‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 52 sur 226 · Bossuet, Élévations à Dieu · texte numérisé non relu

Bossuet, Élévations à Dieu

LA VIEItGE, JESUS, LE PRECURSEUR.

qu’il offre à. son maître. Le fils d’Élisabeth est vêtu d’une peau d’agneau qui passe sur l’épaule gauche, découvre l’épaule droite, et est retenue à la taille par une ceinture, à laquelle pend une écuelle. La tête, couverte d’une chevelure abondante et bouclée, est vue de profil à droite. Les traits sont animés, l’œil est vif et la bouche entr’ouverte. En présence de la Vierge et de son divin Fils, l’homme parle en même temps que l’oiseau chante, et la nature mêle ses voix à ce concert.

Un fond de paysage complète en effet cette peinture. Raphaël aime les montagnes, les arbres, les fleurs, les ruisseaux. On dirait que, au milieu de toutes ces choses, il pense mieux à Celui qui nous a créés capables d’aimer le beau et le bien. La lumière blanche de l’horizon dessine avec netteté la silhouette des cimes lointaines. Entre les plis des collines plus rapprochées, on aperçoit une tour, un château, et plus près toute une ville, avec ses dômes et ses campaniles au milieu d’une enceinte crénelée. On peut reconnaître ces fabriques élégantes dans plusieurs dessins à la plume conservés notamment à l’Université d’Oxford, et voir quel soin Raphaël donnait à ces accessoires. Semblable aux anciens qui attachaient une grande importance à la décoration scénique1, il tenait à mettre en parfait accord la nature et l’homme, de manière

1. Scœnœ salyricœ omantur arboribus, speluncis, montibus, reliquisque. agrestibus rebus. (Vitruve, lib. V, cap. vin.) — Suivant Suidas, Euripide, avant d’être poëte, avait été peintre, et les Ira-

à les faire concourir l’une et l’autre à l’expression du même sentiment. Dans la Vierge peinte pour Lorenzo Nasi, tout se trouve en complet équilibre d’intention poétique et pittoresque. Les lignes n’ont rien de heurté; suaves, coulantes, faciles et savantes k la fois, elles accompagnent avec une harmonieuse discrétion la mélodie du groupe divin. L’air a cette douceur caressante que le climat de l’Italie seul peut donner. On aperçoit, en se rapprochant de la Vierge, un ruisseau qui coule entre deux rives vertes et riantes, qu’un pont réunit entre elles. Plus près encore, trois arbres élèvent au ciel leurs rameaux légèrement barlancés. Aux pieds de la Vierge enfin les fleurs épanouies égayent la monotonie des premiers plans1.

Tel est ce tableau, que Vasari qualifie de vivant et de divin5. Lorenzo Nasi le conserva toute sa vie avec la plus grande vénération, autant k cause de sa beauté, qu’en mémoire du maître dont il garda toujours le plus tendre souvenir: « Il quelle quadro fu da

giques grecs établissaient tous uno étroite relation entre leurs pièces et les décors qui en devaient accompagner la représentation.

1. On pourrait encore peut-être, dans l'arrangement des (leurs et des herbes du premier plan, signaler quelques réminiscences des premiers plans de Léonard.

2. > È nell’attitudine d’ambidue (fanciulli) una ccrta simplicité puerile e lutta amorevole, oltre etie sono tanto ben coloriti e con tanta diligenza condotti, che piuttosto paiono di carne viva die lavorati di colori edi disegno; parimente la Nostra Donna, ha un'aria veramenle piena di grazia e di divinité; ed insomma il piano, i puesi, e lulto il reslo dell' opéra è bcllissimo... » (Vasari, t. VIII, p. 6 et 7.)

Lorenzo Nasi tenuto con grandissima venerazione mentre che risse, cosi per memoriadi Raflaello statogli amicis simo corne per la dignità ed ecccllenza delV opéra...» Cependant la Vierge au Chardonneret a beaucoup souiïert. Le 12 novembre 1547, le palais de Lorenzo Nasi fut englouti sous l’éboulement du mont Saint- George, et le tableau de Raphaël faillit disparaître au milieu des décombres. Tous les morceaux en furent heureusement retrouvés, rejoints et ajustés entre eux1. Depuis lors, plusieurs restaurations successives sont venues atteindre cette peinture, mais sans la pouvoir compromettre définitivement. Sa beauté originelle a triomphé de toutes les mauvaises fortunes, et elle est encore aujourd’hui une des gloires de la Tribune de Florencç.

LA BELLE JARDINIÈRE (Au musée du Louvre).

Une année presque entière sépare la Vierge connue sous le nom de la Belle Jardinière des Vierges peintes

1. « Ma capilô poi male quest’ opéra l’anno 1548 a di 17 novembre, quando la rasa di Lorenzo, insieme con quelle ornatissime e belle degli oredi di Marco del Nero, per uno smottamento del monte di San Giorgio, rovinarono insieme con altre case vicine :

pour Taddeo Taddei et pour Lorenzo Nasi. Raphaël, pendant son second séjour à Florence, de la fin de 1505 au commencement de 1506, a poursuivi sa vocation spéciale et déterminée ; ses relations se sont étendues, son nom a grandi, et les cités voisines ont sollicité l’honneur de le posséder un instant. Au commencement de 1506, après avoir achevé la Vierge au Chardonneret et fait les portraits d’Angelo Doni et de sa w femme Maddalena Strozzi, il a été à Bologne*, il a peint une Nativité * pour Giovanni Bentivoglio, et il est devenu l’ami de Francia et de Lorenzo Costa*. De Bologne il est retourné à Urbin que la peste venait de visiter, et il a trouvé sa ville natale en train de renaître sous le patronage de Guidobaldo et d’Elisabetta Gonzaga. Là il put voir alors une foule de personnages célèbres par le talent et l’esprit autant que par la naissance : l’amiral Andrea Doria*, Giuliano de

nondimeno, ritrovati i pezzi di essa fra i calcinacci délia rovina. furono da Batista fîgliuoto d’esso Lorenzo, amorevolissimo dell’ arle, fatli rimeltere insieme in quel tniglior modo che si potette. » (Vasari, t. VIII, p. 7.)

1. Vasari ne dit rien de ce voyage à Pologne, dont on ne peut douter cependant après la lettre écrite plus lard, en 1508, par Raphaël à Francia.

2. Ce tableau est perdu. On ne le connaît que par la lettre do Raphaël à Francia. (V. t. H, p. 114.)

3. V. la tète de S* Antoine de Padoue, peinte par Raphaël, entre les figures de S* Ursule et de S1* Catherine, qui sont de la main de Lorenzo Costa.

4. Il avait passé sa jeunesse à la cour d’Urbin, et il reçut du duc l’investiture de Castello di Sascorbaro.

Médicis1, Otlaviano et Federico Fregoso*, Lodovico da Canossa1, Pietro Bembo, Bernardo üovizio da Bibbiena, Cesare Gonzaga4, Lodovico Pio da Carpi, Sigismondo de’ Riccardi5, Gaspardo Pallaviccino, Niccolô Frisio6, Alessandro Trivulzio’, Pietro da Napoli, Roberto da Bari\ le sculpteur Giovanni Cristoforo Romano, Bernardo Accolti9, Baldassare Castiglione, la belle Emilia Pia‘° et l’aimable Joanna délia Ro-

1. Il élait frère de Léon X, et était lui-même un savant distingué.

i. Ils étaient fils d'Agostino et de Gentile, fille naturelle du duc Federico d’Urbin. — Ottaviano, remarquable par ses aptitudes militaires, devint plus tard duc de Gênes. — Federico, nommé par Jules II archevêque de Salerne, devint cardinal sous Paul III. Ce fut lui qui écrivit à Jules II la relation do la mort du duc Guidobaldo.

3. Le comte Lodovico de Canossa devint archevêque de Tricarico, et fut plus tard, sous François I*r. évêque de Baveux.

4. Le dernier des quatre fils du duc de Mantoue. Il fut à la fois savant et guerrier.

5. On le connaît aussi sous le nom deMorella daOrtona. Il avait d'immenses possessions en Sicile et dans le royaume de Naples.

6. Nicolausde Fries. Ce fut lui qui représenta l’empereur Maximilien à la ligue de Cambrai. Plus tard, il passa au service du cardinal Santa Croce (Bemardino Carvajal). Bembo l'appelle un Allemand aux manières italiennes distinguées.

7. Fils de Fermo. Il servit plus lard sous François I", et fut tué sous les murs de Reggio.

8. Renommé pour sa grande beauté. Il mourut à la fleur de l’âge.

9. Surnommé VUnico Aretino, à cause des improvisations poétiques qu’il chantait en s’accompagnant de la lyre. Il fut plus tard secrétaire de Léon X, et investi du duché de Nepi.

10. Sœur d'Ercole Pio, seigneur de Carpi, elle fut mariée à Antonio da Montefeltro, frère naturel du duc Guidobaldo, resta veuve

vere1. De semblables relations durent exercer sur un tel esprit une heureuse inlluence; en sollicitant son esprit, elles ne le détournèrent pas, elles le fortifièrent au contraire dans sa voie naturelle , et le poussèrent à un redoublement de travail et d’ardeur. Raphaël, âgé de vingt-trois ans, avait conquis déjà la célébrité; et pour ce génie qui, depuis l’enfance, ne s’était pas un instant reposé, cet âge était déjà la virilité. On sait par quels chefs-d’œuvre il marqua les quelques mois qu’il passa à Urbin. La Vierge de la maison d’Orléans* et le tableau des Trois Grâces5, le portrait de Bembo, celui d’Elisabetta Gonzaga, surtout son propre portrait, où sa belle âme paraît avec tant de simplicité, répondent alors de l’emploi de son temps*.

Pendant que Raphaël était à Urbin, un événement

jeune encore, et demeura l’irréprochable amie de la duchesse d’Urbin. Sur une médaille frappée en son honneur, on voit d'un côlé son portrait avec cette inscription : Amylia Pia Fellria, et de l’autre une pyramide avec une urne, et ces mots : Caslis cineribus.

1. Veuve du duc de Sora. Après la mort de son époux, elle se retira près do son frère Guidobaldo.

>~V V. p. 53 de ce volume.

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