‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 220 sur 226 · I. Passavant, t. I, p, îîV · texte numérisé non relu

I. Passavant, t. I, p, îîV

r,ïO LES VIERGES DE RAPHAËL.

marché des séductions de la couleur. Cependant, par un artifice de génie et sous ce dédain apparent de l’éclat extérieur, Raphaël a été aussi grand coloriste que puissant dessinateur. Les contours de ses figures sont, nous l’avons vu, noyés dans une atmosphère qui, en exagérant leur pureté, les dérobe à l’imitation. Or, c’est précisément là l’effet que Corrége a de son côté poursuivi, et qu’il a atteint aussi, bien que dans des voies moins sublimes et par des moyens différents. Nous admettrons donc volontiers que la Vierge de Saint-Sixte ait pu provoquer l’exclamation du Corrége.

Que cette Madone ait été destinée originairement à une bannière pour les processions, c’est ce qu’on ne saurait admettre. M. de Rumohr*, qui a émis celte opinion, s’est appuyé sur ce que le tableau est peint, non sur panneau, mais sur toile. Or, qu’est-ce que cela prouve? sinon que Raphaël, par un motif quelconque de convenance, peut-être sur la demande des moines de Saint-Sixte, aura, par extraordinaire, dérogé à ses habitudes. Considérons les chances de destruction qui menacent à chaque instant une bannière d’église. Rappelons-nous en même temps avec quelle ardeur, en 1518, les rois et les grands de la terre se disputaient les moindres œuvres du pinceau de Raphaël, et combien Léon X laissait au maître accablé peu de temps pour satisfaire aux plus impérieuses exigences. Comment, dès lors, aurait-on seulement osé adresser au

l. Uni Forsrfiiiigen, t. III. p. LU .

LA VIERGE GLORIEUSE. 6*1

Sanzio une demande qui supposait si peu de souci de préserver et de conserver un ouvrage de sa main? Et si une pareille fantaisie avait pu être imposée à Raphaël, comment aurait-il peint entièrement de sa main une œuvre de destination si secondaire, alors qu’il se contentait presque toujours de surveiller l’exécution de ses ouvrages les plus importants'? Enfin si Raphaël avait voulu faire une bannière, comment aurait-il choisi la disposition solennelle et immuable du fronton rectiligne qui termine si majestueusement le tableau, et qui, si bien appropriée à une destination fixe et surtout à l’architecture d’un autel, se serait faussée de suite, si elle avait dû être soumise aux caprices du vent? Vasari, d’ailleurs , en mentionnant cette Madone sur le maître-autel du monastère de Saint-Sixte, ne dit pas un mot qui autorise une telle supposition. Il semble même, d’après le mot tavola dont il se sert *, croire que ce tableau a été peint sur bois. Donc, l’opinion de M. de Rumohr n’est qu’une hypothèse, et celle hypothèse est inadmissible. La Vierge de Saint-Sixte a été tout de suite placée comme elle devait l’être ; elle a triomphalement assisté chaque jour, durant deux cent trente-six ans, au divin sacrifice, et jamais œuvre humaine n’a été aussi digne de cet insigne honneur.

En 1754, les moines dégénérés de Saint-Sixte préférèrent un peu d’or à leur inestimable chef-d’œuvre,

I. Comme la Grande Sainte Famille, qu'il fit cette année même (15t8) pour le roi de France.

t. Vasari. t. VIII. p 44.

et, pour une misérable somme de cent et quelques mille francs1, ils vendirent leur Vierge à Auguste III. électeur de Saxe et roi de Pologne. Ce jour-là, les barbares ne furent pas ceux que les Italiens pensent... Moins de dix années auparavant, la Saxe avait déjà fait en Italie d’importantes conquêtes. Auguste III, assisté de son habile ministre le comte de Brühl, avait acquis du duc d’Este François III la riche galerie de Modène. Le duc, à la suite de guerres malheureuses, manquait d’argent et s’était réfugié à Venise, où l’affaire fut conclue secrètement en 1742, et menée clandestinement à terme au milieu du mécontentement croissant des populations*. C’est ainsi que six des plus

1. Le 17 septembre 1754, Winckelmann écrit à Berendisque la Vierge de Sainl-Sixte vient d'être payée 60,000 florins; M. Passavant parle de 11,000 sequins; les éditeurs de Vasari disent 22,000 scudi ; et M. Julius IlUbner, dans son Introduction au catalogue de la galerie de Dresde, dit 20,000 ducats ou 40,000 scudi romains. Il est difficile aujourd'hui, vu la transformation des monnaies, d’estimer bien exactement ce que cela lerait en monnaie de nos jours; mais on est dans le vrai, je crois, en évaluant cette somme entre 110,000 et 120,000 francs. C’est à peu près ce que les Mécènes d’aujourd’hui payent une lête de Greuîe; et c’est la sixième partie de ce que la direction du Louvre a payé une Vierge de Murillo. L’Électeur de Saxe ajouta, il est vrai, quelques menus présents , donnés de la main à la main. Il fit faire, en outre, pour le monastère de Saint-Sixte, une copie de la Madone par Paris Nogari, et cette copie est encore à la place qu’occupait autrefois le tableau original.

2. Pendant la guerre de succession qui, maigre la pragmatique sanction, s’éleva après la mort de Charles VI, François III avait embrassé le parti des Espagnols, et il avait été nommé généralissime

belles œuvres du Corrége \ un des plus beaux Titien 1 et quelques-unes des plus belles peintures décoratives de Paul Véronèse 1 passèrent à Dresde. L’année suivante ^17ü|3),ce fut à Venise même qu’Auguste III put enlever, par l’intermédiaire du comte Algarotti, la Vierge au Donateur de Holbein. Ce tableau, apporté à Venise vers 1690 par le banquier hollandais Avogadro, avait été légué par ce personnage à la famille Delfino, qui le vendit à l’électeur de Saxe moyennant 22,000 livres4. Enfin, en 1750, Auguste III avait pu encore, par l’intermédiaire de Guarienti, dépouiller de la remarquable prédelle d’Ercole Grandi la sacristie de l’église San-Giovanni-in-Monte à Bologne... Ainsi, dans le palais électoral de Saxe, la Vierge de Saint-Sixte allait trouver déjà grande compagnie. Auguste III voulut qu’elle ne voyageât que sous l’escorte et sous la responsabilité d’un peintre; et le Bolonais Carlo Cesare Giovannini, qui avait négocié cette acquisition, fut chargé

de leur armee en Italie. Ce fut à l’heure des revers qu’il fut obligé de vendre sa galerie. Le vieux Zanetti, de Venise, fut un des entremetteurs de cette négociation. La galerie de Modène fut achetée alors cent mille sequins, sans compter les gratifications en argent, les cadeaux en nature, et surtout les dons en porcelaine de la manufacture de Meissen, qu’il fallut prodiguer pour acheter le silence, apaiser les scrupules et payer les complaisances de toutes sortes.

1. La Madeleine, les trois grandes Madones dites de Saint-François, de Saint-Georges et de Saint-Sébastien, la Nuit, et un portrait.

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