Jean, i
3. C’est sur cette toison que pose la main gauche de la Vierge.
dans cet enfant, l’infatigable précurseur de Jésus’.
Il est peu de tableaux aussi séduisants, aussi simples, aussi attachants que celui-là. D’autres ont plus d’éclat, aucun ne présente des tons plus délicats. La belle àme de Raphaël paraît avec évidence à travers les belles formes de son œuvre. L’aspect général est d’une grande douceur, d’une remarquable limpidité. Toutes les couleurs sont légères et harmonieuses. Les chairs de l’enfant Jésus sont blanches, celles de la Vierge sont un peu plus colorées, bien qu’encore d’une extrême délicatesse; celles de S' Jean-Baptiste, plus brunes et plus vigoureuses, font songer déjà à la vie en plein air et en plein soleil que le précurseur mènera bientôt au désert. Les lumières sont dorées, les demiteintes sont ambrées et les ombres sont blondes, même dans leur plus grande vigueur. Partout, d’ailleurs, une extrême sobriété. Point d’accessoires inutiles, point d’ornements d’aucune sorte. Un banc de bois sur le premier plan; au fond, un pilier de maçonnerie sombre , sans recherche d’aucun genre ; de chaque côté, les plans de paysage qui fuient à l’horizon. Le monde disparaît au milieu des vapeurs bleues du crépuscule. La clarté, la lumière, la vie ne viennent pas de l’extérieur ; elles sont toutes concentrées dans le groupe divin. L’impression morale produite par une pareille peinture naît de la transparence de la couleur aussi
1. Deux simples cercles d’or couronnent les têtes de la Vierge et de S* Jean-Baptiste. Un nimbe crucifère couronne la tète de l’enfant Jésus.
bien que de la pureté des lignes. Seul, l’enfant Jésus ne laisserait qu’un souvenir aimable; mais le petit S' Jean est une révélation de l’homme dans ses rapports les plus intimes avec Dieu. La Vierge est surtout admirable. L’àme se reconnaît, devant cette image, comme le théâtre des grands combats et des grands sacrifices. La femme, l’ange et Dieu se réunissent en Marie. Sur cette beauté si complète, Raphaël a concentré toutes les angoisses de l’amour et du dévouement; sur ces formes charmantes, il a jeté le voile de l’humilité, du silence, du recueillement, de la compassion. C’est ainsi qu’il a peint la Vierge de la maison Aldobrandini, non pas encore rayonnante des splendeurs du ciel, mais divine déjà, et profondément louchante de toutes les affections terrestres. De pareilles images ne vieilliront jamais, car elles reflètent quelque chose de Dieu, c’est-à-dire l’éternelle durée dans l’éternelle jeunesse. Voilà donc une œuvre qui , malgré certaines attaches mondaines, demeure chrétienne dans toute la rigueur du mot.
LA VIERGE AU DIADÈME (Au musée du Louvre, à Paris).
La Vierge au Diadème est un peu postérieure k la Vierge Aldobrandini. En supposant que l’une ait été peinte en 1510 ou en 1511, on peut avec vraisemblance donner k l’autre la date de 1512. Les figures, dans ces deux tableaux, sont à peu près de mêmes dimensions* ; mais de l’un à l’autre elles grandissent sensiblement par l’idée comme par le style. Le tableau de la maison Aldobrandini les montrait k mi-corps seulement et dans une habitation privée; elles relevaient en outre de circonstances particulières, accidentelles, et la Vierge, dans laquelle on pouvait presque reconnaître un portrait, ne touchait k l’idéal que par le sentiment intérieur. Ces figures, dans la Vierge au Diadème , prennent plus d’indépendance pittoresque et revendiquent en même temps la généralité de leur signification morale. Elles paraissent tout entières, vivent et se meuvent librement au grand air, sous les horizons de la Ville éternelle, au jour éclatant de la campagne romaine, et manifestent les affections de leur âme en présence de la nature et des siècles merveilleusement interprétés par le génie de Raphaël.
I. La Vierge au Diadème esl haute de 0"\70 omiron et large de O1”, 50.
LA VI EU G K, JÉSUS, LE PRÉCURSEUR. îîl
Raphaël a repris, dans la Vierge au Diadème, le motif qu’il avait essayé déjà, à Florence, dans la Vierge au Voile1. Seulement, en resserrant sa pensée dans un cadre plus étroit, il l’a résumée sous une forme dont, en 1508, il ne soupçonnait pas l’éloquence. La Vierge a fait un lit de son manteau pour y coucher l’enfant Jésus. Elle veille en priant sur le sommeil de son Fils, et, soulevant avec précaution le voile qui proté-
1 . La Vierge au Diadèmo est quelquefois désignée sous le nom de la Vierge au Voile, la Vierge au Linge, le Silence de la Sainte Vierge, le Sommeil de Jésus. On raconte que ce tableau, parlagé en deux morceaux, recouvrait un tonneau dans une cavo de l’cscia. C’est dans cet état qu’un amateur l’aurait découvert et acheté à vil prix. Il aurait fait joindre entro elles les deux parties avec une telle perfection qu'il serait impossible aujourd'hui de retrouver la trace de cette mutilation. Ce récit appartient évidemment à la légende; ce qui est certain, c’est quo cette peinture était chez M. de Châteauneuf, à Paris, et qu’elle passa ensuite chez le marquis de la Vrillière. On la retrouve dans la collection du prince de Carignan, héritier do M. de Châteauneuf, et, à la mort du prince en 1743, elle fut achetée par le roi Louis XV. Elle est maintenant au musée du Lou\re, où des n’.ioyages excessifs et des restaurations malheureuses l’ont sensiblement compromise. Ce tableau a été repeint en partie par Mignard, et c’est au xvuc siècle qu’il faut rapporter le bleu si cru de la draperie sur laquelle repose l’enfant Jésus. De nouvelles restaurations eurent lieu de nos jours et furent confiées à M. Granet. On procéda alors, sans précautions suffisantes, à un nettoyage qui amena le tableau dans l'état où il est aujourd'hui. Ce résultat fâcheux permet de voir comment peignait Raphaël, modelant d'abord ses figures presque en camaïeu, et revenant ensuite sur cette préparation à l’aide de coulours légères et presque transparentes, sous lesquelles le modelé primitif, tout en se voilant à demi, conservait neanmoins son relief.
LES VIERfiES DE RAPHAËL.
geait l’enfant, elle couvre de ses regards cette beauté divine; elle l’adore, mais ne s’étonne point, et reste silencieuse et calme. Le petit S* Jean, au contraire, laisse éclater sa joie, son admiration, et, se pressant contre Marie, semble vouloir s’élancer vers Jésus... Tel est ce tableau, que les maîtres, avant Raphaël, autour de lui et après lui, ont partout répété, et qui trouve ici son expression la plus achevée.
Donc l’enfant Jésus repose sur le vêtement de la Vierge, et sur cette draperie bleue son corps prend une splendeur extraordinaire. La nature est observée de très-près. Le Fils de Dieu est en même temps le Fils de l’homme, et s’il rayonne d’une clarté divine, il satisfait à toutes les conditions humaines d’harmonie et de beauté sensible. Assis plutôt que couché et les reins accotés aux plis du vêtement, les jambes légèrement écartées* et le bras gauche pendant le long du corps, la tête penchée sur l’épaule droite et le bras droit relevé sur la tête, Jésus se montre de face, de manière à ne rien laisser perdre de ses traits. Des ombres transparentes le caressent avec légèreté à travers la lumière blanche qui l’enveloppe*. Il dort d’un sommeil tranquille, mais l’esprit veille et illumine la face pensive et grave. Les cheveux blonds
1 . La jambe et le pied gauches sont presque do proGI, tandis que la jambe droite est relevée et que le pied droit sa voit par la plante.
2. Quelle délicatesse, notamment dans l’ombre portée par le voile sur l'avant-bras droit!
très-courts paraissent comme les rayons d’une auréole qui brille sur le front largement découpé. Les paupières abaissées couvrent les yeux, d’où couleront bientôt les larmes de l’amour; la bouche, aux plis sévères, semble, quoique silencieuse, s’accentuer déjà pour les austères paroles; et, dans cet enfant endormi, on reconnaît Celui qui doit faire un jour miséricorde et justice. C’est le sommeil d’un Dieu qui doit mourir pour nous racheter de la mort. Nous voilà devant une de ces figures merveilleuses que nous avons entrevues déjà aux bras de la Vierge1, et qui vont se manifester avec plus d’éclat encore en présence du petit S1 Jean. Une ombre douloureuse plane sur cet enfant divin, et, sans lui rien ôter de sa beauté calme, lui imprime quelque chose de grandiose qui attire l’àme et commande l’adoration.
La Vierge en effet adore le Sauveur et puise dans cette adoration la force et la paix. Agenouillée, ou plutôt assise sur ses jambes reployées l’une sur l’autre, elle avance le bras droit vers Jésus, soulève le voile de la main droite, tandis que du bras et de la main gauches elle entoure S1 Jean et le rapproche d’elle avec bonté. Que de précautions, que de respect, et quelle simplicité dans le geste par lequel Marie découvre le Fils de Dieu! Quelle tendresse et quelle douce familiarité, dans le mouvement qui attire à elle le précurseur! Mais ce qui est indescriptible dans un pareil ta-