Lacordaire
Mère. Son corps est, comme celui de la Vierge, légèrement incliné à droite, tandis que sa tête se tourne en sens inverse, du côté de S' Jean. Le bras gauche pend naturellement le long du corps; le bras droit, au contraire , se lève de manière que la main puisse atteindre le chardonneret que tient le précurseur. Le dos et les reins, cambres en arrière, s’appuient sur le manteau bleu de Marie. C’est sur la jambe gauche que pèse le poids de cette petite figure; la jambe droite est un peu relevée, et le pied droit se pose avec une tendre familiarité sur le pied de la Vierge. La tête, vue de trois quarts à gauche et penchée sur l’épaule droite, se porte avec une incomparable poésie vers S' Jean-Baptiste. Les yeux se lèvent et accompagnent comme une bénédiction le geste de
la main droite. Il y a dans toute cette image une
grandeur sublime. De pareils enfants sont divins, et cependant ils sont vrais. Ils nous montrent que Dieu s’est fait homme, afin que nous n’ayons à imiter qu’un homme pour devenir Dieu. Dans cet état désarmé, le Sauveur n’a de puissance que pour aimer. Quel charme alors dans sa faiblesse et dans sa familiarité !
Nous avons peine à quitter cet enfant Jésus, qui s’abandonne avec tant de naturel entre les genoux de la Vierge et se donne avec tant de poésie au petit S' Jean. Tout ce qui-^eut ramener vers lui nous est bon. Aussi n’omettrons-nous pas les dessins qui ont préparé ce tableau. — Un premier croquis, très-spontanément et très-librement fait, représente le Bambino presque dans
la relation définitive où nous le voyons avec sa Mère*. La réalité est interrogée sans détours. La femme, dont le génie du maître fera bientôt la Vierge, ne reproduit encore que la nature. Son mouvement n’est pas tout à fait ce qu’il sera plus tard. Au lieu de tenir le livre de la main gauche, elle le tient de la main droite. C’est sur ce livre qu’elle porte les yeux; c’est vers ce livre aussi que Jésus lève la tête et la main. Le petit S1 Jean n’est point trouvé. On reconnaît le premier jet d’une grande pensée ; et si l’on ne saisit pas ce que sera la Vierge, on sent déjà l’esprit dans le premier souffle qui anime l’Enfant. — Un second dessin introduit le Précurseur dans la compagnie de la Vierge et de Jésus1. Cette fois la figure de Marie est drapée et se rapproche du sentiment définitif. Mais le Bambino s’en éloigne davantage. Un trait seul est acquis, c’est le mouvement du pied qui se pose sur le pied de la Vierge. Le livre reste toujours dans la main droite de Marie, et c’est ce livre qui sert de lien entre les deux enfants. — Vient enfin le dessin du musée Wicar, où la Vierge, plus voisine de ce qu’elle sera bientôt, est encore étudiée d’après le modèle vivant5... Ce ne sont là que de
1. Ce dessin, exécuté à la plume, est conservé à l’Université d'Oxford. Il vient de la collection Antaldi.
2. Ce dessin, également exécuté à la plume, est aussi conservé à l’Université d’Oxford. Après avoir appartenu à Timoteo Viti, il a passé, comme le précédent, par la collection Antaldi.
3. Ce dessin est fait à la pointe d’argent. La figure de la Vierge est reprise à deux fois. Au revers de la même feuille , une main inexpérimentée a dessiné à la plume doux arquebusiers.
simples ébauches. Je me plais cependant à les regarder, parce qu’elles montrent la progression d’une idée qui commence par l’observation, pour aboutir à la grâce... Revenons vers le précurseur, et considéronsle tel qu’il est dans le tableau.
Dieu ne veut pas d’esclaves, il veut des serviteurs, il veut surtout des amis1. On trouve dans le tableau exécuté pour Lorenzo Nasi l’image par excellence de cette amitié. Voilà bien, dans S* Jean-Baptiste, le premier ami de Jésus; et comme suprême témoignage d’amour, ces deux amis donneront leur vie l’un pour l’autre. Mais ils n’en sont ici qu’aux épanchements du premier âge. Le petit S1 Jean vient de prendre un chardonneret, et il accourt tout joyeux le donner à Jésus. Nous avons dit avec quelle éloquence d’expression, avec quel geste grandiose, le Sauveur se retourne vers la frêle créature, la bénit de son regard et la couvre de ses caresses. Nous avons reconnu, dans cet admirable enfant, « Celui qui a donné aux oiseaux leurs chants divers, et leur a mis dans le gosier une espèce de lyre, pour annoncer, chacun à leur mode, les beautés du Créateur*. » Or, en face du mystère de l’Incarnation , se place avec un à-propos charmant l’objet de ce mystère, l’humanité représentée par S' Jean-Baptiste. Debout à la droite de la Vierge, le précurseur tient de ses deux mains le chardonneret
1. Jatn non dicam vos servos; vos autem dixi amicos. Jean, xv, 15.