‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 61 sur 226 · Eccli., xxvi · texte numérisé non relu

Eccli., xxvi

Toute cette figure est charmante de vivacité naturelle. C’est la main droite qui se tend vers Jésus, la gauche s’appuie familièrement sur le genou de la Vierge. Le corps est presque nu. La toison traditionnelle forme plutôt sur la poitrine une écharpe qu’un vêtement. Les traits sont ouverts, intelligents, enjoués, et font naître l’idée de la force... Chose remarquable ! Quand on considère les différents tableaux qui répètent celui de Raphaël, c’est le petit S' Jean qui est dans tous la partie vraiment lumineuse , celle qui reflète avec le plus d’évidence la pensée du maître. Puis c’est vers la Vierge que se porte l’admiration. Enfin l’enfant Jésus, véritable centre d’attraction religieuse, est la partie la plus faible, celle que l’on voit avec le plus d’indifférence. Ainsi l’on a foi dans le précurseur, on croit en la Vierge et l’on doute devant Jésus. C’est une impression inverse de celle qu’on devrait ressentir. Cette inconséquence prouve que tous ces tableaux ne sont que les copies d’une peinture originale dont la beauté nous échappe, et dans laquelle la hiérarchie pittoresque doit être subordonnée à la valeur morale. Cela démontre en outre que la pensée de Raphaël est d’autant plus insaisissable qu’elle s’élève davantage. Des artistes secondaires la peuvent reproduire encore quand elle ne s’adresse qu’à l’homme; ils ont peine à se l’approprier quand elle monte jusqu’à la Vierge; elle leur devient tout à fait inaccessible quand elle tend vers le Sauveur. 11 ne suffit pas de la conception, du dessin , du carton même de Raphaël , il

faut aussi sa main pour révéler cet enfant, qui sera le Christ et qui bientôt dira à son Père : « Vous n’avez point voulu de victime ni de sacrifice pour le péché, mais vous m’avez approprié un corps, et alors j’^i dit : Me voici pour faire, ô Dieu ! votre volonté. »

Le fond de ces tableaux présente un de ces paysages dont les moindres détails sont en parfait accord avec le sentiment général de l’œuvre. Tout y est calme, frais, recueilli, silencieux, d’une douceur pénétrante. Derrière les premiers plans de verdure, quelques arbres élèvent dans l’air leurs silhouettes élégantes. A droite et à gauche, des collines aux pentes douces s’inclinent vers la vallée qui s’étend au centre. On aperçoit d’un côté les murailles discrètes et tranquilles d’un cloître; tandis que de l’autre côté s’étagent les toits variés d’une petite ville. Toutes ces lignes, toutes ces combinaisons aériennes ont un grand charme parce qu’elles sont simples. Déjà le jour baisse et bientôt il aura disparu. La Vierge découvre, comme une aurore nouvelle, le corps de son divin Fils. On ne se lasse pas de regarder ces paysages où Raphaël a rassemblé, autour de la Mère du Verbe, toutes les promesses du printemps. L’usage d’associer le culte de la Vierge au réveil de la nature est tellement dans l’esprit de l’Evangile qu’il avait pris possession de la poésie chrétienne avant que la peinture ne l’eût définitivement adopté. C’est ainsi que sur un vieux chapiteau de l’abbaye de Cluny, on voit une figure de

LA VIERGE, JÉSUS, LE PRÉCURSEUR. 485 Vierge entourée d’une auréole sur laquelle on lit :

Ver primos flores, primos adducit honores.

« Le printemps ramène les fleurs et les premiers honneurs. » Mais quelque splendide que soit la nature, elle n’est jamais la beauté même, pas plus qu’elle n’est le bonheur; elle n’en est que l’accompagnement, la beauté, le bonheur, sont dans le groupe idéal dont la Vierge est le centre et dont la lumière est Jésus. Voilà surtout ce qu’il y a de ravissant dans ces Vierges au Voile, qui ne sont cependant que le reflet d’une œuvre première, sans doute à jamais perdue. A l’harmonie dont elles nous enveloppent, on sent que le christianisme n’est que miséricorde et amour. Raphaël le savait bien, lui dont la sérénité n’était altérée ni par la colère ni par la dispute. « Les passions des hommes ont si souvent défiguré le doux visage de l’Evangile, que ceux du dehors s'y trompent, et que, dans l’impuissance où ils sont de démêler ce qui est de Dieu et ce qui est de l’homme, ils rejettent le tout. Mais s’ils savaient s’éloigner de l’homme cl s’approcher de Dieu, quitter les vains bruits des disputes et aller vers le centre où tout se calme, où tout se pacifie dans l’ordre, ils connaîtraient combien il est vrai de dire que le christianisme est dans l’amour* ! »

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