comme une apparition surhumaine, comme un rêve indéterminé, consolant et redoutable à la fois, devant lequel l’admiration ne se lasse jamais.

Ce fut en 4518 que les bénédictins du monastère de Saint-Sixte, à Plaisance, commandèrent ce tableau. Ils avaient exigé que la Vierge et l’enfant Jésus fussent en compagnie de S' Sixte et de S" Barbe. Voici comment Raphaël est entré dans leurs vues.

D’épaisses ténèbres nous voilaient la majesté des cieux. La lumière tout à coup succède à l’obscurité, et l’enfant Jésus, en même temps que Marie, se montre environné d’une clarté dont l’œil peut à peine supporter l’éclat. Entre deux rideaux verts tirés de chaque côté du tableau, apparaît, au milieu d’une auréole circonscrite par une innombrable quantité de chérubins, la Vierge, debout sur les nuées, tenant son Fils dans ses bras et le montrant au monde comme le Rédempteur et le souverain Juge. Plus bas, S' Sixte et S'* Barbe se tiennent agenouillés de chaque côté sur les nuages. On ne voit rien de la terre, mais on la devine au geste et aux regards des deux saints, qui désignent la foule des hommes pour lesquels ils implorent la miséricorde divine. Deux anges sont accotés à une sorte de balcon, dont la ligne horizontale forme un plan solide au bas de la composition. Rien n’est plus élémentaire que les données d’un pareil tableau; l’ancienne symétrie et le plus rigoureux parallélisme sont scrupuleusement observés. Raphaël redevient presque archaïque, et, en remontant à la naïveté des traditions primitives, il confond à force de génie l’exagération scientifique déjà si voisine de la décadence. Sans doute il avait porté haut ses regards chaque fois qu’il avait pris l’antiquité pour modèle, mais il les élevait bien davantage encore en redevenant exclusivement chrétien. et en comprenant que la voie la plus humble est non-seulement la plus sûre, mais aussi la plus sublime. Pourquoi cet appareil si simple est-il à ce

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degré capable d’exalter nos sentiments? Pourquoi, en regardant cette peinture, a-t-on de ces moments d’oubli divin où l’on se croit au ciel? C’est ce qu’il faut essayer de pénétrer et de comprendre.

La figure principale du tableau est l’enfant Jésus. Ce n’est plus le gracieux Bambino, que nous avons vu tant de fois aux bras des Madones de Raphaël, encourageant et doux au regard des hommes, et qui naguère encore, dans la Vierge au Poisson, s’empressait vers le jeune Tobie; c’est Dieu lui-même, c’est le Dieu de la justice et du dernier jour. Dans la plus humble condition de notre chair, sous le voile de l’enfance, on voit l’éclat effrayant de la majesté infinie. L’Enfant divin , dans ce tableau , laisse entre lui et nous une place pour la crainte, et l’on éprouve en sa présence quelque chose de la peur qu’Adam a eue de Dieu et qu’il a transmise à sa race. Pour arriver à une telle hauteur d’impression, les moyens employés par Raphaël sont d’une incompréhensible simplicité. L’enfant Jésus, vu de trois quarts à droite et presque de face, s’abandonne familièrement dans les bras de sa Mère. Assis sur un pan du voile blanc que la Vierge soutient de la main gauche, il est adossé contre le bras droit de la Madone ; ses jambes sont croisées l’une sur l’autre, la jambe droite ramenée horizontalement sur la jambe gauche, qui pend verticalement; le bras et l’avant-bras gauches suivent l’inclinaison du corps, et la main gauche s’appuie sur la jambe droite ; en même temps, l’épaule droite se trouvant

relevée par la main de Marie, le bras droit fait à la hauteur du coude un angle avec son avant-bras, et la main droite se saisit du voile de la Vierge. Cette attitude si naturelle, si vraie, si peu cherchée, respire la grandeur et la souveraineté. Rien de plus élémentaire et rien de plus puissant. Raphaël , en simplifiant ici la nature, l’a considérablement agrandie; l’œil, ravi de l’harmonie et de la tranquillité des plans, pressent, sous cette simplicité, une majesté incomparable. La lumière se pose avec calme sur toutes les parties de ce beau corps et sur ces membres si bien reposés. On n’avait jamais vu l’humanité sous de telles clartés. Le Fils de Dieu, en transportant dans le ciel les formes terrestres de son enfance, les a divinisées pour l’éternité. Raphaël, sans doute, était en partie redevable à l’antiquité de la force qui lui permettait de créer spontanément un pareil chef-d’œuvre; mais dans cette circonstance il a de bien loin dépassé ses modèles, et l’on chercherait vainement dans l’art antique une figure plus idéale et plus grandiose que celle de ce merveilleux enfant. Cependant nous n’avons jusqu’ici regardé que le corps, que sera-ce de la tête, et comment en donner une idée vraie? C’est là, en effet, ce qu’il y a de plus extraordinaire et de plus intraduisible peut-être dans ce tableau. L’enfant Jésus semble reculer devant le spectacle des hontes humaines; il se presse avec amour contre le sein de la Vierge , appuie doucement son front contre la joue de sa Mère, et lance vers le

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monde un de ces regards flamboyants et terribles devant lesquels il est dit que tout tremble au ciel, sur la terre et dans les enfers. Les cheveux en désordre se dressent et frissonnent comme au souffle de la tempête, et sur le front largement modelé passent de sombres nuages; les sourcils se froncent, les pupilles se dilatent et la flamme est près d’en sortir; les yeux, profonds et terribles, disposent de la foudre ; ils la retiennent encore, mais on sent qu’elle pourrait éclater, et l’on tremble. Ce regard est vraiment splendide; il vous fascine, vous attire et vous remplit en même temps d'épouvante. La bouche est toute frémissante, et c’est là, je crois, qu’au point de vue de la ligne est le grand mystère; la lèvre supérieure, relevée sensiblement du côté gauche', prend un accent étrange de colère et d’indignation. Cette déviation d’un seul trait est matériellement peu de chose, et suflit cependant pour imprimer à toute la physionomie un irrésistible mouvement. L’enfant Jésus prend une apparence redoutable; on reconnaît en lui le souverain Juge; sa puissance est infinie, et pour condamner ou absoudre un acte de sa volonté suffira. La Vierge à la Chaise nous avait donné dès l’année 1516 le pressentiment de cette image; la Vierge de Saint-Sixte nous la montre, en 1518. dans son éternelle grandeur et dans sa réalité sublime... Mais le Verbe de Dieu ne laisserait guère

1. A gauche du sppctalrur, r'esl-à-dirp sur la partie droite dp la tare.

de place que pour la crainte, si, dans l’àroe effrayée par l’idée de justice, la Vierge ne venait aussitôt répandre l’espérance.

La Vierge, en effet, se tient calme et sereine à côté de son Fils courroucé, et, par sa confiance, force aussi nos cœurs à se rassurer. Si elle présente au monde le Fils de Dieu sous une apparence terrible, elle le presse en même temps si tendrement contre son sein , ses traits, sous l’éclat de la lumière divine, resplendissent avec tant de pureté, qu’on sent passer en soi la flamme qui purifie tout. La Vierge apparaît ici comme l’aube matinale. Elle s’avance de droite à gauche, belle comme le ciel, légère comme la nuée qui la porte. 8a démarche, ou plutôt son vol à travers les airs est empreint d’une noblesse et d’une dignité souveraines. Sa main droite, élevée à la hauteur de l’épaule, est prise entre le bras droit et le corps de Jésus, et c’est sur le bras droit de sa Mère que le Sauveur est comme adossé; la main gauche de Marie, au contraire, abaissée sous le corps de l’Enfant, le soutient et Je porte. La Vierge de Saint-Sixte est, comme toutes les Madones, vêtue d’une robe rouge et d’un manteau bleu, et jamais l’art n’a trouvé, avec de plus simples éléments, un parti plus ingénieux de draperies. Le manteau tombe avec un beau mouvement sur le bas du corps et flotte en larges plis, qui, en accusant avec netteté le dessin et le mouvement des membres inférieurs, découvre les pieds nus dont la forme et la couleur sont admirables. La robe, rehaussée de quelques broderies

d’or sur la manche seulement, est de couleur pourpre dans les ombres et passe au rose dans les parties claires; elle est nouée au-dessous des seins, à la manière des statues antiques, et dégage le cou ainsi que la naissance des épaules, qu’entoure un voile de gaze blanche. Une longue écharpe de môme nuance que le voile, mais teintée de bistre, est posée au sommet de la tête, et, s’enflant comme une voile au-dessus de l’épaule gauche, revient sur la main gauche pour servir de support h l’ Enfant, et remonte le long du corps de Jésus, qui s’en saisit de la main droite. La tête de la Vierge se montre en pleine lumière, sans aucun artifice, et rayonne de sa seule beauté. Elle est de trois quarts à gauche et. presque de face, dans une position semblable et opposée à. celle de la tête du Sauveur, qui est, nous l’avons vu, de trois quarts à droite et presque de face aussi. Les cheveux, d’un blond châtain, sont simplement arrangés en bandeaux lisses et plats, qui forment une courbe légère au-dessus du front, découvrent complètement les oreilles', les tempes et les joues, et ne dérobent absolument rien des contours du visage. Le front, d’une hauteur moyenne, présente une surface largement développée, au milieu de laquelle brille une lumière, qui se continue sur le méplat du nez. Les yeux, d’un dessin irréprochable, sont noyés de clartés, et le regard répand sur

I. On no voit <|ue l'oreille gaucho, l’oreille droite se trouvait cacher par la tête de l'enfant Jésus.

tout ce qu’il éclaire une douceur infinie, mêlée d’une indéfinissable exaltation. La bouche est agitée d’une émotion divine et comme frémissante d’un bonheur céleste. Tous les traits enfin, bien que fermement définis, sont enveloppés de cette mystérieuse atmosphère qui les rend impénétrables en les embellissant. La Mère du Sauveur, dans tout l’éclat de sa gloire, semble facile à saisir, et elle est inaccessible; elle est vivante, elle parle, elle s’anime; mais, en nous entraînant dans son amour, elle nous tient à des distances où l’admiration seule peut la suivre.

Chose remarquable encore, dans cette manifestation suprême de génie, la Vierge et l’Enfant, d’expressions si différentes, on pourrait presque dire si opposées , répètent notablement les mêmes traits. Raphaël a été fidèle jusqu’au bout au système qu'il avait adopté presque dès ses premiers tableaux; et pour rendre ici ce parti pris de ressemblance plus sensible, il a rapproché les deux tètes, les a montrées presque de face de manière à n’en rien distraire, et les a opposées l’une h l’autre, en les tournant en sens inverse, de manière qu’elles puissent se compléter mutuellement et se refléter l’une dans l’autre comme dans un miroir. Donc, ainsi que la même gloire environne à la fois la Mère et le Fils, les mêmes caractères de beauté se trouvent en eux fidèlement reproduits. Le crâne a. de part et d'autre, la même conformation générale; la même intelligence brille sur les deux fronts, bien que celui du Sauveur soit menaçant

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