‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 82 sur 226 · Rossuet, Sermon sur l'Honneur · texte numérisé non relu

Rossuet, Sermon sur l'Honneur

LA VIERGE, JÉSUS, LE PRÉCURSEUR 22'J neiges éternelles. Quel beau pays! Comme on se passionne pour lui d’admiration! comme on l’aime! C’est qu’il y a dans Rome et dans ses alentours, pour séduire, émouvoir et subjuguer, plus que la beauté des lignes, plus que l’harmonie combinée du ciel et de la terre, il y a la majesté, l’histoire de trente siècles écoulés. Pauvre Italie! comme elle a souffert! Que de carnages! que de sang ! que de larmes ! Et cependant, du sein de toutes ces ruines, du milieu des cendres éteintes de tant de générations successives, surgit toujours l’éternelle espérance. Elle est lk vivante, religieuse, poétique et charmante dans les figures du Verbe, de la Vierge et de S' Jean. La couleur du ciel domine dans toute cette peinture. La draperie sur laquelle repose le Sauveur est bleue; le diadème de la Vierge est également bleu; la tunique bleue de M arie éteint presque le rouge de sa robe; l’atmosphère enfin qui enveloppe la ville et l’horizon est complètement bleue. La création tout entière semble se réjouir dans cette lumière idéale qui pénètre toutes choses et dont l’éclat n’a rien de blessant.

Ainsi transfigurée, la nature élève l’âme jusqu’à l’Infini. Mais c’est surtout l’image de l’homme qui nous conduit jusqu’à Dieu. « Ne vous arrêtez pas au ciel et à la terre, » a dit un homme éloquent, qui aurait pu parler ainsi en présence de l’œuvre qui nous occupe , « ne regardez pas le soleil se lever dans l’ombre de l’aurore, ni la mer étendant ses flots silencieux dans l’immensité, ni les monts, ni les pa-

lais bâtis par les rois, ni les ruines faites par le temps. Regardez le visage de l'homme, c’est là qu’est la beauté, parce que c’est là qu’est l’âme. Regardcz-le; ce qui vous saisira tout d’abord, c’est la lumière. Le visage de l’homme est une flamme douce et vivante qui sort des yeux et du sang, qui s’anime, s’apaise, et, jusque dans le repos le plus profond, colore notre immobilité. De même que la lumière tombant des astres est la première beauté de la nature, celle qui tombe du front de l’homme est aussi sa beauté première, et, si elle vient à s’éteindre, si l’œil n’a plus qu’une lueur morne, le sang qu’une trace décolorée, nous disons que la vie se retire et fait place à la mort. Mais le visage le plus admirablement éclairé a besoin aussi d’harmonie. Il faut que la lumière, pour ne pas perdre son éclat sur un indigne objet, rencontre des lignes heureuses, des proportions qui rassemblent tous les traits dans l’unité, et leur donnent avec l’ordre le second charme qui fait le beau. Vient ensuite et en même temps la grandeur. Quand nous jetons les yeux sur l’univers, nous n’y découvrons pas seulement la lumière et l’harmonie, mais l’immensité. Un horizon sans bornes contient l’œuvre du Créateur, et nous entraîne malgré nous dans le songe de l’infini. Tel et plus vaste encore est le visage de l’homme... Enfin, en dedans de la lumière de l’homme et de sa grandeur, comme une action qui adoucit tout, apparaît la bonté. Rien ne plaît, rien n’attire que ce qui est bienfaisant, et il n’y a pas dans la nature une feuille d’arbre, une

goutte de rosée, un murmure du vent, une ombre, un rayon, un silence, quoi que ce soit, qui ne porte avec lui ce caractère de vouloir du bien. Comment l’homme ne l’aurait-il pas? Chef-d’œuvre de la bonté divine, expression suprême de son impénétrable beauté , il rend à nos regards la lumière de Dieu par la sienne, l'harmonie de l’éternité par l’harmonie de ses traits, la grandeur de l’infini par la grandeur sensible de son àme. N’y aurait-il que la bonté dont le rejaillissement lui manquerait?... Donc la beauté est l’épanouissement de l’être dans la lumière, l’harmonie, la grandeur et la bonté, images elles-mêmes de la lumière, de l’harmonie, de la grandeur et de la bonté de Dieu. C’est là le tissu magique qui, porté par l’univers ou par l’homme, par un ange ou par une goutte d’eau, nous arrache à nous-mêmes en nous inspirant l’ineffable démence de l’amour1...» Lumière, harmonie, grandeur, bonté, la Vierge au Diadème exprime au plus haut point toutes ces choses.

■1. Lacordaire, Confèrences de Toulouse, t. V des Œuvres complètes, èd. in-12, p. 143.

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