Jean, m
exprimée dans les tableaux de Taddeo Taddei et de Lorenzo Nasi est ainsi répétée avec de légères variantes. Le mouvement du bras droit est trouvé; mais le bras gauche, qui se met dans la main de la Vierge, est rudimentaire encore. Les pas du Bambino se dirigent aussi vers le précurseur. Le corps se porte en avant et pèse tout entier sur la jambe gauche, dont le pied pose à terre; tandis que le pied droit, qui touche au pied de Marie, va le quitter pour s’avancer vers le fils d’Élisabeth. Or le tableau offre, sur ce dessin, un notable progrès. Jésus, en se redressant vers sa Mère, en se plaçant tout à fait sur son pied, en la regardant avec complaisance et l'on pourrait dire avec admiration, prend tout à coup pour lui-même la première place, gagne plus de grandeur, et imprime à Marie la fonction morale qui lui appartient réellement. Dès lors toute la relation qui liait primitivement entre elles les trois figures est changée. L’œil du spectateur, en suivant dans le dessin le regard de la Vierge et celui de son Fils, se dirigeait vers S1 Jean. Voilà maintenant, dans le tableau, le Verbe qui devient le lien de toute la composition. La Vierge et S1 Jean ont les yeux fixés sur lui, et c’est sur lui aussi que se concentre l’admiration ; il est désormais le foyer d’où la lumière émane, le centre de la beauté par excellence. — Quant au précurseur, il est agenouillé dans le dessin comme dans le tableau ; mais sauf les jambes et l’inclinaison du corps, qui sont à peu près trouvés déjà, le geste des bras, le mouvement et surtout l’expression
de la tête, restent encore à l’élat d’ébauche indéterminée. Jésus, dans le tableau, en se relevant vers la Vierge, force S' Jean à relever aussi vers lui la tête et les yeux. Alors le cou s’infléchit, le regard monte, les traits s’enflamment, les vains ornements qui encombraient la tête tombent d’eux-mêmes ', les cheveux s’agitent sous un souffle mystérieux, la face s’illumine d’une fervente poésie... Est-il besoin de dire que d’autres dessins ont dû suivre le dessin qui nous occupe et précéder encore le tableau? On n’en saurait douter, et la collection d’Oxford fournit à cet égard une preuve irrécusable. Parpii les dessins légués h l’Université par M. Chambers Hall, il en est un de la plus grande beauté qui présente l’enfant Jésus dans sa position et avec son expression définitives. La main de Raphaël a tracé cette figure d’une plume hardie, exempte d’hésitation, sûre de traduire avec précision une pensée voulue , fermement arrêtée. Le pied gauche seul laissait encore à désirer, et Raphaël, toujours en quête du mieux, en a fait, sur la même feuille, quatre études successives... Ces dessins complètent admirablement le tableau. On voit comment ils l’ont préparé, par quelles gradations savantes a passé la pensée du maître, comment cette pensée se simplifie toujours en se perfectionnant, et comment , sans abandonner la nature , elle arrive à la grâce.
1. Dans le dessin, des feuillages couronnent la tète du petit S* Jean.
Mais ce que le tableau seul peut donner, c’est le fond de paysage dominé par le groupe divin, c’est la fraîche et limpide atmosphère où vivent la Vierge et les deux enfants, ce sont ces beaux horizons lumineux et profonds qui font naître l’espérance et promettent le bonheur. Que de choses Raphaël sait tirer de la nature ! Comme il sait la faire parler à l’âme, et comme elle lui paraît belle à l’ombre de l’infinie beauté de la Vierge et du Verbe ! Avant l’Évangile, dit Bossuet, « le monde n’était qu’un temple d’idoles. » Aussi l’Église a-t-elle attribué à la Vierge toutes les splendeurs du monde sensible régénéré, et la foi populaire continue-t-elle, à travers les siècles , à fêter en Marie l’aurore des beaux jours. Elle est la Dame et la Reine de la nature réintégrée par la maternité divine dans sa dignité originelle. Raphaël montre ici la Mère du Verbe assise modestement au milieu d’une prairie, où croissent en abondance les plantes et les fleurs. De là le nom de la Belle Jardinière sous lequel on connaît généralement cette peinture. Derrière la Vierge, les plans s’étagent avec harmonie, se succédant les uns aux autres sans transitions brusques, et conduisant l’œil peu à peu, sans fatigue, avec de douces modulations, jusqu’aux horizons lointains noyés dans la lumière. A gauche, quelques arbres se dressent légèrement dans les airs. Plus loin, on aperçoit des bosquets , des fabriques, et un lac qui conduit , du côté opposé , vers une cité , assise au bord des eaux limpides. Puis ce
sont des montagnes bleues , auxquelles succèdent d’autres montagnes couvertes de neiges éternelles, dont les sommets se fondent avec le ciel... « Que tout est petit en comparaison de ces grands ouvrages de Dieu ! On y voit la simplicité avec la grandeur, l’abondance, la profusion, d’inépuisables richesses qui n’ont coûté qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de beaux objets ne se montrent et n’attirent nos regards que pour les porter à leur auteur incomparablement plus beau. Car si les hommes, ravis de la beauté du soleil et de toute la terre, en ont été transportés jusqu’à en faire des dieux ; comment n’ont-ils pas pensé de combien doit être plus beau Celui qui les a faits et qui est le Père de la beauté 1 ? »
Avant de quitter la Belle Jardinière, il est intéressant de la rapprocher encore de la Vierge au Chardonneret et surtout de la Vierge de Taddeo Taddei. Ces dernières Vierges sont en effet comme le mélodieux prélude de la mélodie par excellence. Il n’y a, pour ainsi dire, de différence entre ces trois tableaux que l’accentuation particulière, qui rattache les deux premiers à la période d’éducation, et qui fait du dernier une œuvre nouvelle et absolument magistrale. Dans la Vierge de Taddeo Taddei, Raphaël se montre encore préoccupé des maîtres auxquels il veut dérober le secret de leur charme. Il couvre, il est vrai, cet effort