‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 90 sur 226 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

relative, est digne de l’absolue beauté de la Vierge et de l’enfant Jésus. La tête, vue de trois quarts à gauche, se penche sur l’épaule droite en se levant vers le Sauveur. Le regard, fixé sur Jésus, est fervent, plein d’ardeur; la bouche entr’ouverte laisse sortir des accents qui montent à Dieu. Les mains sont jointes, et toute la figure prie. Ce n’est plus là le' S1 Jean de la Vierge délia Tenda, souriant et naïvement heureux à la vue de la Vierge ; c’est le précurseur qui voit Dieu dans Jésus, qui pénètre sa grandeur, qui comprend sa justice, et qui obéit à l’impulsion d’un élan spontané de la foi. Raphaël montre ainsi le sursum corda de l’âme chrétienne devant le mystère de l’amour, l’image vivante de la prière directement inspirée par la présence réelle du Rédempteur. La petite croix de jonc suspendue aux bras de S1 Jean associe, par anticipation, cette humble et ardente prière à l’idée du sacrifice. Dans l’enfant Jésus on voit le Christ, et dans le petit S1 Jean se retrouvent tous les hommes éclairés de la lumière du Verbe.

Nous venons de voir la plus éloquente des peintures que la Vierge, en compagnie de son Fils et du précurseur, ait jamais inspirée. L’art ne dépassera pas ce niveau. Si les aspirations de l’homme vers le beau sont infinies, les moyens dont il dispose pour les traduire sont bornés. Il est une limite qu’on ne peut pas franchir impunément. Quiconque veut passer outre, tombe dans les abîmes. Raphaël a touché cette limite

extrême, et s’y est arrêté. De la Vierge Terranuova à. la Vierge à la Chaise, il a parcouru tout le cycle d’idées gracieuses, riantes, tristes, sévères qu’a fait surgir en lui la Vierge, considérée à la fois comme Mère de Dieu et comme Mère des hommes. Élevant son génie à mesure que se perfectionnait son talent, il a consacré toutes les ressources de sa science à l’expression d’un sentiment toujours identique quoique toujours varié. La Vierge du duc Terranuova, sans faire perdre de vue l’inspiration personnelle du Sanzio, montre le premier entraînement du peintre d’Urbin vers le plus grand des maîtres florentins. La Vierge de Taddeo Taddei, la Vierge au Chardonneret, la Belle Jardinière, la Vierge au Voile et la Vierge de la galerie Esterhazy, prouvent tour à tour les émotions de Raphaël, ses recherches en présence de la nature, et par quelle puissance d’interprétation il parvient à être \rai sans cesser d’être idéal. Ces Vierges florentines sont autant de pages immortelles qui portent l’empreinte de la jeunesse de Raphaël et témoignent en même temps de sa grâce. Arrivent enfin les Vierges de l’époque romaine, la Vierge de la maison d’Albe, la Vierge Aldobrandini , la Vierge au Diadème, la Vierge délia Tendu et la Vierge h la Chaise, toujours humbles, bonnes, douces, aimantes, et possédant à la fois la force et la grâce. La pensée de Raphaël grandit alors, et, loin de s’altérer, s’épure en s’agrandissant. L’émotion religieuse, sans rien céder de sa profondeur, prend une forme plus générale, plus universelle, plus

LA VIERGE, JÉSUS, LE fRÉCURSBÜR. 251

catholique dans le sens large et vrai du mot. Certaines formules primitives sont, il faut en convenir, détournées, abandonnées même; mais l’idée se dégage alors plus simple et plus vraie que jamais d’un art complètement renouvelé. Raphaël, en pénétrant et en conciliant toutes les traditions, ne s’arrête plus aux superficies ardues et tristes du moyen âge. Il remonte jusqu’à l’antiquité, et recueille les éléments de la beauté partout où il les trouve. C’est ainsi qu’il poursuit, achève et couronne l’œuvre de la Renaissance.

La Vierge à la Chaise marque, pour le sujet qui nous occupe, le terme définitif, l’expression par excellence. Peut-être ce tableau n’aurait-il pu être peint ailleurs qu’à Rome et en dehors des influences qui agissaient autour du maître. Mais cette peinture • prouve en même temps comment Raphaël était parvenu à dominer ces influences, à les transformer, à les concilier avec les intérêts d’un ordre supérieur. Un luxe effréné, le culte de la beauté sensible, un besoin de jouissances sans frein s’étaient emparés du siècle de Léon X. Raphaël subit dans une certaine mesure les passions de son temps, mais il les épure en pensant à la Vierge, et, sans rien atténuer de l’éclat extérieur qui charmaitses contemporains, il leur montre une splendeur devant laquelle il les force de s’incliner, non-seulement avec admiration, mais avec une ferveur qu’ils ne connaissaient plus. Depuis trois siècles et demi la postérité a professé le même enthousiasme pour ce tableau, et il en sera ainsi tant que

ïo! LES VIERGES DE RAPHAËL.

l'instinct du beau durera parmi les hommes. Donc, si une telle œuvre appartient par quelques attaches matérielles à un moment donné de l’espace et de la durée, elle est surtout, par l’esprit qui en émane, de tous les lieux et de tous les temps. Rien ne surpasse l’élégance de la Vierge à la Chaise, et si Raphaël n’avait pas peint quelque temps après la Vierge de Saint-Sixte', il faudrait ajouter que rien n’égale la beauté pure de cette Madone et la majesté de son Fils. En présence d’une telle Vierge, on peut répéter avec Erasme, dans un lyrisme emprunté à l’antiquité profane, mais inspiré surtout par l’émotion religieuse: « Vous êtes plus brillante que l’aurore, plus douce que la lune argentée, plus pure que le lis frais éclos, plus blanche que la neige encore immaculée, plus gracieuse que la rose printanière, plus précieuse que le rubis, plus douce que le miel, plus suave que la vie, plus élevée que les cieux, plus chaste que les anges. Salut! noble sanctuaire du Dieu éternel, trône sublime de la divinité *. »

t. V., dans co volume, la Vierge glorieuse.

ï. Erasme , Pœan. — Ces paroles sont en parla il accord avec l'esprit de la Renaissance, si admirablement représenté par Raphaël.

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La Vierge- mère s’est montrée à Raphaël seule d’abord en compagnie de Jésus ; puis elle a admis S' Jean-Baptiste dans l’intimité de son Fils. La voici maintenant qui associe à son amour et à ses adorations S* Joseph, puis S" Elisabeth et S1' Anne, quelquefois même S' Zacharie, formant avec ces différents personnages des groupes variés à l’infini, que l’art a adoptés sous le nom de la Sainte Famille, et que Raphaël a consacrés par d’incomparables tableaux.

L’Évangile se tait sur les rapports qui lient l’enfance de Jésus aux membres de sa famille terrestre. Que sait-on de S'e Anne et de S'r Élisabeth ? Rien ou presque rien. Que sait-on surtout de S1 Joseph? Fidèle et obéissant à Dieu, il a, dans les saintes lettres, un rôle purement contemplatif, constamment silencieux, et il disparaît de la terre sans qu’on sache

ïoi LES VIERGES DE RAPHAËL.

quand ni comment. Le christianisme cependant s’est fait une grande idée de l’époux de la Vierge, et Raphaël est, de tous les artistes chrétiens, celui qui a le mieux compris dans ses Saintes Familles cette figure tranquille, éminemment simple, dont la vocation fut de couvrir et de cacher pour un temps le Christ de Dieu.

C’est surtout pendant la Fuite en Égypte que Joseph se montre comme le guide et le protecteur de Marie et de Jésus :

« Les mages s’étant retirés, l’ange du Seigneur apparut à Joseph en songe et lui dit : Levez-vous, prenez l’Enfant et sa mère, et fuyez en Egypte ; et demeurez-y jusqu’à ce que je vous avertisse ; car Hérode va chercher l’Enfant pour le perdre.

« Joseph; s’étant levé, prit l’Enfant et sa mère pendant la nuit, et se retira en Égypte.

« Et il y fut jusqu’à la mort d’Hérode, pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le prophète: J’ai appelé mon Fils de l’Égypte *. »

Joseph est là comme chef de la Sainte Famille, c’est sur lui que s’appuient alors la Vierge et l’Enfant. Une foule de légendes étant venues se mêler au texte

Mattli., ii, 13, 14, 15. — C'est ici que se place le Massacre des Innocents, qui a fourni à Raphaël de si importantes compositions, Nous y reviendrons dans l'élude ultérieure que nous nous proposons de consacrer aux Tapisseries du Vatican.

évangélique, l’art s'esl empressé autour de ces récits merveilleux, et a rapporté au voyage en Égypte la plupart des tableaux qu’il a consacrés à la famille de Jésus. Il s’est plu surtout à représenter Joseph et Marie alors que, fatigués de la route, ils s’arrêtent à l’ombre d’une oasis, se reposent loin des bruits du monde, au milieu du recueillement de la nature, et regardent avec une émotion sereine et calme l’Enfant jouer ou dormir entre leurs bras. Tantôt Salomé et les trois fils de Joseph se groupent autour de Marie et de Jésus1 ; tantôt les anges font escorte au Sauveur. Ailleurs, le bœuf lui-même a quitté l’étable et accompagne l’àne qui porte la Vierge; ailleurs encore, Jean- Baptiste, échappé miraculeusement au massacre des Innocents, se joint, avec Elisabeth sa mère, à la Sainte Famille*. Ici se place l’histoire des semeurs de blé3;

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