V. les Loges de Raphaël au Vatican
9. Nous ferons des Tapisseries du Vatican une élude à pari, que nous joindrons à une prochaine édilion des Loges.
LA VI Elu; K. JÉSUS, LE PRÉCURSEUR. i35
vert, un a Tendu, qui a donné son nom au tableau, el qui, tombant de droite à gauche, laisse voir à droite, au-dessus de la tête de S1 Jean, un fond de ciel bleu. Marie est assise, tournée de profil à droite et tenant dans ses bras l’enfant Jésus.’ Une coilTure, formée d’une draperie rouge brodée d’or, part du sommet de la tête, se relève au-dessus de l’oreille, enveloppe les cheveux et descend sur le cou. Un voile blanc, posé sous cette draperie, couvre les bandeaux de cheveux blonds, s’abaisse jusque sur le front , revient ensuite derrière la tête et flotte jusque sur l’épaule. La robe rouge, très-simplement taillée, est également ornée d’une broderie d’or qui dessine le haut du corsage et reparaît au bas de la manche. Une torsade d’or, en forme d’écharpe, passe en outre sur la poitrine. Enfui un manteau bleu clair, jeté sur l’épaule droite et enveloppant les genoux, complète cet ajustement vraiment royal dans sa simplicité... Raphaël élève donc la Vierge de degrés en degrés. Tout «à l’heure il posait sur son front un diadème d’azur; voilà maintenant qu’il la revêt de pourpre et d’or. Il rêve pour elle les broderies les plus délicates sur les étoffes les plus précieuses. Mais dans le luxe dont il l’entoure, quel goût, quelle sobriété! Il voit, dans la Vierge, une reine, et la Reine des reines. Mais s’il lui consacre ce que l’imagination peut rêver de plus éclatant, il n’oublie pas que sa royauté est au ciel et que c’est sur les âmes qu’elle doit régner. Il la glorifie parce qu’elle a conçu et engendré le Beau, source im-
muable de l’art. La Vierge, en effet, a contenu l’idéa' tout entier, l’idéal dont les plus grands génies perçoivent ?» peine quelques rayons. Ses rapports avec Dieu confinent à la divinité1. Dès lors comment imaginer quelque chose de suffisant pour la parer? la splendeur divine est la seule qui lui convienne, et Raphaël tend incessamment vers cette splendeur, qu’il montre, selon l’inspiration du moment, sous des formes diverses et avec un éclat plus ou moins vif. Dans la Vierge délia Tendu, les accessoires prennent une grande élégance sans renoncer à la simplicité, et l’on oublie bien vile les riches couleurs dont Marie est revêtue, pour ne s’attacher qu’à elle-même et ne plus songer qu’à ses traits. Il y a, dans le regard qu’elle fixe sur S' Jean, une tendresse qui attire et pénètre profondément. Le profil du visage est régulier, fin. plein de suavité. Toutes les lignes s’accordent dans l’expression d’un sentiment identique de recueillement et de sollicitude. Le cou est souple et largement modelé; la poitrine, sans pesanteur, est cependant celle d’une femme et d’une mère; la main est d’une forme charmante. Cette Vierge respire un immense bonheur, le bonheur de posséder le Verbe et de le presser vivant contre son sein, surtout d’en répandre la bonté, la vertu, la grâce sur S' Jean, et de S' Jean sur l’humanité tout entière. D’ailleurs, entre Dieu et l’homme elle n’est ici que l’intermédiaire.
f Attingit fines divinitatis. S1 Thomas d’Aquin.
LA VIKRGE, JÉSUS, LE PRÉCURSEüll. *37
Jésus, quoique dans les bras de sa Mère, se donne directement et de lui-même à S' Jean- Baptiste. A l’aide de la main et du pied gauches, qu'il appuie sur le bras et sur le genou droits de la Vierge, il semble vouloir lui échapper, et, rejetant vivement la tête en arrière, il cherche de ses yeux le précurseur, qui paraît à droite derrière lui. Son visage, vu presque de face*, a tous les caractères de la grandeur. Son regard parle avec autorité, et la tendresse qui anime ses traits se mêle à quelque chose de grave et de solennel qui n’ôte rien de la douceur. Le corps, admirable de vie et de couleur, est conforme à toutes les indications de la nature et supérieur à la réalité. Raphaël, comme peintre, est là dans toute sa force; et il est, comme chrétien, dans toute sa grâce. Non qu’il soit encore arrivé au point culminant de sa voie, mais il en approche et il y monte d’un pas sur. Jamais il n’a peint une image affadie de Jésus. Il nous l’a montré, tour à tour joyeux et triste, toujours animé d’un amour sans bornes. Plus il avance vers la perfection, plus son génie s’exalte et grandit en présence du Verbe. La lumière que Raphaël fait jaillir ici des yeux de l’enfant divin est vraiment un trait de la lumière de Dieu. Il en concentrait les rayons dans son âme, et en faisait sentir à tout instant la sur- • naturelle influence. Dans la Vierge délia Tenda, Jésus aime encore en ami et nous invite à le regarder comme
t. Légèrement de trois quarts à gauche.
l’Agneau de Dieu prêt à donner son sang pour le salul du monde. Un moment encore, et, dans la Vierge à la Chaise, il s’imposera en maître, se révélera comme le Fils et l’égal du Dieu des armées, et nous forcera de reconnaître en lui « le lion de la tribu de Juda. »
Derrière Jésus, le précurseur est tout rayonnant d'une sainte joie. On ne voit que sa tête, qui est presque de face et flotte comme une tête d’ange dans une atmosphère bleue1. Ces yeux, levés vers Marie, brillent d’une singulière intelligence. A travers les cheveux abondants paraît le bandeau classique des anciennes divinités. Socrate et Platon avaient professé qu’un Dieu seul pouvait apprendre à connaître Dieu. Jean- Baptiste le confesse à son tour, et il rend grâces à la Vierge, dont le Fils « a donné à tous ceux qui l’ont reçu le pouvoir d’être faits enfants de Dieu1.»
La Vierge délia Tenda a beaucoup soulfert, et se trouve maintenant dans un état voisin de la ruine. Mais ce tableau est d’une coloration chaude et vigoureuse, dont l’harmonie triomphe encore à travers les dégradations. Les trois tètes ont surtout été endommagées; pas assez néanmoins pour que le sentiment qui les animait ne soit intact. La main droite de la Vierge, si belle de dessin, est demeurée d’un admirable ton. On voit en-
1. La tète do ce petit S1 Jean-Baptisto, ainsi que la tète de l’enfant Jésus, semblent trop fortes relativement à la tète do la Vierge. Outre la tète, on n'aperçoit de cette fi gure de S1 Jean que l'extrémité des mains, qui sont jointes avec ferveur.