LA VIERGE DELLA TENDA
(A la pinacothèque de Munich).
Il semble difficile d’aller plus loin, dons le domaine de la beauté pure, que n’a fait Raphaël dans la Vierge au Diadème. Sous cette surface limpide, l’émotion se trouve dans l’absolu du beau. Que restait-il donc à tenter au delà? Rien peut-être du côté de la Vierge, car la rêver plus belle est impossible. Toutefois cette image étant universelle, le génie du maître pouvait, sans se répéter jamais, la reproduire encore à l’infini. Raphaël allait aussi varier, dans S' Jean-Baptiste, l’expression de l’adoration. Quant à l’enfant Jésus, il fallait désormais qu’il révélât sa puissance dans la manifestation de la vie. Cette puissance tout à l’heure était visible déjà dans le sommeil. La voilà maintenant qui se réveille, se lève et paraît dans les bras de Marie. La Vierge délia Tendu la montre d’abord dans l’amour, en attendant que la Vierge à la Chaise la fasse éclater dans la justice.
Avec la Vierge au Diadème, nous étions en l’année 1512 ; la Vier ge délia Tendu nous transporte tout à coup vers l’année i 51 G. Que de changements autour de Raphaël, et quelle accélération fatale dans la marche des choses humaines pendant celte courte période
LA VIERGIi, JÉSUS, LU NtÉCURSKUR. 233
de quatre ans! En 1516 le goût des arts est plus vif (|iie jamais, mais il porte la peine de ses propres excès. Naguère on aimait l’antiquité, maintenant on adore le paganisme. L’idolâtrie semble vouloir se substituer à la religion ; on encense les faux dieux, on se prosterne de toutes parts devant les manifestations de la beauté sensible, le corps opprime l’âme, la forme efface l’idée, l’anthropomorphisme païen tend à étouffer le sentiment t.hrétien. Pour juger une œuvre, il faut se bien pénétrer de l’esprit du temps où elle s’est produite. Si l’on connaît le caractère des vingt premières années du xvi' siècle, il est facile de mesurer la grandeur de Raphaël. Cette connaissance seule , il est vrai, est insuffisante; mais elle fournit le moyen de retrouver ce qui, dans un tel maître, appartient à l’art relatif, c’est-à-dire à l’art subordonné à la civilisation, et ce qui ne relève que de l’art abstrait, universel, absolu. Quand on songe à cette décadence morale et profonde et que l’on regarde en même temps les peintures de Raphaël, surtout ses Vierges, l’estime aussitôt se joint à l’admiration, et, au-dessus du peintre extraordinaire contemporain de Léon X, on voit le génie qui est de tous les temps. N’oublions pas les étapes principales du chemin parcouru de 1512 à 1516 : la Vierge de Fuligno', la Vierge de Bridgcwater ’, la Sainte Famille de Naples3, la Vierge au
L V., dans ce volume môme, le chapitre dos Vierges glorieuses.