‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 217 sur 226 · LA V I K R G K GLORIEUSE · texte numérisé non relu

LA V I K R G K GLORIEUSE

et assombri, tandis que celui de la Vierge demeure rayonnant et limpide; les yeux ont également la même forme et sont pénétrés de semblables ardeurs, seulement le regard est terrible d’un côté et d’un autre côté rassurant ; la bouche a la même forme et la la même mobilité, le même frémissement susceptible d’imprimer tour h tour l’épouvante et le calme; le menton a une accentuation identique. Il n’est pas jusqu’à la couleur qui ne se mette presque à l’unisson dans ces deux figures : c’est la même carnation blanche et solide, délicate et forte; ce sont les mêmes ombres chaudes et toujours lumineuses qui, par d’insaisissables artifices, semblent ajouter à la clarté à mesure qu’elles s’épaississent davantage. Jésus enfin se confond pour ainsi dire avec Marie, de manière que les deux figures ne fassent ensemble qu'un seul et même corps, en sorte aussi que la majestueuse nudité du Sauveur se puisse dérober au besoin sous les voiles et dans le manteau de la Vierge.

Cette Vierge, dans laquelle Raphaël s’est élevé au-dessus de lui-même, a été peinte dans un moment de véritable exaltation de génie. Elle n’a pas été laborieusement conçue; elle est née d’elle-même, spontanément, tout entière, comme la Minerve antique, avec ses formes et sa beauté parfaites, et elle a été la récompense de toute une vie consacrée sans relâche à la recherche de la nature et de la vérité, à l’étude des maîtres et de toutes les traditions, au culte de l’idéal et surtout de la Vierge, qui est l'idéal de l’idéal. Quelque

grand, quelque doué que soit un peintre, il a besoin d’un travail opiniâtre pour se développer complètement. Si l’inspiration visitait à chaque instant Raphaël, c’est qu’il l’entretenait par un labeur incessant. Après avoir produit tant de rares chefs-d’œuvre, son amour et sa foi se trouvèrent portés à un tel degré de puissance et d’enthousiasme , qu’il en fut comme soulevé , et que , pénétrant tout à coup dans une sphère supérieure à toutes les sphères qu’il avait visitées jusqu’alors, il peignit une Vierge incomparablement plus belle encore que toutes les Vierges admirables qu’il avait peintes auparavant. Aucun dessin, aucune étude préparatoire . ne nous mettent sur la trace d’aucun travail d’enfantement pour aucune des parties de ce tableau, fl semble que Raphaël, pressé par le temps, succombant déjà sous le poids des travaux dont il était surchargé, se soit un instant réfugié dans son culte de prédilection et qu’il ait trouvé dans la V ierge de Saint-Sixte un moment de calme et de repos divins. Cependant si l’image de cette Vierge a été tracée sur la toile' d’une main soudainement inspirée, je crois qu’en même temps Raphaël a confronté son inspiration avec la nature, et que, tout en se lançant avec résolution vers l’infini, il s’est placé face à face avec la réalité. Peut-être à la rigueur n’en aurait-il

t . La Vierge de Saint-Sixte est peinte sur toile, ainsi que le S* Jean-Baptiste peint également vers cette époque. Ce sont des exceptions uniques dans l'œuvre de Raphaël.

LA VIERGE GLORIEUSE

pas eu besoin ; il avait tellement amassé, sa mémoire mettait aux ordres de sa volonté des documents si nombreux, si variés, si exacts, qu’il n’avait qu’à se souvenir pour avoir presque soudainement un ensemble accompli Il avait d’ailleurs un modèle de prédilection qui le possédait sans le dominer; et, sans perdre de vue son idée, c’est à ce modèle qu’il

1. On se rappelle la lettre que Raphaël écrivit, en <514, h Balthazar Castiglione, à propos de la Galalée : « Pour peindre une belle femme, il me faudrait en avoir plusieurs... »Or. ces principes, il les tenait de l’antiquité. Xénophon raconte en effet que Socrate disait à Parrhasius : « Si vous voulez représenter une beauté parfait*;, comme c’est extrêmement difficile de trouver des hommes dont les formes soient exemptes de tout défaut, vous réunirez les beautés de beaucoup de modèles, pour en former un tout accompli. — Assurément, répondit Parrhasius, telle est notre manière d’opérer. » Et Platon, au livre V de sa République, ajoute : « Pensezvous qu'un peintre doive être réputé moins excellent dans son art si, après avoir peint un homme parfaitement beau et accompli dans toutes ses parties, il no peut en montrer un semblable parmi les hommes vivants? Non, par Jupiter ! » La Renaissance, si éprise des enseignements classiques, n’eut garde d'oublier celui-ci. et Balthazar Castiglione le prouve lorsqu'il ditdans son Cor te g giano : « N’avezvous pas lu que les cinq jeunes filles de Crotone, que le peintre Zeuxis avait choisies parmi beaucoup d'autres de la même ville pour en composer une seule figure d’une beauté parfaite, furent célébrées par un grand nombre de poètes comme ayant été trouvées belles par celui qui pouvait le mieux juger de la beauté?» Et Michel-Ange lui-mème dit que l’amant, pour trouver l'idée de celle qu’il aime,

Non pure intnnde al bel che agit occhi place. Ma perche troppo débita e fallacc, Traarende in ver la forma universale.

s’est adressé pour donner un corps à son idée. Aussi reconnaît-on dans la Vierge de Saint-Sixte, non pas l’image de la Fornarina, mais la transfiguration de celte image. Il ne reste plus rien des traits de cette femme, et c’est elle encore cependant, mais dans un tel état de purification, qu’aucun trouble, aucune ombre, ne viennent obscurcir la radieuse et virginale clarté du tableau1. Il y a dans toute créature humaine un germe divin qui ne fleurit pas sur la terre et dont l’épanouissement n’est qu’au ciel ; c’est cette floraison dont la Vierge de Saint-Sixte montre la splendeur. Nous nous inquiétons peu de ce qu'a été l’existence de Raphaël; nous affirmons seulement, en présence de son œuvre, que, comme peintre, il n’a pas aimé pour la vie seulement, et que, du commencement à. la fin de sa carrière d’artiste, il a eu le respect et le goût des éternelles amours. Jamais la Vierge, depuis le jour où elle apparut transfigurée au voyant de l’Apocalypse1, ne s’était révélée dans une pareille lumière. On oublie, devant cette peinture, toute réminiscence terrestre; on

i. Lps grands et beaux yeux ne brûlent plus que d'un amour divin; le nez a une forme plus régulière et plus noble, les narines ont perdu leur sensualité: la bouche, qui a conquis de plus justes proportions, n’exprime plus que l’extase infinie; l'oreille elle-même a gagné plus de délicatesse; le crâne a pris plus de développement par le haut, un rayon de la souveraine intelligence est venu se poser sur le front; et les joues, on s’amincissant par le bas, ont désormais une élégance que la nature ne leur avait point donnée.

i. Mulier amicta sole, el luna sub pedibus ejus, et in capite ejus corona stellnrnm dnodecim 'Apocal.. xn, I .

LA VIERGE GLORIEUSE. GO

ne voit plus que la Reine du ciel et des anges, la créature élue et bénie entre toutes les créatures. Raphaël, en peignant ainsi la Vierge, a presque atteint aux limites de la divinité

Mais tout est sujet d’admiration dans ce tableau, tout, jusqu’à l’atmosphère qui l’enveloppe, et jusqu’à ces légions innombrables et indéterminées de chérubins, qui gravitent autour de la Vierge et du Verbe de Dieu. L’auréole qui entoure le groupe divin ne laisse d’abord paraître que la lumière éblouissante et dorée; puis, en s’éloignant du centre, cette lumière se tempère peu à peu, vire insensiblement de l’or le plus intense au bleu le plus pur, et se remplit de ces têtes chastes, naïves, ferventes, qui naissent d’ellesmêmes sous le pinceau de Raphaël comme les fleurs au souffle du printemps. Ces créatures aériennes se pressent pour contempler la Vierge, et rappellent les lueurs en forme de couronnes qui remplissent de leurs louanges le Paradis dantesque en faisant résonner le nom de Marie*. Les yeux et l’esprit se perdent dans l’immense multitude de ces esprits bienheureux. « Comptez, si vous pouvez, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles

1. « Mûrie atteint presque et confine aux frontières de la divinité; » dit S‘ Thomas d’Aquin (t. I, p. 9î5, a. b.). Et Gerson : « lai Vierge constitue à elle seule une hiérarchie qui est immédiatement la seconde au-dessous de la Trinité du Dieu suprême. Virgo nota constitua hierarchiam secundam sub Deo trino et uno hie~ rnrchia summo. » (Gerson, Tract. 14, Super Magnificat.) i. Dante, /' aradiso , canto xxm, v. lit.

qu'on ne voit pas, et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. 11 ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses les plus excellentes; et ce qu’il y a de plus beau, c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus1. » On ne peut se détacher de ce ciel; on le regarde, on aime à s’en éblouir, à en épuiser ses yeux.

Aux côtés de la Vierge sont agenouillés S1 Sixte et S1' Barbe. Placés également au milieu des nuages1, mais au-dessous de la Madone, ils sont là, près de la souveraine médiatrice, comme médiateurs aussi entre le monde et le souverain Juge.

S1 Sixte est vu de profil à droite 3, la tête levée vers l'enfant Jésus, la main gauche ramenée avec dévotion contre la poitrine et la main droite tendue en raccourci vers le spectateur. Il est vêtu d’un rochet blanc attaché à la taille par une cordelière à glands d’or‘, d’un amict blanc qui s’enroule autour du cou*,

4. Bossuet, Élévation» sur les Mystères, t " elév. sur la création des anges.

2. Ces nuages sont blancs, nuancés de tpinte neutre. Plus on monte et plus ils deviennent légers ; ainsi, tandis que le bas des figures de S‘ Sixte et de S,e Barbe repose sur des nuées assez denses, les têtes de ces deux saints sont déjà enveloppées d'une atmosphère azurée.

3. Il est à la droite de la Vierge et à gauche du spectateur.

4. Le rochet est une tunique de lin, avec des manches étroite?. Prescrit par Innocent U( (des Conti, 4198-4216), il est un anachronisme sur la personne de Sixte H (257-259).

5. L’amict parait avoir été dans l'origine une imitation de lephod de< Hébreux. C'est la partie essentielle et presque, la première

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