‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 92 sur 226 · On plaçait cette source près du village de Matarea · texte numérisé non relu

On plaçait cette source près du village de Matarea

Tel est en effet l’enseignement que l’art peut et doit lirer des brèves paroles de saint Matthieu. La Sainte Famille est le prototype de la famille chrétienne; la Vierge en est le nœud, car Joseph, Anne, Jean-Baptiste et Elisabeth ne tiennent au Verbe que par elle. La constitution de cette famille par excellence repose sur l’humanité du Fils de Dieu et sur la maternité virginale de Marie. Jésus-Christ est, dans l’ordre de la nature, le premier-né de la Vierge, et tous les chrétiens sont aussi ses enfants selon l’esprit et selon la grâce. Les générations successives, entrant ainsi tour à tour dans la filiation de Dieu et dans la fraternité de Jésus, trouvent la Vierge assise au premier rang de la famille céleste et lui donnent la même place, d’honneur à leurs propres foyers. Par l’intermédiaire de l’enfant Jésus et de la Vierge-mère, le christianisme prend l’homme dès le berceau et lui verse les premières émotions de l’amour. C’est surtout dans l’intimité de la famille que se fait sentir le besoin d’un Dieu familier, qui enchante de son regard, charme de ses sourires les vicissitudes de la vie. Ce Dieu, entouré du culte de la Sainte Famille, la Vierge nous le montre et nous convie tous à l'adorer avec elle. Elle vient, avec Jésus dans ses bras, s’agenouiller ou s’asseoir à notre foyer, et elle est partout à la fois la mère, la sœur et l’amie. Par elle le plus humble monte facilement jusqu’à Dieu, par elle Dieu se fait de la famille, et toute famille qu’elle adopte devient la famille même de Dieu. Sans elle aussi, la famille perd sa grâce et son idéal de pu— U-. <7

relé 1 2 . C’est ce que dit très-bien saint Anselme : « Comme toute famille solidement et saintement dévouée à la glorieuse Vierge ne périt pas, ainsi ne devons-nous pas compter que la bénédiction de Dieu se trouve dans une famille où la glorieuse Vierge n’est pas honorée. » Or, comme aucun génie chrétien n’est entré plus avant que Raphaël dans l’intimité de la Vierge, aucune œuvre mieux que la sienne ne fait comprendre la grande poésie qui émane de la Sainte Famille.

Nous étudierons tour à tour : la Sainte Famille au Palmier, la Sainte Famille de là galerie de l’Ermitage1, la Sainte Famille de la maison Canigiani, la Sainte Famille du musée de Madrid, la Sainte Famille dessinée pour Domenico di Paris Alfani, la Sainte Famille de Lorette, la Sainte Famille du musée de Naples, la Sainte Famille delï Impannala, la Sainte Famille à la Perle et la Sainte Famille de François I". Avant d’arriver à ce dernier tableau, nous parlerons de quelques autres Saintes Familles, qu’éclaire encore avec plus ou moins de vivacité l’esprit du Sanzio, mais à l’exécution desquelles le maître semble être resté presque complètement étranger. Ce sont : la petite Sainte Famille du Louvre, la Sainte Famille à la Lé-

1 . M. Nicolas. (V. la Vierge , Varie dans l'Église, t. Il, p. 391.)

2. Nous no croyons pas que ce tableau soit de Raphaël; mais comme il a acquis une certaine notoriété dans les catalogues consacrés au maître, nous avons cru devoir l'étudier à la place même que lui ont assignée ses plus zélés partisans.

gende, la Sainte Famille sous le Chêne, la Sainte Famille del Passeggio , la Sainte Famille dans les Ruines, etc. On verra, en regardant ces différents tableaux, la sincérité et souvent aussi l’impuissance des efforts tentés par les élèves pour s’élever jusqu’au maître. En considérant enfin la grande peinture exécutée pour le roi François Ier, on sera d’autant plus frappé de la beauté du modèle que Raphaël a laissé à son école comme le dernier mot de son enseignement.

LA SAINTE FAMILLE AU PALMIER (A la galerie de Bridgowater, à Londres).

On ne connaît aucune Sainte Famille qui appartienne à la première jeunesse de Raphaël, aucune qui rappelle la manière de Giovanni Santi, aucune qui marque le passage du peintre à l’école de Pérugin , aucune enfin qui corresponde à son premier séjour à Florence, non plus qu’à son voyage à Pérouse en l’année 1505. Jusque-là Raphaël se contente de la Madone portant dans ses bras l’enfant Jésus. Ce motif élémentaire lui sullil et il ne se lasse pas de le reproduire. La Vierge de la comtesse Anna Alfani, la Vierge

de la collection Solly, la Vierge du comte Conneslabile délia Statïa, la Vierge du Grand-Duc et la Vierge de lord Cowper sont les preuves de cette inspiration naïve. Puis Raphaël introduit, dans le tableau du duc Terranuova, la petite figure de S' Jean-Baptiste; mais d’une manière toute personnelle déjà, bien qu’en cherchant à se rapprocher de Léonard. Quant au sujet de la Sainte Famille, il lui paraît sans doute trop compliqué, trop difficile, et comme d’ailleurs ce sujet se dérobe à la tradition primitive, le jeune maître attend, pour l’aborder, que ses forces aient grandi. En 1506, Raphaël a vingt-trois ans, sa réputation est considérable, et sa grande jeunesse la rend plus extraordinaire encore. Les artistes et les savants les plus renommés de la Toscane se pressent autour de lui, et les citoyens les plus considérables de Florence briguent son amitié. Il vient de donner la Vierge au Chardonneret à Lorenzo Nasi, et une autre Vierge non moins fameuse à Taddeo Taddei. Sûr désormais de luimême et de ses moyens d’interprétation, il peint alors la première de ses Saintes Familles, et c’est encore pour Taddeo Taddei qu’il exécute ce tableau1.

4 . Voir la noie des éditeurs de Vasari, t. VIII, p. 6, note î. — Ce tableau est rond et mesure un diamètre d’un peu plus de 4 mètre. Peint sur bois, il a été transporté sur une toile dont les fils diagonaux donnent maintenant à la peinture un aspect froid el monotone. De la collection Tamboneau, il passa dans la galerie d'Orléans, el fut acquis ensuite, moyennant 4,200 livres sterling (.'10,000 francs), par le duc île Bridgewater. On le voit actuellement à Londres dans la galerie de lord Ellesmere, marquis de Stafford.

On pourrait croire que cette peinture, d’après le nom qui la désigne, tend à reproduire le prodige raconté dans V Histoire de la A'ativité1. Il n’en est rien; et comme il importe de démontrer que le tableau de Raphaël est étranger à la légende, il n’est pas sans utilité de la rappeler.en commençant.

Après une journée de chaleur et de marche, la Sainte Famille s’arrête à l’ombre d’un palmier. La Vierge, levant les yeux , aperçoit les cimes de l’arbre couvertes de fruits et souhaite un de ces fruits. Joseph, à son tour, demande de l’eau. Aussitôt l’enfant Jésus se dresse sur les genoux de sa mère et commande à la nature : l’arbre alors incline ses palmes jusqu’aux pieds de Marie, tandis que de ses racines jaillit une source abondante et fraîche. Quand Marie et Joseph ont pris la nourriture dont ils avaient besoin, Jésus dit au palmier : « Sois béni et deviens le compagnon de mes arbres! Qu’une de tes branches soit plantée par mes anges dans le Paradis de mon Père! et que tes palmes soient désormais la récompense de ceux qui triomphe-

duc de Bridgewator. Le roi Louis-Philippe racontait, en revoyant ce tableau dans les dernières années de sa vie, qu’il était échu autrefois par succession à deux vieilles filles, qui le firent couper en deux, pour en prendre chacune leur part. Plus lard, les deux moitiés auraient été rejointes et rajustées. Aujourd’hui ce tableau ne porte aucune trace de mutilation. L'anecdote rapportée de la meilleure foi du monde par le roi des Français pourrait donc bien n’étre qu’une légende. — Philippe de Champagne fit, pour l’abbave do Port-Royal, une copie do ce tableau.

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