‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 88 sur 226 · A la gauche du spectateur · texte numérisé non relu

A la gauche du spectateur

3. Des reproductions infinies ont été faites de ce tableau. Aucune

n’en donne une idée vraie. Cependant il faut dire, à l'honneur île

la gravure française, que Desnoyer est le seul qui ait fait comprendre la mélancolie du regard de cette Vierge.

nous voyons, elle seule aussi qui nous regarde. La beauté extérieure de la Vierge à la Chaise est une des plus grandes qui se puissent rêver, mais la beauté intérieure ne lui est point sacrifiée. Le grand caractère de cette figure, c’est la régularité, la pureté des traits. L’altération des idées se trahit toujours par quelques négligences ou par certaines recherches, par quelque chose de mou, d’indécis, de trop personnel ou de trop efféminé qui fait tort à la dignité du sujet. Ici, rien de semblable. Toutes les lignes sont simples, régulières, tracées comme d’inspiration. Raphaël, il est vrai, entraîné par le génie de l’harmonie, a fait l’ajustement de sa Madone brillant et riche , mais sans rien de heurté, sans rien de trop voyant, sans rien qui nuise à l’impression principale. Une écharpe, admirable de couleur, s’enroule au sommet de la tête et descend jusque sur le cou. Un châle vert, enrichi de nuances diverses répondant â celles de l’écharpe, enveloppe la poitrine, l’épaule droite, et tombe derrière le dos, où il se confond avec la frange d’or qui décore l’appui du fauteuil. Sous ce châle paraissent la robe pourpre, dont la manche est attachée au poignet, et le manteau bleu, qui couvre les genoux. Les deux mains, ramenées l’une sur l’autre par-dessus le corps de l’enfant Jésus, sont d’une forme charmante et d’un modelé délicieux. Tout enchante dans cet arrangement, tout séduit dans l’ensemble de cette image. La forme et la couleur sont à la peinture ce que le rhythme et le chant sont à la poésie,

ce sont les ailes que l’artiste et le poëte donnent à l’amour. Or, jamais Raphaël ne s’est élevé d’un vol plus soudain que dans ce tableau. Cette Vierge semble peinte avec la promptitude de la fresque. Jamais la main du maître n’a été plus sûre d’elle môme, n’a couru à travers son œuvre avec une rapidité plus heureuse. Pas la moindre arrière-pensée, pas la moindre hésitation. La couleur, transparente et fluide, arrive, sans effort, à une incroyable séduction. Nulle part Raphaël n’affecte une allure plus libre, plus spontanée, plus indépendante. La tête et les mains de la Vierge sont rigoureusement arrêtées par un dessin préalable; mais ces vêtements somptueux , si bien ordonnés pour le plaisir des yeux, paraissent faits au courant du pinceau; et telle est l’entente merveilleuse des Ions, la vérité des lumières et des ombres, que celle improvisation paraît le résultat des plus profonds calculs. Il n’est pas de corps ressemblant davantage à une belle âme, il n’est pas de formes plus musicales et plus harmonieuses. Tant pis pour ceux qui ne voient pas là autre chose qu’une image de la matière. Qu’est-ce que la chair? « Un souffle qui s’en va et ne revient pas1. » S’il n’y avait que ce souffle dans la Vierge à la Chaise, nos yeux pourraient être charmés, mais notre âme ne serait point émue. Or, non-seulement cette Vierge ravit les yeux, mais elle pénètre l’àme profondément, elle s’y établit et en prend possession

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