‹ Les vierges follesChapitre 5 sur 14 · DE L'ÉTAT MORAL DES FEMMES DANS LES CLASSES LABORIEUSES · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT MORAL DES FEMMES DANS LES CLASSES LABORIEUSES

Les ouvrières. — Les filles de boutique. — Les filles de théâtre.— Les modèles.— Les servantes.

Les ouvri(^-es considérées en masse offrent à Paris deux divisions bien tranchées : celles qui sont attachées à des maisons particulières, des boutiques ou des ateliers, et celles qui s'emploient dans les filatures ou les fabriques.

Les travaux auxquels se livrent les ouvrières de la première catégorie nous présentent la plus grande variété. Les unes font éclore sous leurs doigts de frais bou({uets artiliciels, ce sont les fleuristes ; d'autres colorient au pinceau les gravures étalées chez les marchands, ce sont les enlumineuses ; celles-ci conduisent l'aiguille dans la batiste découpée avec art , ce sont les lingères ; celles-là soufllent en quelque sorte sous leurs petites mains adroites et lé-

gères (le frêles chapeaux de paille ou rie satin, ce sont les modistes ; on en voit qui repassent au fer tiède les linges soigneusement trempés et purifiés à l'eau, ce sont les blanchisseuses ; il y en a qui sèment avec de la soie des bouquets précieux sur des voiles de dentelle ou des étol'fes de velours , ce sont les l)rodeuses. Ajoutons à tous ces travaux mille autres taches jo]umalières dont vivent les jeunes fdles, et nous concevrons quelle large place tiennent les ouvrières dans notre société.

Parmi ces ouvrières, quelques-unes travaillent seulement pour leur entretien ; la maison paternelle leur fournissant la nourriture et le couvert, elles ne demandent à l'aiguille que les moyens de satisfaire leur coquetterie. Le gain de la semaine leur représente des agréments d'amour-propre, comme une lleur de plus à leur chapeau, des gants frais et une robe neuve. Le travail n'est pour elles qu'un délassement à l'oisiveté. Ces jeunes filles se trouvant dans des circonstances faciles et heureuses pour résister au mal, nous n'avons point à nous préoccuper de leur sort. Si elles tombent, la faute en est à leur nature molle ou passionnée ; elles ne sauraient du moins accuser une condition sociale où le labeur lui-même s'offre à elles soulagé des durs besoins de la vie.

D'autres, au contraire, sont obligées de tirer de leiu's doigts le pain de chaque jour, le feu^ pendant l'hiver, le toit pour s'abriter et la robe pour se couvrir. Celles-là vivent sous la menace perpétuelle du besoin.

Une voix leur crie, quand elles s'éveillent au matin, toutes lasses et tout engourdies encore des œuvres de la veille : Lève-toi et travaille, sinon tu ne mangeras pas! — Le labeur ou la faim, voilà le choix terriblt-que leur laisse la nécessité. Et quel travail, grand Dieu! Elles passent souvent plusieurs nuits de suite à des tâches ingrates et abrutissantes qui les épuisent au moral comme au physique ; aucune distraction de lecture ou de promenade ne renouvelle leurs forces abattues. Il n'y a pour ces malheureuses ni ciel, ni nature, ni douce oisiveté du dimanche ; sans cesse la tête penchée sur leur ouvrage, elles poussent une aiguille éternelle qui ne s'endort pas plus dans leur main toujours en mouvement que l'aiguille de l'horloge sous Tinexoi'able doigt du temps.

Les ateliers de femmes sont pleins de sujets que leurs facultés innées appelleraient à d'autres travaux que ceux de la couture, mais qui, sous notre régime acfuel, ne sont, aux yeux de leurs maîtresses, que des aiguilles vivantes dont on tire le plus d'ouvrage possible et à moins de frais possibles. Ces malheureuses font leur tâche pour vivre, sans goût, sans amour, la rage au cœur.

Encore si ce travail éternel, imposé par le besoin, travail sans relâche, sans attrait comme sans variété, rapportait un gain convenable ! Mais tout le monde sait (jue le salaire attaché aux ouvrages de femmes est presque toujours insuffisant. Mal payées, elles manquent dos élénimis de l)ion-ètre et d'émulation qui

excitent les forces humaines. Ln pauvreté de leur toilette les fait rougir, le loyer de leur petite chambre est en souffrance et le propriétaire menace. Quelquesunes travaillent et jeûnent. Presque toutes, vers la hn du mois ou de la semaine, redoublent d'ardeur à l'ouvrage pour éteindre quelques dettes criardes. Ce qu'il y a de souffrances inconnues , de dures privations, de soupirs amers , sous ces toits délaissés , à ces petites fenêtres mornes oii veille moitié de la nuit une chandelle allumée, ne peut se raconter: il faut voir ces yeux rougis par le travail , ces petits doigts tout rudes et tout picotés par la tète de l'aiguille, ces joues amaigries , ces fronts d'une pâleur maladive, ces lèvres gercées, ces hgures atteintes dans toute la fraîcheur de leur printemps par les signes avant- coureurs de l'automne, pour se faire une juste idée du sort des ouvrières.

Qu'est-ce qu'un métier de femme? Tout juste un moyen honnête pour ne pas mourh' de faim.

La plupart des objets de pacotille étalés dans ie«> magasins de second ou de troisième ordre ont été confectionnés presque pour rien par des femmes soumises à la nécessité. Ces malheureuses, dans les temps de crise, aux approches du terme de leur loyer ou de la saison d'hiver, vendent leurs forces et leurs meubles au rabais : leurs forces à l'atelier, et leurs meubles a l'hôtel BuUion.

Heureuses encore quand le besoin- de trouver du travail ne les expose point à d'odieuses tentations !

« On assure qu'à Lyon, dit M. Buret, les commis des négociants, qui sont les intermédiaires des commandes, les dispensateurs d'ouvrage, auraient imposé plus d'une fois des conditions déshonorantes pour prix du travail qu'ils accordaient, dans des moments où il y en avait très peu, à des femmes, à des iilles d'ouvriers, ou bien s'en seraient vantés avec impudence (1). »>

Si du moins l'ouvrière traitait directement avec le marchand! Mais il y a le plus souvent entre elle et lui toute une série intermédiaire d'exploitants ou d'exploiteuses qui profitent de leurs avances de fonds pour prélever un bénéfice sur son ouvrage. Il en résulte alors que la main où reste en dernier lieu la rétribution la plus faible est présisément celle qui s'est évertuée à produire. Par le temps qui court le meilleur moyen de gagner de l'argent, c'est d'en avoir.

Tous les commerces de femmes sont d'ailleurs en proie à ces revendeuses qu'un auteur moderne nomme avec raison les parasites du petit négoce, et dont l'industrie devient pour les travailleuses une nouvelle source do misère, en faisant baisser le prix de la fabrication.

On voit donc ([uolles chances dures et pénibles les filles du peuple ont à combattre pour se maintenir ; mais ce sacrifice do tous les plaisirs de la jeunesse, ce labeur forcé, infertile, continuel, rapporte-t-il du moins en

(1) Burct, t, II. i>. ID3.

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lionneiir et en considération dans le monde ce qu'il coûte à l'ouvrière ? Non, vraiment. L'opinion publique, cette reine du monde, selon Pascal, est ainsi faite : celles qu'elle estime le moins sont précisément celles qui rendent le plus de services. On en est même venu à rougir du travail manuel. Une jeune tille qu'on rencontre par hasard dans le monde met un faux amour-propre à répondre, si on l'interroge sur son métier, qu'elle n'en a pas, qu'elle ne fait rien. L'oisiveté est devenue un signe d'aristocratie, quand elle devrait être un sujet de honte.

Dans un pareil état de choses, (p.ie deviendra la fille du peuple, jjeune et jolie, entourée de toutes les séductions d'une grande ville? — Il y en a qui résistent, direz-vous; sans doute, mais c'est de leur part un véritable héroïsme ; souvent cette résistance leur demande tant d'efforts sur elles-mêmes, que certaines- y laissent courageusement leur vie. Elles n'ont guère eu à choisir qu'entre la couche du vice ou le lit de pierre de la Morgue.

Or, l'héroïsme implique une force d'âme peu commune qu'on ne saurait exiger de toutes les natures; la plupart des filles du peuple sont d'une vertu ordinaire, et beaucoup d'entre elles succombent. Voilà l'état des choses, voilà le mal.

Ceux qui, par des raisons faciles à deviner, prétendraient nier l'influence du milieu social, et surtout l'inlluence de la misère surle mauvais état des mœurs, iraient contre l'expérience et môme contre les aveux

du gouvernement. Un rapport de police constate qu'en l'hiver de 1830, le travail ayant manqué dans les ateliers de femmes à la suite des commotions imprimées au commerce par les grandes luttes politiques, le nombre des llUes débauchées s'accrut dans une proportion démesurée. Dans les années suivantes, les causes qui provoquaient ce désordre ayant cessé, l'excès du mal cessa également, et le libertinage rentra peu à peu dans son état normal.

L'influence sur nos fautes et nos égarements de causes étrangères au libre-arbitre est un fait que les tribunaux eux-mêmes arrivent de nos jours à consacrer par l'admission des circonstances atténuantes :* ils reconnaissent que l'homme et la femme peuvent être placés dans un ordre de choses tel que, l'occasion aidant, ils sont plus ©u moins coupables en violant la loi.

Un homme prend un pain dans la hotte d'un boulanger : c'est un voleur ; oui, mais cet homme n'a pas mangé depuis trois jours: circonstance atténuante! Une fille se livre à un homme: c'est une débauchée ; oui, mais elle est tombée dans le mal par suite du manque de travail ou d'éducation : circonstance atténuante! Or, qu'est-ce à dire, sinon que la société, danscertnins cas, est complice involontaire des fautes que commettent ses enfants ?

Si nous ]'a menons maintenant ces réflexions aux ouvrières, nous verrons ([ne, poiu' la plupart d'entre elles, les circonstnnces environnantes sont mauvaises

coijseillères. Au lieu de les exciter au Lieu par l'éducation et par l'aisance de la vie, elles les poussent au contrante, par l'abrutisseiuent et par la misère, à chercher un secours dans la protection des hommes. Le travail ne s'offrant à elles que sous la forme la plus rebutante, les expose aux tentations de l'oisiveté facile et coupable. Nous ne devons donc pas nous étonner si la classe des ouvrières fournit à la débauche secrète Je plus fort contingent. Nous n'entendons niréhabiUter ni excuser pour rien au monde celles qui s'y livrent mais nous accusons en même temps de leurs fautes les conditions extérieures qui les ont prédisposées à une chute.

Si monotone et si mal rétribué que soit le travail des femmes, nous devons ajouter qu'il n'y en a pas encore pour toutes les ouvrières. Une jeune fille estelle tombée par faim et par misère dans le bourbier du vice, les femmes du monde lui objectent avec dédain : « Mais vous n'aviez qu'à travailler! » Gela est bientôt dit : toutefois, pour peu qu'on y réfléchisse, on voit que le travail, même ingrat et mal payé, n'est pas encore d'un abord très facile. Tout le monde maintenant ne peut pas travailler : vérité terrible, puisqu'elle implique cette conclusion : tout le monde aujourd'hui ne peut pas vivre ! ,

A qui s'en prendre d'un pareil état de choses? Il serait souverainement injuste d'accuser les patrons et les patronnes d'inhumanité. Ce ne sont point eux qui règlent toujours les conditions du travail ; c'est la loi

de l'offre et de la demande. L'ouvrier dépend du marchand, mais le marchand dépend de l'acheteur. Il a une famille à nourrir, son honneur commercial à défendre, ses intérêts à consulter. Ce n'est pomt un philanthrope, c'est par état et par devoir un spéculateur. 11 ne risque point que ses capitaux ; le plus souvent il risque aussi les capitaux des autres. Parmi les ouvrières qui se présentent, il est tout naturel qu'il choisisse les meilleures ; ayant une rude concurrence à soutenir contre ses voisins et contre l'étranger , il prend celles dont l'habileté doit être plus favorable au succès de son entreprise. Les autres, refusées pour cause d'incapacité, sont contraintes d'aller offrir leurs services dans des maisons inférieures et de travailler, comme on dit, au-dessous du cours. Quelques-unes d'entre elles fmissent par renoncei^ à cette besogne au-dessus de leurs forces qui ne produit au bout de la semaine qu'un gain misérable. Il ne leur reste plus alors que cette alternative : mendier ou se vendre.

Les maîtres qui se montrent les plus bienveillants envers leurs ouvrières ne sont pas les moins exposés aux coups de la mauvaise fortune. On ne conduit point les affaires avec des sentiments ; il y faut la précision mathématique des calculs. C'est une question de doit et avoir. Quelle prudence et souvent ({uelles dures nécessités n'impose point au marchand l'état général du commerce! Que de mauvaises chances à prévoir, à combattre et à déjouer 1 11 sufiit ({uelqucfois

de la fermeture d'un marché étranger, d'un changement dans la toilette des femmes, de mille causes fortuites pour détruire une branche d'industrie jusque-là très florissante. En Angleterre, des villes entières ont été dépouillées de leurs richesses, les métiers ont été suspendus, toute une population ouvrière, hommes et femmes, a été brusquement jetée sur le pavé, parce que la Mode, cette capricieuse déesse, avait conseillé aux belles ladies de ne plus porter de rubans. Les mêmes faits se reproduisent avec plus ou moins d'intensité dans tous les pays. Qui ne frémit pourtant en songeant à l'état de détresse oii une failhte, une clôture de boutique, un chômage de morte-saison, réduisent de malheureuses ouvrières qui vivent au jour le jour sur les minces produits de leur aiguille !

Les Anglais, qui se distinguent par l'esprit pratique, sinon par un sentiment d'humanité, payent leurs ouvriers et leurs ouvrières toutes les semaines (le samedi). On ne saurait croire combien cette coutume est avantageuse aux uns et aux autres. Sachant les ressources dont elle peut disposer, l'ouvrière établit son bilan en conséquence. Elle commence en général par acquitter le loyer do sa chambre, qui se loue également à la semaine, puis elle règle son compte avec les fournisseurs. De cette manière elle ne court point le risque de s'endetter. Chez nous les choses ne se passent point toujours ainsi. Le règlement des salaires se fait souvent à trop longs termes et manque de fixité. Femmes du monde (jui laiss( z attendre des mois

entiers votre argent à l'ouvrière timide, et qui la condamnez ensuite avec une sévérité implacable si vous la voyez tomber dans le mal, sachez que cet argent retenu par négligence ou par égoïsme aurait donné du pain à la malheureuse fille et lui aurait épargné d'en chercher ailleurs !

L'une, des lourdes charges pour les ouvrières en chambre est précisément le loyer de cette chambre. Paris, dit-on, s'embeiht chaque jour ; les maisons remplacent les bicoques ; les palais remplacent les maisons ; fort bien, mais oii le pauvre trouvera-t-il désormais à se nicher? Notez d'ailleurs qu'il est sous ce rapport le plus mal partagé. Une seule pièce se loue relativement plus cher que deux, un logement toute proportion gardée coûte plus qu'un appartement, une mansarde se paye comparativement un prix plus élevé qu'une belle chambre.

Il y a sans doute des raisons pour cela, et je me garderai bien de les demander aux propriétaires qui sont eux-mêmes très-chargés d'impôts. Toujours est-il que les ouvrières sont le plus souvent obhgées de se loger sous les toits, dans de petites chambres sans cheminée.

L'hiver, quand le vent siffle contre les vitres mal jointes, quand la neige s'amasse au rebord des gouttières, elles allument un poêle de fonte qui leur porte le sang à la tète et leur irrite la poitrine. Encore fautil de l'argent pour se procurer les moyens de chauffage. C'est autant de retranché sur la noLirriture. On peut dire (ju'en général, les ouvrières ne fontpoint par

jour un repas régulier. Elles mangent quand elles ont faim. A part le café nu lait le malin, auquel tiennent les plus délicates, elles vivent à la façon des oiseaux du ciel, Lecquetant de temps en temps un fruit ou un morceau de pain.

En général l'intérieur des jeunes ouvrières est propre et modeste. Leur ameublement consiste, pour les mieux partagées, en un lit de noyer, une commode, quelques chaises, une table, et enfin ce que la femme n'oublie jamais dans sa chambre, môme la moins ornée, un miroir. Dès que luit un rayon de soleil, leur journée se passe à coudre devant la fenêtre ouverte, en chantant des romances à la mode que notent dans la rue les orgues de barbarie.

Les moineaux accourent gaiement sur le toit, espérant quelques miettes de pain; car les pauvres fiUes ont bon cœur. Un matou du voisinage, attiré par l'amour de la société, vient aussi quelquefois s'asseoir à côté d'elles sur une chaise. Ce senties visites qu'elles reçoivent. Un ou deux pots de fleurs qu'elles arrosent, voilà leurs distractions. Si vous fouilhez dans un petit coffre de bois, vous y découvririez aussi des reconnaissances du Mont-de-Piété, quelques lettres d'amour et une mèche de cheveux blancs qu'elles regardent souvent avec une larme dans le coin do l'œil; ce sont les cheveux de leur mère.

Tant que la jeunesse égayé celte vie de }«rivalion et de travail ce n'est encore ({ue demi-mal; une promenade au bois, undiner sur l'herbe avec celui qu'elles aiment,

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les payent et au delà de quinze grands jours de fatigue. Mais au bout de cette vie de labeur et de folie vient l'inexorable vieillesse.

Nous ne suivrons pas les ouvrières dans cette seconde moitié de leur vie, où elles n'ont plus même la santé ni la fraîcheur pour se faire pardonner leur indigence. Ici commence une série de maux lents et croissants que nous n'analyserons pas : le courage nous manque. Il nous suffira de dire que les plus protégées, celles qui dans leurs vieux jours se rattachent aux curés des églises, finissent par entrer à la Salpètrière, sorte de dépôt commun où la société entasse ses rides et ses haillons ; les autres, exposées à la pluie et au grand air, vendent sur la voie publique des allumettes, des bâtons de sucre d'orge ou des écheveaux de fil, pour gagner quelques sous. Le soir elles rentrent tristes, seules, fatiguées, dans un taudis sans feu, sans lumière.

Pendant les huit mois que j'ai passés à la prison de Sainte-Pélagie, je me souviens d'avoir remarqué une petite fenêtre ouverte sur le toit, en manière de trappe : c'était la chambre d'une vieille ouvrière qui n'alluma pas une seule fois de la chandelle pour se coucher. Je me suis i)lusieurs fois demandé si cette chambre n'était pas plus morne que ma cellule.

La mendicité, sous certaines formes discrètes, il est vrai, n'attend pas toujours chez les ouvrières le dépérissement des forces. Il y a mille manières à Paris de solliciter la générosité sans tomber sous la main

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des agents de la force publique. J'ai souvent rencontré, l'hiver, aux abords de quelques églises, des jeunes filles de vingt à vingt-cinq ans qui imploraient par leur regard et à demi-voix la pitié des bonnes âmes. C'étaient sans doute des ouvrières sans travail, car leur mise était décente, et la rougeur qui leur montait au visage en recevant l'aumône jDrouvait bien qu'elles n'avaient point l'habitude d'un tel métier.

Nous avons déjà parcouru bien des souffrances ; nous n'avons rien dit encore des maladies et des infirmités graves qui atteignent souvent avant l'âge ces victimes de la nécessité; nous n'avons rien dit non plus des tentations auxquelles le besoin expose journellement leur probité naturelle.

Qui fournit le plus de malades àThôpital, de pauvres au bureau de bienfaisance, de victimes à la prison? La misère, toujours la misère. Enfin une triste enquête nous a appris que les cadavres dont les étudiants en médecine se servent dans les amphithé;Ures sont en grand nombre ceux de jeunes ouvrières mortes avant l'âge, quelquefois de débauche, presque toujours de faim. La plupart d'entre elles ont succombé à des maladies phthisiques; leur maigreur contraste horriblement avec la jeunesse de leur visage. Ce front i)àle sur lequel une mère devrait encore poser des baisers et où. la mort a mis le sien, ces lèvres violettes, réclament en silence contre les rigueurs de la destinée. Pauvres filles qui demandaient si peu pour vivre et pour aimer!

Ces malheureuses succombent quelquefois victimes d'une faute, mais fidèles à une délicatesse de mère bien touchante ; il leur est né un enfant dans le grenier humide et froid dont les fenêtres mal closes laissent passer le jour à travers une feuille de papier huileuse. La mère ne peut se décider à se séparer de cet enfant que Tamour lui a donné. Souvent c'est une pauvre femme abandonnée de son mari ou de son protecteur. Le gain de la journée lui suffisait à peine pour ses besoins : comment ce gain pourra-t-il maintenant s'étendre à deux? Elle tente néanmoins une besogne au-dessus de ses forces, elle mouille de ses larmes et de ses sueurs le sein aride dont la bouche de l'enfant tire un lait rare et rebelle ; mais ses pauvres forces sont bientôt à bout, elle tombe malade et meurt d'épuisement.

Telle autre — les enquêtes le constatent — devance par le suicide l'arrêt de la nature. Toutes ses ressources étant taries, ayant épuisé dans la lutte pour l'existence sa jeunesse, son courage, ses dernières illusions, la malheureuse trempe ses lèvres dans le froid calice du désespoir. En vain le sentiment de la conservation, la voix du devoir lui crient : « Cherche du travail pour vivre ! » Elle est lasse de frapper à des portes qui ne s'ouvrent point. Il lui faudrait, pour réussir, des démarches, de l'argent, du temps, des frais d'éloquence et de toilette. Tout lui manque. Elle trouve alors plus court d'allumer un réchaud de charbon dans sa pauvre mansarde, et de fermer les yeux ponr toujours.

Nous n'avons traité jusqu'ici que des ouvrières en atelier ou en chambre ; celles qui travaillent dans les filatures ou les fabriques offrent-elles sous le rapport des mœurs , de l'éducation et de la manière de vivre, un spectacle plus consolant ?

« On trouve parmi ces ouvrières, dit M. Frégier, toutes les variétés du concubinage; et il est triste de penser que cet état équivoque et immoral est le produit forcé et comme fatal de la misère {i).y> Le même auteur ajoute plus loin : « Dans cette classe d'ouvrières, on évalue seulement à un tiers le nombre des femmes unies par le lien du mariage aux hommes avec qui elles vivent. » Ces hommes étant en général durs et grossiers, les malheureuses qui cohabitent avec eux ont beaucoup à souffrir d'un commerce fondé, la plupart du temps, sur de froids calculs d'intérêt. Le lien du mariage, si faible qu'il soit, contient toujours un peu la férocité naturelle aux individus d'une certaine trempe ; quand ce lien manque, leurs compagaes subissent les actes d'une brutalité révoltante. Les femmes qui remplissent à la fois les fonctions d'épouse et de servante, ne recueillent le plus souvent de cette triste tâche que des insultes grossières, des affronts

(l) Des classes dangereuses, t, I. pag. 1)7.

et des coups. C'est surtout quand l'ouvrier rentre ivre après la paye du samedi que ces créaLures effrayées le reçoivent avec une soumission tremblante qui ne parvient pas toujours à le calmer. Les rues populeuses ne manquent point d'hommes qui battent ainsi régulièrement leur femme, une fois la semaine, et dont les voisins ne s'inquiètent guère, parce que ce n'est point une épouse légitime.

La famille, lom d'être, comme dans le mariage, un motif d'union et de fidélité, devient pour les. malheureux couples vivant en dehors de la règle un sujet de refroidissement et peu à peu de dégoût. Nous reculons ici vers les conditions de la barbarie et presque de l'animalité. A peine se sentent-ils des ailes que les petits s'échappent du nid et s'éloignent de leur mère pour aller chercher leur nourriture. Ce sont ces enfants qu*on rencontre dans les rues, garçons et filles, qui, demi-vètus, malpropres et les pieds dans la boue, courent après les passants qu'ils obsèdent pour requérir leurs générosités. « Le lien sacré des familles, dit M. Buret, s'il est jamais formé, est bientôt rompu par la dissolution et l'indiscipline des enfants, et par la négligence des parents. Les sentiments de la paternité et de l'amour fihal ne résistent pas aux rudes épreuves de la misère. Les parents essayent de se débarrasser au plus vite du fardeau coûteux (jue leur impose la famille; et les enfants, aussitôt qu'ils sont en état de travailler, deviennent étrangers

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à leurs parents qui n'ont rien à attendre de leur reconnaissance. »

Ce que deviennent ces enfants abondonnés sur la voie publi(|ue, on le devinera aisément si l'on songe à tous les attraits de libertinage et de gain plus ou moins illicite que leur offrent nos grands villes. Un bon nombre des petites filles de sept à douze ans, ainsi négligées par leurs parents, chez lesquels elles rentrent à peine la nuit pour se coucher, abusent de leur fausse innocence pour obtenir des friandises et de l'argent. Les parents ferment les yeux sur ce coupablo trafic ; peu leur importe comment leurs enfants vivent, pourvu qu'ils ne vivent pas à leur charge. M. Béraud, ex -commissaire de police, chargé spécialement du service actif de l'attribution des mœurs, a rencontré même de ces petites filles « que leurs pères ou leurs mères envoient, sur la voie pubhque, dans l'intérieur de Paris et dans les quartiers voisins des barrières, où, vers la fin du jour, elles accostent franchement de vieux libertins qui sont (juelquefois en relations réglées avec elles, et qui viennent un jour par semaine à des rendez-vous assignés d'avance. Ces petites filles ont leurs habitués (1). »

Quand ce n'est point le libertinage qui ramasse en chemin ces enfants, c'est quelque autre industrie non moins déplorable. « Les enfants issus de conjonctions

(1) Les filles ji)uhliques de Paris, l. II, p. 212,

illégitimes sont, suivant M. Frégier, prédestinés par leur naissance à tous les coups de la mauvaise fortune. Placés dès leur bas âge sur la pente du vice, entourés de mauvais exemples, sollicités par des passions éveillées avant le temps, ils se perdent lorsqu'ils savent à peine discerner le bien d'avec le mal. C'est parmi eux que les fauteurs de la mendicité, du vagabondage et du vol cherchent et trouvent des recrues. Les rapports annuels de la société du patronage des jeunes libérés de Paris renferment à cet égard des documents non moins intéressants que positifs (i). » On voit que le désordre, suite inévitable de ces unions malheureuses, ne s'étend pas ici seulement à l'homme et à la femme, mais encore au fruit innocent de leur commerce, qu'il corrompt et vicie dans le germe.

Hâtons-nous pourtant de le dire : le concubinage est encore l'état le plus honnMe dans lequel puisse vivre une ouvrière pauvre et dépendante. Beaucoup d'entre, les femmes qui travaillent dans les filatures ou les fabriques sont obligées de descendre phis bas dans l'abîme.

« Si j'en crois ce qui a été rapporté, écrit ^I. de Villermé, beaucoup de filles et de jeunes femmes des manufactures abandonnent souvent l'atelier dès six heures du soir, au lieu d'en sortir à huit, et vont parcourir les rues dans l'espoir de r. ncontrer (pielque étranger (prclles ijrovoipiont avO(^ une sorte d'embar-

(1) Des classes danrjorcuscs, t. II, -fi. lOO.

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ras timide. On appelle cela dans les fabri(|iies faire son cinquième quart de journée (1).

Quelle conduite tenir devant de pareils faits ? Blâmer avec une rigueur morose les égarements de ces ouvrières? Gela n'est plus possible quand tous les économistes de bonne foi, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions, se montrent d'accord pour attribuer ce dérèglement des mœurs à la misère. «Les femmes, poursuit M. Buret, ne gagnent nulle paît de quoi vivre. Les ouvrières en soie du Midi, employées à préparer les cocons, opération la plus dégoûtante de l'industrie, ne gagnent pas plus de BO centimes par jour. Nous avons vu que l'industrie forçait les jeunes filles de recourir à la prostitution comme moyen d'existence. A Sedan, dont la population ouvrière est supérieure en caractère et en ressources à celle des autres villes manufacturières, on déplore généralement le libertinage prématuré des filles, la tendance qui les entraîne à la prostitution. Il est de notoriété publique que les jeunes ouvrières des grandes villes ont recours, pour aider à leur entretien, à la subvention qu'elles retirent d'un commerce passager avec quelque célibataire d'une condition plus élevée que la leur (2). »

Telle qui n'a pas d'argent pour se nourrir en trouve pour boire. La misère, qui le croirait? est sœur de

(1) Tableau de ïctat physique et moral des ouvriers, par M. Villcrmé, t. I, p. 226.

(2) De la misère des classes laborieuses, t. II, p. 193.

l'ivrognerie. L'abus des liqueurs alcooliques produit chez les jeunes cotonnières un abrutissement fatal, « Plusieurs de ces infortunées, dit M. Frégier, n'ont pas de chemises ; elles ne portent qu'une légère robe de toile, et l'hiver elles cherchent dans l'abus habituel des boissons fortes la chaleur que leur refuse un vêtement insuflisant. »

La dépravation des mœurs dans cette même classe d'ouvrières tient quelquefois à l'indifférence du maître pour tout ce qui touche à la décence des ateliers. « L'entrepreneur et les contre-maîtres, avoue M. Frégier, dont on ne suspectera pas le témoignage, ne dirigent leurs efforts que vers la production; ils ne paraissent s'inquiéter aucunement de la moralité des travailleurs. »

Il est parfaitement vrai que certaines fabriques ne sont point, il s'en faut de beaucoup, des écoles de vertu. Des petites filles de sept à huit ans y entendent de la bouche des hommes ou des jeunes garçons les propos les plus dégoûtants; les individus des deux sexes, fort légèrement vêtus, travaillent pêle-mêle à côté les uns dos autres ; une atmosphère malsaine, chargée de miasmes et de paroles impures,.attriste ces ruches de l'industrie oii le bourdonnement des voix se mêle au cri plaintif des machines. Un tel état de choses a certes lieu d'affliger les vrais amis de l'industrie, ceux <jui croient que le travail sagement conduit serait au contraire une source d'ordre et de moralité.

Un dernier trait montrera la démoralisation des

filles employées dans les fabriques, c'est que plusieurs d'entre elles ne connaissent même point le sentiment de la maternité. Une ouvrière de seize ans est-elle devenue grosse par les œuvres de quelque ouvrier comme elle, ou d'un bourgeois de la ville, elle n'aspire plus qu'à sa délivrance. Quand le terme de sa grossesse approche, elle entre à l'hospice, où elle se débarrasse au plus vite de son enfant comme d'un poids incommode; l'accouchement n'est pour elle qu'une fonction brutale, une simple exonération. Ceci fait, elle retourne à l'atelier et recommence son train de vie, sans s'inquiéter désormais de sa progéniture, qu'elle abandonne, sans regret, entre les mains de la charité publique.

Rien n'égale leur insensibilité, si ce n'est leur imprévoyance.

Un médecin de mes amis, passant dans l'une de ces rues obscures et froides qui serpentent à travers certains quartiers de l'Hôtel de Ville, fut requis par une portière de monter dans une maison de mauvaise mine pour délivrer une femme qui était en mal d'enfant. Ayant grimpé jusqu'au toit un escalier raide et boueux, il entra dans une mansarde indiquée, où il trouva une jeune ouvrière couchée sur un grabat. La malheureuse manquait de garde et de tisane. Une horrible pâleur couvrait son visage maigre. Elle accoucha assez heureusement, quelques instants après l'arrivée du docteur ; mais on ne voyait chez elle ni layette, ni langes préparés pour recevoir l'enfant; la

mère elle-même n'avait par de draps, une simple et légère couverture la défendait misérablement des injures du froid. Le médecin fut obligé de laisser son foulard pour envelopper le pauvre nouveau-né si mal reçu à son entrée dans le monde.

C'était une ouvrière qui avait quitté le quartier Saint-Antoine où elle était employée dans une filature de coton.

La statistique constate que la mortalité est trèsconsidérable parmi les ouvrières des fabriques. Les" abstinences de nourriture et les excès de boisson, la nature de leur travail, le manque de vêtements préservateurs du froid, le peu de précautions que prennent ces pauvres filles pour éloigner les causes de maladie, tout contribue chez elles au déclin prématuré des forces et de la santé. Qui s'inquiète d'ailleurs qu'elles vivent ou meurent ? Elles y tiennent si peu ellesmêmes! On se demande pourtant si pour qu'il y ait une industrie florissante, il ne faut pas vouloir une race vaillante de travailleurs et de travailleuses. Il est bien vrai qu'on compte plus aujourd'hui sur les métiers automatiques et les machines que sur les forces humaines pour accroître la production. Certes je ne suis point de ceux qui méconnaissent la grandeur de ce mouvement, il faut conquérir et soumettre la matière ; c'est le moyen d'étendre et de multiplier la fabrication à bon marché, le bien-être pour tous. Nous n'avons point accusé les négociants ; n'accusons pas davantage lus maîtres de fabrique. Les uns et les

autres sont dépendants de l'ensemble du système. Beaucoup d'entre eux, j'en suis sûr, gémissent au fond du cœur des souffrances personnelles qui les entourent ; mais qu'y faire ? Ils sont les premiers engagés dans la lutte ; ils ont une position à défendre, et dans l'intérêt même de ceux ou de celles qu'ils emploient, ils sont forcés de mesurer les salaires aux bénéfices.

La misère est, on l'a vu, la cause principale des désordres qui régnent dans la classe des ouvrières. Nous avons tenu à recueillir .cet aveu de la. bouche des économistes et des fonctionnaires obligés à des ménagements de langage. Il importe en effet que nos lecteurs, même les plus modérés et les plus ombrageux, ne puissent nous accuser d'exagération. Ce n'est point un pamphlet amer et maussade que nous adressons à la société ; nous lui soumettons des faits qu'elle doit connaître et juger. Tel qu'il est, ce tableau de l'état moral des ouvrières, surtout des ouvrières de la seconde classe, nous semble néanmoins assez grave et assez attristant pour motiver les conclusions qu'on lira dans la suite de cet ouvrage. Nous remettons à parler ailleurs du moyen d'améliorer le sort des travailleuses ; il nous suffit quant à présent d'avoir constaté que ce sort est jusqu'ici précaire, dégradant, trop souvent immoral. Le gain de chaque jour, loin de fortifier l'ouvrière contre les chances du libertinage, l'entraîne par insuffisance à mille transactions secrètes qui achèvent quelquefois de rendre son existence vile et misérable.

Si des ouvrières nous passons aux filles de boutique, nous serons également obligés à une division; les unes occupent dans de gros magasins certaines charges assez fortement rétribuées, comme la tenue des livres ou du comptoir ; les autres, employées en sous -œuvre dans des étalages ou des maisons de vente, gagnent sauvent à peine leur nourriture. On conçoit donc que les premières trouvent dans leur position heureuse et stable des armes positives contre les attraits intéressés du vice ; mais il n'en est pas ainsi des secondes. Quelques-unes demandent à un amour illégitime et souvent même au libertinage V entretien que leur refuse la boutique.

Nous dirons au reste de ces lilles ce que nous avons dit des ouvrières : loin de nous l'idée de les confondre avec les femmes de profession immorale dont il sera parlé dans la suite. Le besoin de gagner leur pain réduit involontairement les jeunes personnes à ces états périlleux qui n'imposent point absolument le vice, ni le déshonneur, mais qui en sont trop souvent l'occasion.

11 y a certes à Paris des boutiques et des magasins parfaitement honnêtes, oii les jeunes filles sages et bien élevées trouvent l'emploi rémunérateur de leur temps, un refuge contre les mauvais conseils de Toi-

sivelé, une manière de vivre qui n'impose aucun sacrifice à la vertu. C'est même, nous aimons à le reconnaître, la règle générale. Il y aurait donc de Tinjustice à jeter la moindre défaveur sur une profession qui mérite au contraire notre respect. Le commerce est encore de nos jours Tégide des bonnes mœurs. Toutefois, à côté des établissements honorables se trouvent dans toutes les grandes villes des boutiques équivoques oii les filles un peu jolies cherchent dans réclat du comptoir le moyen de se mettre en évidence. Elles servent ainsi de décors à effet et pour ainsi dire d'enseignes vivantes pour attirer la pratique.

Presque toutes les jeunes personnes qui tiennent de semblables emplois y sont amenées par un motif très excusable: il faut vivre. Je vei\x même croire que la plupart d'entre elles se promettent bien de résister aux tentations. Toutefois, le désir de contribuer au succès de la vente leur apprend bien vite ces mille artifices de coquetterie qui (elles se l'imaginent du moins) ne coûtent rien à leur honneur de femme. Il leur faut pour réussir toutes sortes de qualités peu sévères : un certain abandon dans les poses, une affabiUté banale, des coups d'œil vifs et insidieux, lancés à propos, enfin ces mille riens engageants par lesquels ces pauvres servantes de l'acheteur prêtent à la marchandise une valeur ({ui lui manque. Le but en effet de toutes ces œillades tendres, de ces paroles si douces, dites d'une voix veloutée, n'est

souvent que la vente d'une paire de gants, d'une cravate ou d'un savon parfumé. La propriétaire du fonds spécule sur la illle de comptoir pour suppléer à la qualité des denrées par les appas et les charmes de celle qui les débite. Il n'est pas douteux, en effet, qu'on paye plus volontiers un objet trois fois sa valeur à une jolie marchande, qu'une seule fois à une laide ; mais qui ne voit en même temps dans cette industrie froidement calculée un dégradant abus des plus jolis dons de la nature ? L'abandon de sa personne n'est, pas la seule manière qu'une femme ait de se vendre. Telle qui est contrainte par état de distribuer au premier venu son sourire, ses bonnes grâces et ses avances, exerce pour vivre une sorte de prostitution morale, dont presque tous les quartiers de la ville renouvellent chaque jour, sous nos yeux, le spectacle affligeant et vulgaire.

Les débits de tabac, les estaminets, certains cabinets de lecture, les boutiques de toilette d'hommes, sont }iarticulièrement sujets à celte exploitation du sexe le plus convoité. La fdle de boutique, pour peu qu'elle soit jeune et assez jolie, entre au. moins pour un dixième dans tous les objets que les habitués achètent ou consomment sous ses yeux. C'est elle qu'on fume en partie dans les cigares, qu'on déguste dans le café, qu'on marchande dans les bretelles ou les cols de chemise, qu'on lit dans les journaux et les rom.ans.

Celte espèce do cour sans cesse renouvelée, et

toujours la même, agit sur ces pauvres filles d'une manière différente selon la variété des caractères. Chez les unes, elle produit une sorte d'ennui et de dégoût de l'homme qui dégénère bientrjt en rouerie; faire beaucoup espérer, tenir peu, telle est la devise de ces créatures blasées qui entendent, tout le jour, sur mille bouches indifférentes et menteuses , le même compliment à quelques variantes près. Elles payent en même monnaie banale, c'est-à-dire en œillades et en paroles sans résultat, les lettres de change que certains collégiens naïfs tirent à vue sur leur personne. La continence, toute physique, il est vrai, est moins rare qu'on ne pense chez les boutiquières ; ces filles souriantes et accortes qu'on croit être à tout le monde, ne sont souvent à personne, sauf le cas assez rare d'un entreteneur. D'autres, et ce sont celles, hélas ! qui ont le cœur tendre, s'abandonnent au contraire à mille intrigues dont la propriétaire du fonds retire tous les profits, et elles toutes les pertes. Cette vie de dissipation et de libertinage ne tarde pas à flétrir leur santé ;la maîtresse, s'apercevant alors que leur fraîcheur usée, leurs charmes défleuris, n'attirent plus de chalands, les met froidement au rebut comme des marchandises passées do mode. Le sort de ces filles est aussi versatile que les industries auxquelles se prête leur concours sont souvent éphémères ; leur position n'offre en général aucune stabilité. Quelques-unes, dans l'espace d'une année, passent par trois ou quatre boutiques diffé-

rentes, vendant un jour des bijoux faux, un autre jour des parapluies ou des lorgnettes, elles Unissent quelquefois par ces étalages du Palais-Royal ou l'achat d'une paire de gants, d'une brosse à moustache ou d'un cosmétique n'est souvent que le prétexte d'une conversation à voix basse (1). Les yeux brûlés à la lumière du gaz, les doigts rougis, pendant l'hiver, au froid pénétrant des galeries, le front ridé avant l'âge de veilles et de soucis, les malheureuses ont passé leur vie à chercher un état, et la vieillesse les surprendra demain dans celte poursuite inquiète, infructueuse. Il ne leur reste de tous ces manèges de la coquetterie qu'un présent maussade et un avenir plus menaçant encore. Quelques-unes d'entre elles ont pourtant joui dans leur temps d'une réputation de beauté. Elles ont fait la fortune d'une boutique ou d'un café. Ce qu'elles ont reçu de madrigaux, de lettres ou de déclarations d'amour ne peut se comparer qu'aux pâquerettes des champs ou aux étoiles filantes d'une nuit d'été. Un beau jour ces reines du caprice ont disparu de leur trône (c'est le comptoir que je veux dire) et qui sait ce qu'elles sont devenues? Vous voulez connaître le lendemain de la jeunesse, de la beauté, des folles amours, demandez à l'hôpital, demandez à la tombe.

(I) Ces étalages n'existent plus. Kst-il nécessaire de prévenir une fois pour toutes que ce livre a été publié en 1840 ?

Il y a une autre exploitation de la femme bien autrement large et dévorante, c'est celle qu'en font nos théâtres. Nous ne parlons point ici des actrices dont quelques-unes réussissent à se créer une position d'éclat, quoique toujours dépendante, mais des figurantes, des rats, et mêmes des jeunes artistes, connues plus spécialement sous le nom d'élèves dramatiques.

Les figurantes reçoivent, suivant les théâtres, une somme légèrement variée, mais toujours médiocre, qui ne suffit même pas aux premiers besoins de la vie ; aussi les voit-on affluer, le soir, aux abords des coulisses avec des robes de guingan déteintes , des mains nues, des châles passés de mode. Ces malheureuses viennent, à travers la pluie et la boue, pour servir les amusements du public. Pauvres larves que la fée d'un coup de baguette va transformer sur la scène en papillons éclatants î

Rien de plus affligeant que l'intérieur des coulisses d'un théâtre: nous avons été étonné, en les visitant, de tout ce que les plaisirs de l'homme contenaient au fond de misère et de néant. Ces filles s'h;ibillcnt et se déshabillent plusieurs fois dans la soirée ; elles fardent sous un rouge grossier la pâleur habituelle de leurs joues et la tristesse de leur âme ; simples choses

à effet, elles fonctionnent sur la scène comme des décorations vivantes sans caractère, et pour ainsi dire sans individualité qui leur soit propre. On ne les engage pas, on les loue. Ce ne sont plus des femmes, mais des machines à exercices chorégraphiques. Leur sort offre quelque ressemblance avec celui des soldats ; elles passent la revue à certains jours devant le directeur de théâlre, espèce de général en gants blancs et en habit noir, qui inspecte leur ligure, leurs bras, leurs mollets, afin de déterminer leur emploi dans les répétitions générales. La grande ambition de ces pauvres lilles, servantes du public, est de se donner dans le monde pour des artistes : mais en général leur condition est, du tout, inférieure à celle des servantes de maison, car riiomme est encore moins exigeant dans la recherche du confortable chez lui que dans ses amusements au dehors.

Nous avons dit que ces malheureuses gagnaient à peine de quoi vivre ; la ligure qu'elles font à la scène n'est donc, pour la plupart, qu'un moyen et un prétexte de se mettre en évidence. Leur gain de théâtre, fùt-il en effet })lus considérable qu'il ne l'est réellement, ne saurait suffire à une vie fatigante et fiévreuse, dont les veilles prolongées augmentent encore la dépense. Il leur faut inventer une autre source de profits, et fou devine aisément ce qu'elle peut être. Le théâtre ne leur fournissant point un revenu stable et honnête, elles sont presque toutes obligées

de mettre leur personne en exploitation ; c'est le fonds qui leur manque le moins.

Dira-t-on pour justifier l'état actuel des choses que les fdles engagées dans de telles professions y sont toutes amenées par des vices? En vérité, ceci ne serait point exact. Ne savons-nous pas que le travail, et surtout le travail des femmes, est, par le temps qui court, difficile à obtenir ; il faut ensuite y apporter certaines dispositions dont toutes les jeunes filles ne sont point dotées par la nature. Telle qui sait remuer avec élégance le bras et la jambe ; qui, par son minois piquant, sa taille fine et son air espiègle remplit à merveille les rôles muets à la scène, aurait peut-être fait une détestable ouvrière ; il faut bien tenir compte ici de la diversité des aptitudes qui règne aussi bien parmi les femmes que parmi les hommes.

La misère n'est pas, il faut le dire, la seule cause qui détermine les figurantes à monter sur les planches ; c'est aussi la vanité. Plus 'd'une parmi elles sort d'une loge de portière; elle a vu toute jeune des actrices; elle a même promené ses doigts sur le piano. Les commères du voisinage lui ont dit qu'elle avait de la voix, du talent et de bonnes manières ! Son miroir lui a dit qu'elle était jolie. Gomment aurait-elle résisté au rêve de tant d'autres jeunes filles : être reine de théâtre ; recevoir les applaudissements de la loule ; se voir courtisée, fêtée par les gens du monde î — Quel désenchantement! Les directeurs lui déclarent (pie ses moyens dramatiques ou lyriques sont nuls,

mais qu'on pourra l'utiliser comme figurante. La malheureuse persiste à se croire et à se dire artiste. Le théâtre a, d'ailleurs, des attraits qu'on ignore : le soleil de la rampe, les agaceries des coulisses. Qu'importe à cette étourdie d'avoir froid pendant le jour, d'avoir faim, tant qu'elle peut jeter le soir sur ses misères une loque de pourpre semée de paillettes d'or !

Malgré ces minces compensations, elle est triste, la vie des figurantes. L'actrice qui avance en âge conserve du moins son talent ; mais à ces pauvres filles n'ayant pour elles que la jeunesse, la fraîcheur, une désinvolture piquante et hardie, que reste-t-il quand vient l'hiver de la caducité? Avec les années et les soucis, les figurantes tombent dans les froides ténèbres d'une vieillesse lamentable. Ce sont elles qu'on rencontre alors sur nos boulevards, malpropres et demi-nues, enviant aux chevaux de luxe, pendant l'hiver, la chaude couverture de laine qui les défend contre les injures de la saison. D'autres, plus perverties, continuent de servir dans les théâtres, mais à titre cette fois d'entremetteuses, d'ouvreuses de loges ou de mères d'actrices. Elles donnent des leçons de vice et de rouerie aux jeunes filles de bonne volonté qui débutent dans la carrière.

Malgré toute la surveillance des directeurs de théAtie, une corruption précoce règne derrière le rideau de la scène. Que de sombres réalités cache ce royaume des illusions I Les rais de l'Opéra, jeunes

enfants de douze à seize ans, ont déjà sur les lèvres des chansons obscènes.

Les filles, engagées comme apprenties dramatiques dans les théâtres d'élèves, mènent une conduite qui n'est pas moins affligeante. M. Béraud, qui a eu plus d'une occasion de les observer de près dans l'exercice de ses devoirs, nous les représente hardiment comme disposées à entrer dans les vues du premier libertin venu qui consent à payer leurs complaisances. Il ne se déguise même pas la cause de cette démoralisation hâtive : <f C'est le besoin, nous dit-il, qui les pousse au libertinage, et tant qu'elles ne sont pas nubiles, elles se hvrent aux mêmes actes de prostitution, pour entrer dans la classe des femmes galantes, lorsque l'âge leur permettra de donner toute l'extension possible à leur débauche (1). »

Le môme auteur nous apprend « qu'elles passent au moins six mois sans toucher la moindre paye, pour obtenir ensuite 24 à 30 francs répartis dans les six mois suivants, 80 à 100 francs pour la seconde année.» On comprend dans quelle misère et, par suite, dans quel libertinage tombent alors ces apprenties de l'art théâtral chez lesquelles

Le vice n'attend pas le nombre des années.

Faut-il rapi)rocher des élèves dramatiques ces petites musiciennes ambulantes, qu'on rencontre çà

(1) Des filles publiques, par Béraud, t. II, pag. 224.

et là sur la voie publique, dans les promenades, souvent même jusque dans l'intérieur des cafés ou sur les bateaux à vapeur? Le teint bruni, l'œil effronté, la voix cassée et morne, elles chantent accompagnées d'un violon criard des romances anciennes qui achèvent de perdre toute fraîcheur sur leurs lèvres. Quand vient le moment de la collecte, elles promènent autour des bancs une petite tasse en forme de sébile, dans laquelle les plus généreux laissent pompeusement tomber quelques sous. Quoique l'habitude ait rendu de tels actes en quelque sorte mécaniques, nous avons toujours remarqué dans ce moment -là, sur le front de ces enfants, sur leur pauvre figure maussade, une petite rougeur de honte et comme un air de tristesse qui nous touchait jusqu'aux larmes.

Il fat un temps, en Grèce, oii, s'il faut en croire la chronique, la beauté par pur désintéressement et par enthousiasme de l'art ne craignait point d'abaisser devant l'artiste les voiles de la pudeur, ainsi que firent les cinq jeunes filles d'Agrigente devant le peintre Zeuxis.

Les choses ont bien changé depuis ce temps-là. Les femmes qui se rendent maintenant dans Tatelier d'un artiste pour y poser n'y sont plus conduites par dévouement, ni même par vanité ; elles y sont traînées

par le besoin li'im état. Maintenant le rôle de modèle est abandonné à de pauvres fdles nées dans le peuple, juives pour la plupart, qui font de ce sacrifice à l'art un trafic et une profession. On est modèle comme on est ouvrière en robes ou blanchisseuse. Aussi disent-elles, en rentrant de la séance, qu'elles viennent de travailler. Le seul prétexte moral qui pourrait excuser à nos yeux chez la femme une telle révélation de ses formes les plus secrètes, comme le sentiment du beau, l'amour de la peinture ou de la sculpture, leur manque donc absolument. La faim, cette vieille vendeuse d'esclaves, détache seule de ses doigts hideux et maigres l'épingle qui maintient le fichu de coton sur le sein palpitant de ces pauvres filles.

Le modèle a pour industrie d'étaler aux yeux des artistes la nature telle que Dieu l'a faite, sinon dans toute sa beauté primitive, au moins dans toute sa nudité. Cette femme, en s'exposant ainsi sans aucun voile aux regards d'un homme, et souvent de plusieurs, n'éprouve aucune honte ; aussi bien elle exerce en cela son métier. La fonction qu'elle remplit, le service qu'elle rend à l'art, tout la revêt en quelque sorte d'un certain caractère inviolable. Mais au moment où cesse l'exercice de sa charge, le modèle finit et la femme recommence. C'est alors qu'on en voit plusieurs rougir de se trouver nues en présence d'un étranger, et se tourner contre le mur avec embarras, cherchant derrière les chevalets chargés de toiles peintes un endroit obscur, pour remettre plus secrètement leurs bas et leur robe.

Il ne faut calomnier aucune profession. On trouve, je veux le croire, des modèles d'atelier qui sont aussi des modèles de bonne conduite. Qui pourrait nier cependant que cette banale et mercantile exposition de ses formes ne doive altérer chez la femme le sentiment de la dignité morale? Quelques-uns des modèles s'abandonnent à des excès de boissons et fréquentent les cabarets du plus bas étage. C'est pourtant de ces figures usées et flétries par des habitudes grossières que les artistes tirent les tètes idéales de leurs saintes et de leurs madones (1).

On demandait un jour à une belle juive, qui passait pour plus honnête que ses camarades , pourquoi elle exerçait un métier aussi équivoque. — « D'abord, répondit-elle, parce que je n'en sais pas d'autre, et ensuite, j'aurais bien de la peine à en trouver un qui me rapportât autant que celui-là. » Les modèles gagnent en effet 4 francs, toutes les fois qu'ils travaillent, ce ([ui est énorme pour une journée de femme.

Les poseuses n'ont guère besoin que d'être bien faites, ce qui est encore une considération très-grave pour ces pauvres filles ignorantes, qui n'ont ni le temps, ni les moyens de se mettre en apprentissage. Il n'est môme point nécessaire qu'elles soient belles de tout point, il leur suffit d'une partie du corps bien réussie; la jtlupart des modèles louent aux artistes qui

(1) Le modèle qui a servi ii (jirodrt pour son Atnla est mort à trente ans, au coin d'une borne, brûlé de boissons alcooliques.

la tête, qui les bras, qui les mains et le reste ; car le détail n'est souvent pas moins recherché que l'ensemble. Si Ton réfléchit maintenant à la difficulté qu'il y a pour une ouvrière de gagner sa vie dans un métier pénible et clièrement appris, on comprendra que le rôle de modèle, malgré les sacrifices qu'il impose à la pudeur, soit très en vogue parmi certaines femmes.

Pauvres filles naturelles du juif errant, venues clandestinement au monde, et, pour ainsi dire, par hasard, à peine sont-elles nées qu'elles courent déjà les ateliers et les rues, posant et mendiant. Quelques-unes d'entre elles ne tardent point à porter dans leur organisation flétrie, étiolée, maladive, les traces d'une vieillesse précoce. Il est déplorable de voir en effet ces mêmes filles à vingt ou trente ans, les épaules étroites, les seins flasques, le col décharné, les bras en fuseau, les jambes grêles, les joues évidées, les veines pauvrement nourries d'un sang incolore. Ce dépérissement de plus en plus sensible de la beauté amènera tôt ou tard la décadence de l'art.

Qui n'éprouverait un serrement de cu'ur involontaire en s'aventurant dans ces juiveries profondes et farouches, où fourmille une population étrange? Des femmes de trente ans, presque toutes grosses ou à la veille de l'être, gardent de nombreuses familles. Les enfants des deux sexes sortent de là par larges couvées, et comme les petites filles sont généralement belles, ou du moins promettent de le devenir, elles vont chercher do l'ouvrage dans les ateliers. Nous

avons expliqué la cause pour laquelle ces promesses ne tenaient pas toujours, et dit comment le fruit mourait souvent dans sa Heur. Quoi qu'il en soit, les filles juives naissent presque toutes avec un caractère de tète que les artistes ne retrouvent i)oint aux autres femmes, et qu'ils ne peuvent remplacer aisément. Il faut qu'il y ait une vie bien mystérieuse et un caractère bien indélébile dans ce peuple hébreu qui maintient le type de la beauté parmi les nations modernes, comme il conservait parmi les anciens le dogme de l'unité de Dieu.

Anx modèles nous pourrions rattacher ces femmes qui servent de sujets à certaines démonstrations techniques dans les cours d'accouchem-ent. Il faut que la faim ait contracté avec le vice des accouplements bien hideux ])0ur faire descendre des créatures, malgré la pudeur naturelle au sexe, vers un rôle semblable. Le professeur explique froidement la chose, preuves en

main, en présence d'un auditoire déjeunes gens

Mais h.itons-nous de tirer le rideau sur une pareille scène; on désespérerait de la morale, et l'on rougirait presfpu' de l'espèce humaine, telle que la nécessité l'a laite, .-i l"o!i n'espérait pour «lie dans l'avenir une grande et juste réhabilitation.

Ne faut-il i>as, dans l'intérêt de l'art et de la science, qu'il y ait des femmes exerçant de telles fonctions? Oui, sans doute; mais ces fonctions pourraient s'ennoblir i)ar le dévouement, par le sentiment de l'utile, par riiéroïsme même de la vertu, par le volontaire

sacrifice de la pudeur s'iinmolarit au bien général. Il faut des modèles aux beaux-arts; il faut des sujets à la science. Ce qui uous afflige, c'est qu'à de tels services s'attache une condition de gain; c'est que de pareils métiers s'imposent à de pauvres créatures n'ayant guère la liberté du clioix, etque la civilisation à laquelle nous devons tout s'avance dans le monde comme le char de la déesse indienne, écrasant sous ses roues les membres palpitants des victimes.

YI

Combien d'autres états exposent à mille périls journaliers la vertu et la réputation des femmes ! Il serait inutile de les énumérer.

L'une, des conditions les plus favorisées est celle des servantes de maison. Le sort de ces femmes vivant à l'état de domesticité est généralement plus heureux que celui des autres travailleuses. La plupart des fonds placés à la Caisse d'épargne sortent de ces mains obscures et ménagères. Il leur est facile, en effet, de prélever sur4eurs gages et leurs achats quotidiens certaines primes, qu'elles encaissent sourdement pour leurs vieux jours. Ceci prouve, au reste, combien nous avons encore fait peu do chemin dans la voie du progrès, puisque la servitude , sous une forme il est vrai très-adoucie, est encore, de notre temps, l'état leplus proiitable, tandis que la liberté

constitue au contraire pour la femme prolétaire un obstacle réel au gain de son existence, par conséquent un danger pour son honneur.

Nous ne dirons rien sur les mœurs des servantes. Leurs maîtresses en savent plus que nous à cet égard. On assure même que pour trouver une confidente et mieux couvrir leurs intrigues , certaines déesses de la mode cherchent à gagner leur femme de chambre en lui permettant une RuiouretLe.

Une belle lllle, venue de la Normandie, demeurait depuis un an, à titre de bonne, chez un vieux célibataire. La chronique scandaleuse disait qu'elle était à la ibis servante et maîtresse. Au bout d'un certain temps, et par suite de je ne sais quel mystère physiologique, les roses de la jeunesse renaissaient de jour en jour sur les joues fanées du vieillard, tandis que les feuilles sèches de la caducité commençaient à remplacer les fraîches couleurs et les dix-huit ans de la jeune fille. Tous les deux faisaient honte à voir ; mais la femme faisait pitié.

Le travail qui devrait être pour la femme une ferme barrière et une sérieuse défense contre le vice, n'est, trop souvent, qu'un palliatif chimérique et impuissant. 11 est des ouvrières, on l'a vu, qui se trouvent plus ou moins contraintes de demander à la débauche secrète un supplément de salaire. D'autres fois, le

LES YIERGES FOLLES

travail est par nature tellement environné de périls et de tentations, qu'au lieu d'éloigner les occasions de chute il les fait naître et les multiplie : nous venons d'en avoir la preuve dans les filles de boutique et de théâtre, dans les modèles, enfin dans toutes les jeunes personnes que leur industrie met spécialement en rapport avec les hommes. Il y en a sans doute parmi elles qui se conduisent honnêtement ; nous n'entendons pas dire que les causes de libertinage créées par les états qu'elles exercent soient absolues, fatales, irrésistibles; mais nous soutenons, et tout esprit sensé sera de notre avis, que les jeunes filles placées sous de telles influences ont plus de mérite que d'autres quand elles résistent au vice, et moins de tort quand elles y succombent.

Certes, la liberté humaine n'est pas un vain mot: nous devons l'affirmer, au risque d'être dur vis-à-vis des filles déchues. La conscience publique ne peut absoudre les écarts de conduite, fût-ce mémo en face des circonstances atténuantes. Toutefois n'est-il point permis de peser les actes dans la sévère balance de la justice et de placer d'un côté la faute, de l'autre les causes extérieures qui l'ont fait commettre? Ces causes nous les connaissons; c'est la misère, l'abandon, la lutte pour l'existence qui oblige quelquefois la femme à choisir entre des professions douteuses.

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