L’abbé Henri Perrevve
LA VIERGE DE LA GALERIE ESTERHAZY (A Pesth, en Hongrie).
Parmi les œuvres appartenant à l’année 1508 et marquant la fin du séjour de Raphaël à Florence, il en est une encore qui se rattache directement à notre sujet, et qui, malgré sa très-petite dimension* et quoique restée à l’état d’ébauche , n’en mérite pas moins d’être étudiée. Peu de peintures en effet offrent un intérêt plus vif au point de vue de l’inspiration et de la verve heureuse dont elles font foi. Jamais peutêtre Raphaël n’a montré avec plus de bonheur l’inclination du Fils de Marie pour le fils d’Élisabeth. Nulle part l’enfant Jésus ne se livre plus spontanément; nulle part le précurseur n’est plus touché de l’amour divin; nulle part enfin la Vierge, placée entre Dieu et l’homme, ne paraît plus heureuse. L’élan du Verbe, la tendresse de la Vierge, le respect et la douce confiance de S1 Jean sont admirablement rendus. Dieu parle dans cette peinture , et il est impossible de ne pas l’entendre.
La Vierge, vêtue du voile blanc, de la robe rouge et du manteau bleu traditionnels, est à genoux devant
4 . Ce lableau a une hauteur d’environ vingt-huit centimètres et une largeur de vingt-deux.
son Fils. File l’a assis sur un tertre, après avoir jeté sur ce tertre un pan de draperie. Le corps incliné à droite, elle soutient l’Enfant de ses deux mains, et tourne la tête du côté opposé, vers S1 Jean, qui s’est agenouillé aussi en présence de Jésus. Les traits du visage expriment le ravissement en même temps que la soumission. Elle voit, elle entend le Verbe de Dieu; elle le garde dans son âme en même temps qu’elle le presse dans ses bras, et l’amour débordant de son cœur, ses yeux s’abaissent avec tendresse vers le précurseur. « Quand ce qui est sacré dans l’âme de la Mère répond à ce qui est sacré dans l’âme du Fils, leurs âmes alors s’entendent et se comprennent » Cette pensée trouve ici son application, car un sentiment identique provoque le mouvement de la Vierge et l’entraînement de Jésus vers S* Jean. Jésus veut s’échapper des bras de sa Mère et s’élancer vers le précurseur; et Marie, s’associant à la vocation de son Fils, se porte également vers S1 Jean. Or, S1 Jean, c’est l’humanité. La Vierge, par l’humilité, par l’amour, nous rapproche de Jésus, fils unique de Dieu; et Jésus, en nous adoptant comme ses frères, nous donne droit à l’héritage de son Père. Le propre caractère de la puissance divine dans la nouvelle alliance, c’est de faire sentir sa vertu par sa faiblesse même. L’in- 1) nie perfection étant inaccessible à l’homme est descendue jusqu’à lui ; mais, avant de le convaincre par
t . Jean-Paul Richter,
la bouche du Christ, elle a voulu le charmer par la grâce d’une vierge et lui sourire par les lèvres d’un petit enfant. Dans le tableau de la galerie Eslerhazy, le précurseur prend, au nom de l’éternité, possession du Sauveur, et sa première relation avec Jésus se forme par l’intermédiaire de Marie. Ainsi s’établit pour la Vierge la fonction qu’elle garde dans l’Église... Jean-Baptiste se tient donc incliné sous le regard de Jésus. Il écoute ses premières paroles. Le genou gauche posé à terre et la tête penchée sur l’épaule droite, il presse de ses deux mains contre sa poitrine une petite croix et une légende, sur laquelle ses yeux se fixent avec une dévotion naïve... Enfin la campagne, avec ses vastes perspectives, s’étend au fond de ce tableau. A gauche, on voit des constructions que la ruine a déjà atteintes. A droite, les horizons conduisent aux cimes lointaines. Terre et ciel, tout s’éclaire inslanlanément sous le rayonnement du groupe divin.
La Vierge de la galerie Esterhazy a déjà la valeur d’un tableau et conserve encore le prestige d’une œuvre de premier jet. Quand on ne connaît pas cette peinture, on peut en prendre une idée dans le dessin de la collection des Offices à Florence1. Ce dessin, presque de la dimension du tableau , est fait avec une plume maniée d’une main sûre, hardie, magistrale. On dirait qu’une pensée subite et irrésistible s’est produite