PRÉFACE DE
La troisième édition de cet ouvrage était datée de la prison de Sainte-Pélagie ; nous en sommes sorti, après avoir acquitté l'amende et les frais de justice ; le tout s'élevait à la somme de six cent seize francs soixante et quinze centimes, dont il nous a été donné quittance. Le texte dit : « payé pour solde par le sieur E... et de ses deniers. » Nous jouissons donc du double avantage d'être libre et de ne devoir rien à personne.
Redevenu après ce que nous étions avant, nous sommes rentré dans la littérature, c'est-à-dire dans le parti des idées. Nous croyons encore à l'affranchissement des classes inférieures par la diffusion des lumières. Le présent nous afflige; nous continuons à voir dans un coin de notre société un état de choses sans nom qui asservit la conscience pai' le besoin et ne laisse trop souvent à la femme dans les classes
pauvres que la liberté de se vendre. Un tel désordre ne peut durer toujours, mais il ne faut pas s'abuser sur les moyens qui doivent préparer l'avènement de destinées meilleures : frappé des maux qu'entraîne la situation présente, nous avons pu nous livrer dans le premier mouvement à des éclats d'indignation et compter un instant sur la main de la force pour détruire des abus imposés par la force. Aujourd'hui, reconnaissons que la liberté, pour l'homme comme pour la femme, se réalisera dans le monde, au moyen du travail, de l'économie et des droits politiques dont une volonté ferme, soutenue par le sentiment du devoir, les mettra l'un et l'autre en possession.
Les Vierges folles étaient publiées depuis longtemps, lorsqu'un romancier, homme de réputation et de talent, eut Iheureuse idée de mettre en action dans un livre les dramatiques souffrances d'une classe ténébreuse vivant en dehors de la société. Un immense succès accueillit cette œuvre d'imagination, qui était en même temps un acte de courage. La lecture des Mystères de Paris, quoi qu'on en dise, a été utile : lever le voile (jui couvre nos plaies sociales, c'est appeler le remède qui doit les guérir. Ce roman, si décrié, a rendu plus de services à la cause de l'humanité ({ue certains gi'ands journaux, dont le métier
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est de vivre à la charge du peuple et de garder le silence sur ses besoins.
Nous ne dirons qu'un mot de cette nouvelle édition des Vierges folles. C'est la cinquième fois que cet ouvrage sort de dessous la presse. Nous avouons qu'en le mettant au jour, nous ne comptions guère sur la durée d'un succès qui paraît s'accroître d'année en année. L'hypocrisie, la mauvaise foi ont bien aussi déchaîné contre ce livre de sournoises critiques. Un journal catholique, plutôt fait pour discréditer le catholicisme que pour le défendre , a charitablement requis contre les Vierges folles les anathèmes et les saintes foudres du Vatican. On a fait semblant d'y voir une réhabilitation des prostituées. Nous pourrions confondre d'un mot les auteurs de ces calomnies ; nous aimons mieux leur infliger notre silence. L'oubli, l'obscurité, l'impuissance de nuire, voilà le seul châtiment qui leur convienne et qui les punisse comme ils le méritent.
En politique, en morale, en religion, nous n'avons jamais fait que défendre notre conscience contre les doctrines absolues et intolérantes. Nous ne prêchons ni l'immoralité, ni l'indépendance de la femme, nous voulons seulement repousser d'elle les servitudes et
les outrages dont la main de la nécessité accable trop
souvent les faibles. Tout en attribuant dans certain cas le sort des prostituées au besoin de vivre ou même à des défauts personnels, nous n'entendons en aucune sorte relever une condition qui est sans excuse. Si ce petit livre a un but, comme nous le croyons, il tend à la réforme et non à la réhabilitation des filles publiques.
Xous avons jugé qu'il était utile d'augmenter cette édition, afin de tenir les Vierges folles au courant des faits et des idées dans un temps où le livre de la veille est rarement le livre du lendemain. Rien, du reste, n'a été dérangé aux intentions morales de cet écrit : ramener dans notre société la bienveillance et le respect de la femme, préserver quelques pauvres filles du ma], retirer doucement et charitablement la prostituée de l'abîme où elle a glissé par mégarde ou par tentation.
Nous protestons d'avance contre toute interprétation malveillante. C"est un travers ancien mais injuste d'attribuer à un auteur les mœurs du sujet (|u'il traite : à ce compte, le doux Racine serait, depuis sa tragédie de Phèdre, un monstre fort condamnable, et le chaste Boileau lui-même aurait dérobé à Pbilis des baisers trr's-com])romoltants. Xous connaissions d'avance les perfides insinuations et les railleries auxquelles nous
exposait, SOUS ce rapport, le sujet des Vierges folles ; mais nous n'avons pas reculé un seul instant devant une tâche que rehaussait à nos yeux la religion du devoir. Quand on se sent soutenu par une idée juste et pure, on peut traverser sans crainte l'histoire du vice comme le cygne qui fend l'écume de l'eau sans souiller la plume de ses ailes.
Paris, 10 décembre 1844.