Actuellement au palais Sciarra
i. Au palais Barberini.
LA VIERGE GLORIEUSE. 6 *5
qu’on propose à l’électeur. Peu s’en fallut même que la Vierge de Foligno ne suivît de près la Vierge de Saint-Sixte : les religieuses du couvent de Sainte- Anne allaient céder pour ft,000 scudi; le négociateur saxon , Sigismond Striebel , eut la sottise de marchander, et tout fut rompu... L’Italie, se gouvernant elle-même, sera-t-elle plus sage; saura-t-elle résister désormais à de semblables tentations? Maîtresse de ses destinées, elle ne pourra désormais s’en prendre qu’à elle seule. De la fin du xiiie siècle au commencement du xvi% les chefs-d’œuvre ont germé sur son sol comme une abondante moisson. Il faut qu’elle comprenne que c’est là sa richesse et sa grande originalité. N’a pas qui veut des ancêtres, et il en est des antiques nations comme des anciennes familles, leur force est dans la tradition. Ce n’est pas dire pour cela que, en se rattachant au passé, il faille se détacher de l’avenir; mais si l’on doit marcher en avant avec résolution, il faut en même temps regarder en arrière et ne point perdre de vue ce qui a été véritablement grand. Une galerie de tableaux vaut bien une usine, et souvent elle rapporte davantage. Il n’y a pas d’industrie qui donnerait à Rome les avantages matériels que lui procurent et que lui procureront toujours, si elle sait se préserver, les monuments dont sa terre est couverte. Plaisance, si elle était encore en possession de sa Madone, demeurerait une des villes les plus visitées, les plus admirées, les plus enviées qui soient au monde; dépossédée de ce trésor, elle est devenue banale et in- 111. iü
différente. Il en sera de même d’un bout à l’autre de la Péninsule. Il y a bien des moyens d’être grand pour un peuple. L’Italie, malgré tous ses désastres, conserve une grandeur immatérielle qu’elle doit sauvegarder à tout prix. Cette grandeur, elle la doit aux œuvres admirables qui la couvrent tout entière. De là pour elle une puissance que tout l’or du monde et toutes les armées de la terre ne sauraient acquérir. Ses chefsd’œuvre sont sa gloire et son vrai palladium. Aucune victoire n’équivaut à une création de génie, et il n’v a pas de bataille perdue qui puisse être plus désastreuse pour un peuple que la perte d’un tableau comme la Vierge de Saint-Sixte.
CONCLUSION
En jetant un regard d’ensemble sur tout ce que nous avons vu, nous trouvons, d’un bout à, l’autre de cette étude, l’unité dans la variété : le sentiment religieux ne se dément pas, il est plus ou moins profond, plus ou moins vif; mais, sous des traits différents, sous des formes qui se renouvellent à chaque instant, il demeure toujours identique à lui-mêrne. L’idée de la beauté dans la Vierge naît, grandit, se développe, et parvient à son apogée sans s’être un seul instant ralentie. Distincte déjà, bien que timide encore, dans les tentatives d’imitation péruginesque, elle se dégage résolument dès l’année 1503 dans l’Annonciation, dans la Crèche, dans l’Adoration des mages, dans la Présentation au temple et dans le Couronnement de la Vierge; elle se manifeste avec plus d’autorité encore en 150/i dans le Sposalizio; elle devient irrésistible en 1506 dans la Mise au tombeau; elle atteint toute sa
force vers la fin de la vie du maître dans la Visitation et dans le Spasimo. On lui voit suivre la même ligne constamment ascendante, de la Vierge Solly à la Vierge aux Candélabres, pour la Vierge et l’enfant Jésus; de la Vierge Terranuova à la Vierge à la Chaise, pour la Vierge, l’enfant Jésus et le petit S' Jean; de la Sainte Famille au Palmier à la Grande Sainte Famille du Louvre, pour la Sainte Famille; et de la Vierge de JSaint-Nicolas de Tolentino à la Vierge de Saint-Sixte, pour la Vierge glorieuse. Pas un seul démenti dans cette longue série de chefs-d’œuvre; pas un instant d’indécision ni de défaillance; jamais la flamme ne faiblit, elle va chaque jour jetant de plus vives clartés, jusqu’à ce qu’elle arrive, par son intensité même, à dévorer son propre foyer. Raphaël pouvait dire comme Dante : « Ma vue, devenant plus pure, entrait de plus en plus dans le rayon de la haute lumière, qui est vraie par elle-même » Chaque jour il s’élevait plus près de Dieu, c’est-à-dire plus près du beau absolu, qu’il avait appris à aimer dès l’enfance, et qu’il adora en pleine connaissance de cause dans sa virilité. Du Rêve du Chevalier à la Vierge de Saint-Sixte, que admirable développement dans cette merveilleuse intelligence !
Un pareil esprit de suite, couronné d’un tel succès.
t. Cliè la mia vista, venendo sineera
E più e più, entrava per lo raggio Dell’ alla luee, che da se é vera.
(Dante, l'aradiso. canto xxxm. v. 5î.)
CONCLUSION
peut-il avoir existé sans une conviction profonde? L’homme qui, toute sa vie, lutte ainsi pour une idée et finit par la faire triompher, ne doit-il pas avoir été soutenu par une foi vive? Et si cette idée, après avoir réuni le suffrage unanime des contemporains, s’impose ensuite à l’admiration de tous les siècles, si, malgré toutes les contradictions, elle va toujours grandissant, n’est-elle pas alors véritablement universelle? Telle a été pour Raphaël l’idée de la Vierge. Dans cette idée, c’est la beauté absolue qu’il n’a cessé de poursuivre, sans découragement, sans révolte, avec la ferme croyance que, tout en s’en rapprochant chaque jour davantage, il ne l’atteindrait jamais, mais avec la confiance aussi que, sans pouvoir dissiper entièrement les ténèbres de la terre, il entreverrait cependant et ferait entrevoir à l’intelligence humaine quelque chose de divin. L’art, même le plus pur, est loin de nous donner la réalité de l’infini, il ne nous en montre qu’une lueur, ou plutôt qu’une ombre fugitive. C’est précisément à cause de cette insuffisance qu'il y a une incurable tristesse au cœur des artistes les plus épris de la perfection. Ce sentiment douloureux, Raphaël l’a mis avec la plus grande éloquence dans la plupart de ses Vierges.
Quoi qu’on dise et qu’on fasse, Raphaël a été visà-vis de lui-même, et restera aux yeux de la postérité un peintre religieux. La foi, qui possédait son âme, eut la puissance de purifier aussi son cœur, et de le préserver, dans un siècle trop souvent sensuel, des
irrémédiables souillures. La Vierge, mère de Dieu, après avoir charmé son berceau, avait enchanté son enfance; il l’adora sans relâche à travers les ravissements de sa jeunesse, et elle fut pour lui, dans sa virilité, son refuge et sa force. Qu’il n’ait pas mis toute sa vie morale en parfait accord avec sa religion, c’est ce qui nous est indifférent. Qui donc, d’ailleurs, a réclamé pour Raphaël un brevet de sainteté? Ce qui reste de l’artiste c’est son œuvre. Si cette œuvre élève et fortifie, elle est belle et sainte; si elle abaisse et énerve, elle est basse et vile. Voilà le critérium infaillible. Dès lors, une seule chose nous importe : l’impression que nous éprouvons devant les Vierges de Raphaël. Cette impression ayant été constamment noble et saine, nous pouvons affirmer (jue ces tableaux eux-mêmes contiennent les sentiments qu’ils inspirent. Plus nous avons avancé dans cette étude, plus nous avons accumulé les preuves pour contrôler notre admiration, et plus nous avons senti la conviction grandir en nous. Raphaël, sans relâche, a cherché la Vierge, c’est-à-dire l’idéal de la beauté sensible dans l’idéal de la beauté religieuse et morale. Chacune de ses Madones exprime, sous une apparence nouvelle, une idée neuve. Il a su varier à l’infini un sujet immuable et dont la forme est presque imposée. II n’a cessé d’agrandir son style, sans perdre de vue un seul instant la simplicité de son modèle; et, s’il a emprunté souvent ses motifs à la vie familière, jamais il n’a abandonné les lieux hauts. Ses Vierges n’ont plus
CONCLUSION
l’empreinte mystique qu’avaient celles des anciens maîtres; mais elles concentrent en elles ce qu’il y a de meilleur, de plus beau, de plus vrai dans la nature, et, tout en abandonnant les formes inflexibles ou effacées de l’ascétisme religieux, elles prennent une impersonnalité grandiose qui subjugue en se faisant (aimer. Les Madones de Beato Angelico, si dégagées de la matière, doivent-elles être regardées comme le type absolu de la perfection? Le mysticisme est-il lui-même l’idéal par excellence? N’y a-t-il pas dans la libre activité humaine des perfectionnements possibles pour le sentiment chrétien? Le progrès enfin est-il inconciliable avec la doctrine religieuse? Nul n’oserait le dire. 11 faut, au contraire, marcher avec son temps, en accepter sans arrière-pensée les exigences, chercher à concilier ensemble la raison et la foi, contrôler l’hypothèse par la méthode expérimentale, regarder le passé avec respect, envisager l’avenir avec espérance. Quand même Raphaël aurait eu la sainteté de Fra Giovanni, il n’aurait pu songer à suivre la même voie; car ce qui était admirable au milieu du xve siècle, eût été insuffisant au commencement du xvi'. Les conquêtes de l’esprit sont inaliénables, et l’humanité, une fois instruite, ne se refait pas ignorante impunément. Ne maudissons pas la science; tâchons seulement qu’elle ne nous égare pas, et gardons-nous avec une égale vigilance des passions rétrogrades et des témérités orgueilleuses.
Raphaël nous a fourni, dans ses Vierges, un incom-
parable enseignement. Il a libéralement accepté toutes les conditions du progrès, et il les a religieusement soumises à toutes les exigences de la tradition. Nul n’a si bien réussi dans cette conciliation difficile. Les Vierges de Léonard s’éloignent trop complètement de la simplicité traditionnelle, à force de mystère et de fascination elles sont impénétrables ; les Vierges de Michel-Ange ont trop l’ostentation de la science, elles visent en outre trop ouvertement à la grandeur pour y pouvoir atteindre au point de vue religieux, elles ont enfin trop le sentiment de leur force pour être vraiment humbles ; les Vierges de Titien se complaisent trop exclusivement dans la réalité pour arriver jusqu’à l’idéal; les Vierges de Corrége ont trop de séductions mondaines pour élever l’àme bien au-dessus de la terre. Le difficile était d’oser assez, en se préservant de l’orgueil, et de conquérir, dans la soumission, une entière indépendance. Nous portons tous en nous un abrégé du monde et de la vie. De la naissance à la mort nous sommes environnés de mystères. L’histoire de la chute originelle se répète et se perpétue pour chacun de nous; l’allégorie du fruit défendu se retrouve à l’origine de toutes les sciences, et, de quelque côté que nous tournions notre activité, nous rencontrons l’arbre de vie. Toujours nous sommes forcés de reconnaître notre insuffisance et de nous appuyer sur un dogme : l’infiniment petit domine les spéculations transcendantes des hautes mathématiques; l’atome est le commence-
CONCLUSION
ment nécessaire de toutes les théories chimiques; la force vitale commande à la biologie et à toutes les sciences médicales; l’attraction régit les phénomènes du monde physique; le beau absolu est la loi suprême de l’art. Toutes ces inconnues marquent les bornes où nous ne pouvons atteindre : au delà, la raison se perd; en deçà, tout devient lumière; quiconque porte une main orgueilleuse sur le fruit défendu, meurt. Ces principes primordiaux une fois admis, l’esprit peut s’avancer avec sécurité, tout lui devient possible. L’homme donc se doit soumettre. De quelque côté qu’il se tourne, il est contraint de t'econnaître quelque chose d’incompréhensible et d’inaccessible, qui s’impose à sa foi et se dérobe à sa raison. C’est ce qui fait de nous, quoi que nous tentions, des êtres religieux, subordonnés, forcément humbles; libres cependant, puisqu’il nous est loisible de nous égarer, mais infiniment plus abaissés encore , si nous subordonnons notre liberté à l’orgueil. En présence des obscurités qui nous environnent, le mieux n’est-il pas de nous incliner, de confesser notre insuffisance, et de reconnaître Dieu dans les mystères qu’il nous impose? Dans celte soumission seulement se rencontre la paix; la paix, qui n'est pas l’indifférence, comme le vulgaire incline à le croire ; la paix, qui ne se peut conquérir, au contraire, qu’à force de labeur et de contradictions; la paix, enfin, qui permet au génie de tout embrasser d’un point de vue d’où le temps et l’espace ne comptent plus. La grandeur de l’artiste se
mesure au calme de son œuvre. Raphaël est le premier des peintres, parce que, plus que tout autre, il a joui de ce calme et de cette paix profonde. Michel- Ange , tout aussi richement doué et plus vigoureusement trempé, s’est élevé dans ces sereines régions, mais il n’a pas su s’y tenir, l’orgueil l’a souvent pousse jusqu’à l’impossible, et il a outre-passé le but. Le grand art est véritablement humble; il n’a garde de croire qu’il peut se suffire à lui-même et qu’il n’a rien à tirer que de la réalité; il sait que, tout en parlant aux sens, il doit s’appuyer sur quelque chose de supérieur au mobde sensible; sans perdre de vue la nature, il est en adoration perpétuelle devant l’idéal, il le considère comme la loi suprême, et, convaincu qu’il n’en pénétrera jamais l’essence, il tend vers lui sans cesse avec humilité. C’est ce que nous montrent par-dessus tout les Vierges de Raphaël, si bonnes et si naturelles dans leur maternité divine, qu’en les respectant de toute son âme on les aime en même temps de tout son cœur. Jamais la poésie chrétienne n’a rencontré d’expressions plus sublimes, jamais elle n’a retrouvé le secret de pareils enchantements.
Si Raphaël n’avait voulu peindre que de belles femmes, son œuvre aurait été d’autant plus vite oubliée qu’elle eut été suspecte de profanation. Mais il a visé plus juste et plus haut. Épris de la science, il l’a dépouillée de toute sécheresse et de toute aridité; il a su en comprendre et en accepter la loi première, qui rapproche et concilie toutes les nobles idées. A mesure
CONC LUSION.
que se perfectionnaient en lui le sentiment de la nature et la connaissance de toutes les traditions, se dévc loppait aussi le sentiment de la divinité. On a beau analyser ses peintures, les critiquer, accumuler les objections, elles répondent à tout avec une admirable simplicité. Non qu’elles soient toujours irréprochables, mais elles sont toujours belles. Plus on les étudie, plus les idées s’agrandissent. On commence par être charmé, et l’on est bientôt transporté. Ce qu’on éprouve surtout devant les Vierges de Raphaël, c’est (je veux le répéter encore, car tout est là), c’est une sérénité, un calme, une paix, qui semblent venir de Dieu même. Sous la limpidité de ces pures images, les pressentiments qui possèdent le cœur de l’homme sont profondément ressentis. Ils s’y trouvent la plupart du temps, sous la forme d’une tristesse invincible, très-délicatement exprimée, couverte de grâce, enveloppée de beauté, mais qui, malgré sa discrétion, n’en est pas moins vive. Pour quiconque ne s’arrête pas à la surface des choses, ces ,Madones portent en elles une émotion douce et poignante à la fois, qui remplit l’àme d’un trouble divin.
Tite-Live a dit, dans une phrase célèbre, qu’en racontant l’antiquité son âme devenait antique. Eh bien, en racontant les Vierges de Raphaël, l’âme aussi s’élève et s’éprend de pureté. Nous avons vu, dans notre Introduction , ce que l’antiquité chrétienne, le moyen âge et la Renaissance avaient fait successivement de la Vierge; sachant dans quel état se trouvait
celte grande idée quand Raphaël s’en empara, nous avons pu suivre pas à. pas le travail par lequel il en a fixé définitivement la forme. Lui seul, en effet, a réalisé dans sa perfection l’idée d’une mère-vierge. Les Madones antérieures sont trop abstraites et trop peu réelles; celles qui surgissent autour de lui sont trop mondaines et manquent de simplicité, souvent aussi, au lieu de prier avec humilité, elles raisonnent avec orgueil. Les Vierges de Raphaël seules démontrent avec une égale évidence la réalité de leur être et la divinité de leur origine. En quelque endroit qu’on les rencontre, elles prouvent, avec une autorité à la fois imposante et douce, leur incontestable supériorité. Plus elles se font humbles, plus elles attirent l’admiration. « L’effet de cette lumière est tel , qu’il semble impossible que jamais on consente à se détourner d’elle pour admirer autre chose ‘... » Regardez dans toutes les grandes galeries de l’Europe ; à Rome, la Vierge de Foligno et la Mise au tombeau; à Naples, la Sainte Famille ; h Florence, la Vierge au Chardonneret et la Vierge à la Chaise; à Bologne, la Sainte Cécile; à Milan, le Sposalizio; à Madrid, la petite Sainte Famille, la Vierge au Poisson et le Spasimo; à Paris, la Belle Jardinière, la Vierge au Diadème et la Grande Sainte Famille; en Angleterre, le Rêve du Chevalier, la Sainte