LA VIERGE DE LA MAISON ALDOBRANDINI
(Dans la Galerie nationale, à Londres).
La Vierge de la maison Aldobrandini, contemporaine à peu près de la Vierge de la maison d’Albe, reflète un sentiment plus particulier, plus intime, moins universel, mais plus pathétique, et d’autant plus pénétrant qu’il est concentré dans de moindres proportions 1 .
Le liambino, assis familièrement sur les genoux de sa Mère, s’abandonne sans réticence à, son humanité, et, naïvement, sans préoccupation d’avenir, offre un œillet au petit S1 Jean. Celui-ci s’en saisit avec empressement; mais, en étendant le bras vers Jésus, il montre une ferveur, un élan de l'âme et de la pen-
4. Ce tableau mesure une hauteur de 0m,40 environ, sur une largeur de 0“,30. Les figures sont à peu près au tiers de grandeur naturelle. La Vierge et S1 Jean-Baptiste ne sont vus qu# jusqu'aux genoux. — Cette Vierge a pris le nom de la maison Aldobrandini, dans laquelle elle est restée longtemps. Elle passa ensuite chez M. Day, et demeura à Londres, sans trouver d’acquéreur. Lord Garvagh l'acheta enfin, moyennant 1,500 livres sterling (42,500 fr.). A la mort de lord Garvagh, la Galerie nationale hésita d’abord à en donner 6,000 livres (150,000 francs), et finit par la jwycr 9,000 livres (225,000 francs). — Il existe de nombreuses répétitions de cette peinture h Bergame, à Milan, h Urbin, à Londres, à Berlin, etc.
sée, qui affirment à eux seuls la présence de Dieu. D’ailleurs l’idée de la Rédemption se dresse toujours entre Marie et les deux enfants. La Vierge regarde le précurseur, aperçoit la croix de roseau, et son cœur, en s’ouvrant à l’amour, laisse voir quelle place y tiennent aussi la douleur et la compassion. Jusqu’ici cette scène touchante se passait en plein air. La voilà pour la première fois confinée dans l’intérieur du foyer domestique. La nature, il est vrai, pour être reléguée sur un arrière-plan, ne disparaît pas d’une manière complète. Raphaël nous transporte, non pas au milieu d’une chambre close de toutes parts, mais dans une loggia- grandement ouverte sur la ville et sur la campagne. Dès lors, l’air du dehors, l’espace peuplé de fabriques, la lumière radieuse et le profond azur du ciel, tout conspire, à l’extérieur comme à l’intérieur, à nous entretenir des merveilles de Dieu.
La Vierge, assise sur un banc, se détache en lumière sur un pilastre central et sombre, qui commande, de chaque côté, de larges bîiies par où le regard peut se perdre au milieu des vapeurs bleuâtres de l’horizon. De la main droite, Marie soulève un pan de son manteau, à l’aide duquel elle protège le corps de son Fils; et de la main gauche, qui tombe naturellement, elle attire à Jésus le petit S1 Jean. Le corps est tourné de trois quarts à gauche, du côté du Bambino; tandis que la tète, inclinée en sens inverse et légèrement penchée vers le précurseur, se montre de trois quarts
à droite. Les cheveux, d’un blond chaud, sont divisés en deux simples bandeaux, qui encadrent le front, les tempes, et descendent le long des joues jusqu’au-dessous de l’oreille. Une étofl'e bleue et verte, rehaussée d’or, s’enroule au sommet de la tête et descend par derrière, de manière à former un fond de riches couleurs, sur lequel se dessinent les contours du cou... Voilà pourtant ce qu’est devenu, aux yeux de la Renaissance, le voile traditionnel consacré à la Vierge par les vieux maîtres. Au lieu d’envelopper sérieusement les cheveux et même une partie du front, au lieu de cacher les épaules et de couvrir avec le manteau la poitrine et les bras, il se change en parure, s’arrange en une sorte de turban, perd son caractère rigide et claustral pour prendre une apparence mondaine; au lieu d’être un signe d’austérité, il devient un objet d’élégance, presque de coquetterie. Raphaël, dans une certaine mesure, subit la contagion générale. Il ne tente pas une lutte impossible contre le courant de son siècle. Seulement, au lieu d’aller à la dérive et de se laisser entraîner jusqu’aux plages stériles, il aborde d’un pas sur les rives fécondes oü l’amour divin chante au milieu des fleurs ses plus suaves mélodies. Raphaël est de son temps ; il est homme et accessible à l’erreur. C’est le plus grand des peintres, ce n’est pas un saint. En présence de la Vierge Aldobrandini, on est au premier aspect sous le charme extérieur du modèle que l’artiste s’est plu lui-meme à poser, à arranger, à parer avec ce
goût exquis. Mais cette séduisante superficie tient une faible place dans l’admiration, et l’on est aussitôt subjugué par le sentiment intérieur et profondément religieux que le maître a imprimé à son œuvre. La femme s’efface alors, on ne voit plus que la Vierge, et cette parure qui tout à l’heure excitait notre méfiance, devient, on ne sait comment, un des éléments de la grâce. On reconnaît alors dans Raphaël quelque chose de divin, qui fut inaccessible aux influences contemporaines et qui reste supérieur au jugement de la postérité. Ce qu’il y a d’éternel dans son œuvre efface ou transforme ce qui s’y trouve de périssable et de subordonné au temps. Cela paraît avec évidence dans la Vierge de la maison Aldobrandini. On oublie bien vite en elle toute attache terrestre, pour ne plus voir que le principe qui la domine... Le front, haut et pur, est le siège d’une grande volonté, d’une grande tristesse et d’une grande soumission; les ombres et le clair-obscur le couvrent sans lui rien enlever de sa placidité. Les yeux suivent le mouvement de la tête ; ils s’abaissent du coté de S' Jean, rencontrent la croix, s’y attachent et prennent une expression de tristesse infinie. Le nez, avec son accentuation particulière, est ce qui, dans la face, rappelle de plus près le modèle vivant. La bouche trahit les plus chastes émotions. Iæs joues, sans être épaisses , sont d’un galbe solide. Une vie saine anime tous les traits, où respirent la bonté, la douceur et ce je ne sais quoi d’incomparable que la douleur ajoute
à la beauté. Le cou, élégant et flexible, se meut avec aisance, et établit entre le mouvement inverse de la tête et des épaules une transition habilement ménagée. Si l’idée de la Vierge transfigure ce visage au point de ne laisser place à aucune autre pensée, la réalité, élégante quoique simple, reparaît dans tout le vêtement. Une tunique bleu clair, dégageant le cou et les épaules, flotte sur la poitrine et sur le bras gauche. Par-dessus cette tunique, une robe rouge ou plutôt rose, ornée d’un liséré d’or, forme comme un corsage dont l’étoffe est rappelée sur la jambe et sur le genou droits. C’est à peu près le costume des paysannes des environs de Rome. La convenance n’a rien à reprendre dans un semblable arrangement, et l’élément pittoresque y trouve amplement son compte. Une draperie bleue, jetée sur l’épaule droite en guise de manteau et tombant jusqu’au bas de la figure1, complète et rehausse cet ajustement par un élément plus noble et presque idéal... Ainsi Raphaël est à Rome aux prises avec toutes les traditions chrétiennes et classiques, sous l’empire d’une nature grandiose et. dans l’enfantement de conceptions sublimes. Il revient sans cesse à la Vierge et résume en elle, tantôt les leçons de l’antiquité, tantôt l’enseignement de la nature. Mais qu’il représente la Mère du Verbe en obéissant à l’une ou à l’autre de ces influences, qu’il
I. C’est, cette draperie bleue que la Vierge relève do la main droite derrière le corps de Jésus.
peigne le tableau de la maison d’Albe ou celui de la maison Aldobrandini, jamais il n’oublie que pour la femme, l’humilité est la vertu par excellence. « Les vertus des païens sont des vices1, » disait S' Augustin, et il avait raison, parce que les vertus chez les anciens n’étaient pas humbles. C’est à force d’humilité que la Vierge s’est rendue digne d’enfanter le Verbe de Dieu *. Les Vierges de Raphaël sont vraiment chrétiennes, parce qu’elles sont vraiment humbles.
L’enfant Jésus, assis sur les genoux de sa Mère, se soulève de la main gauche et se porte du côté de S1 Jean, auquel il présente un œillet rouge, qu’il tient de la main droite. La tête, vue presque de face et un peu de trois quarts à droite, est coiffée de petits cheveux très-fins, d’un blond qui semble d’or. L’impression douloureuse ressentie par la Vierge ne se retrouve pas dans l’enfant Jésus. Le Sauveur ne se préoccupe pas des pressentiments de sa Mère, et les pieuses alarmes dont il est l’objet ne le couvrent pas de leur ombre. Il se donne naïvement, sans arrière-pensée d’avenir, à S1 Jean. Les traits sont charmants, franchement enfantins, et n’ont pas cette grandeur surnaturelle que Raphaël leur donne presque toujours. Le corps, entièrement nu, est bien vivant, dessiné avec vivacité, modelé avec délicatesse, pris sur nature et d’une vé-