S‘ Amédée, hom. îv, De par tu Virginie
est charmante jusque dans les moindres détails1 2. De la main droite, Marie presse contre son sein l’enfant Jésus, qui, le pied droit posé sur le banc et le pied gauche appuyé sur la main de sa Mère, se dresse et se presse aussi contre elle. Les bras jetés autour du cou de la Vierge, Jésus tourne la tête vers nous et nous regarde avec une tendresse enjouée. De cette manière, le Sauveur prodigue ses caresses à sa Mère et sourit au monde pour lequel il doit mourir. C’est ainsi que nous l’avons vu déjà bien des fois et que Raphaël se plaît à le montrer sans cesse. Quant à la Vierge, immobile et les yeux baissés, elle sait que, dans Jésus, c’est le Verbe lui-même qu’elle a revêtu de la chair de l’homme, et que c’est le Saint des saints qu’elle présente au monde. Voilà ce qu’exprime avec autant de simplicité que d’éloquence le tableau de la collection Rogers.
On ignore quel fut le sort de cette Madone jusqu’au jour où elle entra dans la galerie d’Orléans. Elle passa ensuite en Angleterre, où elle fut achetée 150 livres sterling (37,000 francs) par M. VVillet. Puis elle appartint successivement à M. Henry llope et au poète Samuel Rogers. C’est dans la collection de ce dernier qu’elle a pris le nom sous lequel l’histoire de l’art semble l’avoir définitivement adoptée*.
1 . Le corsage est gris, les manches sont rouges et la jupe est verte.
2. Samuel Rogers mourut en 1855. A sa vente, en 1856, cette Madone fut acquise par M. H. J. Macintosh, et c'est sous ce nom
Ce tableau, dans certaines parties, est réduit au plus triste état. Mais d’un malheur on peut quelquefois tirer profit, et les altérations de cette peinture permettent de suivre les procédés employés par le maître. On voit, par exemple, de quelle manière il peignait les chairs, préparant d’abord les parties claires presque blanches, les demi-teintes un peu rougeâtres et les ombres très-transparentes , reprenant ensuite ce premier travail à l’aide de glacis légers et obtenant ainsi de remarquables effets de lumière et de clairobscur1.
Un carton avait précédé ce tableau et se trouvait encore à la fin du siècle passé dans la maison J .-B. Ceccomani, à Pérouse. Il vint ensuite en Angleterre, et fut adjugé à Londres aux enchères publiques moyennant une livre sterling (25 francs). Ce fut un artisan, un doreur sur bois, qui eut la bonne fortune de faire cette acquisition. Ce carton passa ensuite entre les
que nous l’avons vue figurer en 1838 à l'Exhibition de Manchester (n° 140). Le Times, il est vrai, nous disait alors que le propriétaire du tableau était miss Burdetl Coutts (V. M. W. Burger, Trésors d'arl, p. 58). Nous n’avons pu nous renseigner d’une manière précise à cet égard. — On trouve d’anciennes copies de celte Vierge à Bergame, dans la collection de l’Académie Carrara ; à Pesth, dans la galerie du prince Esterhazv (celle répétition est attribuée à Timoteo Viti); à Rome, au palais Albani etau palais Borghèse (cette dernière galerio en possède à elle seule deux copies, l’une est donnée à Jules Romain, l’autre est de Sassoferralo).
1. Léonard procédait en sens inverse et partait des ombres pour arriver à la lumière.
mains de M. Brocky, peintre hongrois, qui le restaura et le céda en 1843 à M. Colnaghi. Puis il fit partie du cabinet de M. Cunningham, et fut vendu en 1849 deux cent quatre-vingt- trois livres (7,075 fr.) au capitaine Stirling. C’est un grand dessin à la pierre noire et au fusain, exécuté d’une main sûre, large, facile, magistrale1. Les figures de Marie et de Jésus, vues ainsi d’un seul ton, paraissent plus grandes que nature et produisent un effet imposant, solennel, qu’on chercherait peut-être vainement à ce degré dans le tableau. L’enfant Jésus rappelle encore une fois les Bambini de Fra Bartolommeo, et Raphaël, dans cette partie de son carton, a rendu un nouvel et manifeste hommage à son ami le Frate*. C’est dans la Vierge surtout qu’il a mis son accent personnel et toute la grandeur de ses propres convictions. Douce, humble, recueillie dans une paix profonde, la Mère du Verbe ainsi comprise, prend toute la grandeur du mystère. Étrangère aux bruits du monde et tout entière absorbée dans son Fils, la profondeur du sentiment
1. Il est probable que Raphaël onvoya ce carton à son ami Domenico di Paris Alfani, et que celui-ci s’en servit pour le tableau d'autel qu'il peignit quelques années plus lard , en 1518, dans l'eglise de la Sapienza-Vecchia, à Pérouse. Ce tableau représente la Vierge avec l'enfant Jésus, et reproduit presque identiquement le dessin de Raphaël. Sur la bordure de la robe de la Vierge, on lit:
AO. D. MDXVIII. DOMKMCVS. FECIT.
î. On sait que, vers 1515, Raphaël revit à Rome Fra Bartolommco, et il n’y a rien d’invraisemblable à admettre qu’il peignit alors la Vierge do Samuel Rogers. Le Fraie laissa inachevés un S1 Pierre
intérieur la rend impassible et comme inaccessible aux sens. Ce n’est pas de la froideur qu’on trouve en elle, c’est de la sainteté, et, après la sainteté de Dieu, la plus grande de toutes les saintetés. Raphaël, en se détachant en apparence de l’expression mystique, s’approche de plus en plus du calme de l’antiquité chrétienne, et de plus en plus aussi il enveloppe la tradition de la primitive Église des dehors de la beauté classique.
et un S* Paul que lui avait commandés Fra Mariano Fotti pour l’église Saint-Sylvestre, à Monte Cavallo. Raphaël acheva ces tableaux, qui sont maintenant au Quirinal. Baltazar Castiglione raconte que, comme le Sanzio travaillait à ces peintures, deux cardinaux vinrent le voir et critiquèrent la coloration des têtes qu'ils trouvaient trop rouges. Raphaël, voulant défendre et venger son ami, leur répondit: «Ne vous étonnez point; cette couleur leur a été donnée après mûre réflexion ; car il est à croire que les apôtres S* Pierre et S1 Paul rougissent autant au ciel que dans ces tableaux , en voyant l'Église gouvernée par des gens tels que vous.» [Corlegiano, p. 213.)
LA VIERGE AUX CANDÉLABRES (A Londres, chez M. Munrô1)
Dans la Vierge aux Candélabres, Raphaël arrive au point culminant de l’idée qui nous occupe. Plusieurs années se sont écoulées depuis l’apparition des Vierges de la galerie Bridgewater et de la collection Rogers. Léon X, depuis trois ou quatre ans déjà, est monté dans la chaire de Saint-Pierre, et les arts, sous le patronage souverain qui les domine, ont pris vers le paganisme une direction presque absolue. Raphaël a respiré cette atmosphère et il en a vécq; mais, se rattachant sans cesse aux pensées éternelles, qui vibraient dans l’intimité de son cœur, il a dominé les égarements de ses contemporains et produit des œuvres qui sont de tous les temps. Voilà ce que prouvent les fresques des Chambres du Vatican, la Galatée au palais de la Farnésine, les Sibylles dans l’église de la Paix et les peintures de la Bible dans les Loges. Chargé des fouilles et de la restitution de Rome antique, Raphaël, tout en réservant la meilleure partie de lui-
I. Au siècle dernier, ce tableau se trouvait à Rome dans la galerie Borgbèse. Il appartint ensuite à Lucien Bonaparte, puis au duc de Lucques, qui l’envoya à Londres, où il fut acheté par M- Munrô. M. Munrô est mort en 4864, et la Vierge aux Candélabres est restée citez sa sœur, uù nous l’avons vue en 4865. m. 7
même, a pourvu à toutes les entreprises et satisfait à toutes les exigences. Se recueillant et oubliant les bruits du siècle, il a dessiné, vers 1516, les Cartons des Tapisseries1. Puis il est revenu vers la Vierge et l’a montrée rayonnante de la divinité de son Fils.
La Vierge, vue à mi-corps, tient l’enfant Jésus assis devant elle. La poitrine se présente de trois quarts à gauche, et la tête, en se tournant vers la droite, se montre complètement de face. On ne voit que la main droite qui soutient le corps de Jésus; le bras et la main gauches disparaissent derrière l’Enfant et hors du champ du tableau. Cette figure de Madone est admirablement belle, d’une dignité grandiose et d’une simplicité sublime. Elle est la perfection de l’idée formulée déjà, mais non encore définitivement arrêtée, dans la Vierge de la collection Rogers. Son calme et sa sérénité sont immuables ; on n’y pourrait rien changer sans en amoindrir l’expression. Par sa maternité, Marie confine à la Divinité*. La tête est immobile et d’un aspect solennel. Deux simples ban-
4. Ces tapisseries devaient être suspendues à la partie inférieure des murs de la chapelle Sixline. Raphaël allait se trouver ainsi directement en faco de Michel-Ange. Gardons-nous toujours de comparer ces deux hommes extraordinaires. Répétons seulement le mot do Vasari touchant les Tapisseries : « Elles paraissent créées par un miracle plutôt que par la main des hommes. ® Elles arrivèrent de Flandre en 1519, un an avant la mort de Raphaël, et parurent pour la première fois à Saint-Pierre le jour de la fêle do S1 Étienne.
ï. Alligit fines Divinilatis.
deaux de cheveux blonds, légèrement renflés sur les tempes, couronnent le front qui est haut et pur. « Le rayon de Dieu, fils de l’éternité, s’est détaché lui-même des célestes hauteurs, selon les prophéties; il est descendu, s’est reposé sur le front d’une vierge, et le Verbe s’est fait chair, et le grand mystère de l’humanité s’est accompli ; nous honorons une vierge-mère, et nous adorons un homme-Dieu1 2. » Les yeux abaissés semblent ne pouvoir soutenir le rayonnement du Verbe, et se détournent avec humilité. La bouche est silencieuse, mais fervente et ferme dans son accentuation. Raphaël a imprimé un caractèré presque triomphal à la Vierge et à l’enfant Jésus, tout en conservant la vérité de leurs relations naturelles. Ce tableau, loin de célébrer l’obscurité de Marie, ne parle que de sa gloire. Il y a là une sorte d’apothéose et comme une transfiguration de la Vierge au contact de la divinité de son Fils.
Ne' mirabili aspetti Vostri risplende non so che divino,
Che vi trasmuta da’ primi concetti*.
« Sur votre admirable personne resplendit je ne sais quoi de divin qui transfigure la première image qu’on avait gardée de vous. » En montrant, dans Marie, la personne humaine portée à son plus haut degré de