Ce dessin a été photographié par M. Alinari
LA VI ERG K, JÉSUS, Llî PRÉCURSEUR. 189
ainsi d’un seul jet. Cependant tout y est arrêté avec une sécurité trop complète pour que d’autres études n’aient pas servi de préparation à celle-ci. Chez Raphaël, la volonté fait partie du génie. Quand l’artiste est visité par l’inspiration, le sentiment de sa force se développe soudainement en lui. Mais s’il est fort, c’est parce qu’il est libre, et il n’est libre qu’à la condition de pouvoir se tromper. Or, Dieu a donné à l’homme une garantie pour s’égarer le moins possible, c’est la faculté de consulter sa raison. Le génie lui-même, pouvant choisir entre des formes diverses, n’est pas dispensé d’être raisonnable. Dans les arts d’imitation surtout, où les idées doivent être présentées sous une apparence réelle et sensible, le génie, sans la raison, n’est que de la folie. Aussi voit-on Raphaël, tout en obéissant à l’impulsion qui le pousse, faire un appel constant à la réflexion, et prouver sa liberté en même temps que sa puissance. Dans le dessin des Offices, tout est mûrement réfléchi, irrévocablement fixé. La Vierge a la désinvolture aisée, à la fois pleine d’abandon et de retenue, que nous lui avons vue dans le tableau. L’enfant Jésus s’élance et se livre avec la même vivacité. Le petit S' Jean a pris également possession de sa ferveur et de son recueillement définitifs. La silhouette de ces trois figures se détache avec une précision que l’inspiration domine, mais que la raison commande aussi. Tout est trouvé déjà, parce que chaque partie a été antérieurement cherchée. Les mouve-
ments sont d’une justesse irréprochable ; chaque membre a le geste qui lui convient, chaque muscle sa fonction déterminée. L’agencement de ce groupe , la combinaison des lignes qui le composent exercent une séduction qui ne laisse pour ainsi dire pas de place à l’analyse. On est ravi, et l’on voudrait tout oublier dans ce ravissement. Mais que de science, que de méditations, que de travail pour arriver à ces formes qui semblent couler d’elles -mêmes sous une plume inspirée! Comme on sent la nature dans chacun de ces corps si nettement accentués! Comme on comprend la pensée dans chacun de ces visages rapidement ébauchés, et quelle étrange vivacité dans la lumière morale qui rayonne de ces yeux encore enveloppés de ténèbres apparentes!... On ne saurait trop insister sur les dessins des maîtres, et surtout sur les dessins de Raphaël. Il faut les regarder souvent, y revenir sans cesse. Les croquis les plus élémentaires ont une grande valeur, parce qu’ils sont une preuve vivante, irrécusable, des efforts successifs d’un génie qui avance promptement, mais sans hâte, vers la perfection. Un tableau ne peut donner avec la même vivacité cette impression première. Elle y est souvent obscurcie par l’habileté, et quelquefois il arrive que l’exécution prend le pas sur l’idée. Dans ses dessins, l’artiste ne travaille encore que pour lui ; il est seul à seul avec sa pensée, les murmures de la foule ne troublent pas le silence du sanctuaire. Une plume, un fusain, un pinceau trempé d’encre et de blanc,
tout lui est bon pour rendre vivement ce qu’il éprouve avec intensité. Vivons donc dans l’intimité de ces précieuses ébauches. Elles révèlent Raphaël lui-même dans ce qu’il a de plus particulier, de plus secret, de plus intime. Elles le montrent vivant, pensant, agissant, aimant, luttant sans défaillance et triomphant avec simplicité'. La Vierge de la galerie Esterhazy, qui n’est presque qu’une esquisse peinte , porte en elle une de ces émotions vives et fraîches qu’il importe de recueillir et de méditer.
Ce précieux tableau était encore, au commencement du dix-huitième siècle, dans la maison Albani. Le pape Clément XI, renfermant ce trésor dans un riche écrin , l’offrit à l’impératrice Elisabeth d’Autriche*, qui écrivit de sa main la notice suivante, collée derrière le panneau : « Ce tableau de Vierge de Raiïaël d’Urbino, conjointement avec la boîte garnie de pierres précieuses, m’a été offert en présent par le pape Albany. — (signé) Élisabeth *. » Cette Vierge
1. Raphaël est revenu souvent, dans ses dessins, sur ce même sujet, en le variant sans cesse. — La collection de Windsor possède une belle étude lavée et rehaussée de blancs, dans laquelle la Vierge tient l’Enfant debout sur ses genoux, tandis que S1 2 3 Jean-Baptiste, debout à côté de Marie, déroule une légende que lui présente l'enfant Jé-us. C'est déjà presque un petit tableau, et le sentiment en est charmant... On pourrait multiplier les exemples, on les prenant dans les principales collections de l'Europe.