‹ Les vierges follesChapitre 6 sur 14 · DES INDUSTRIES SECRETES ET IMMORALES · texte numérisé non relu

DES INDUSTRIES SECRETES ET IMMORALES

Les femmes entretenues. — Les femmes galantes. — Les femmes à parties. — Les filles d'étudiants. — Les filles vagues.

Dans l'aiitiquité, chez les Babyloniens par exemple, les jeunes filles sacrifiaient leur pudeur aux dieux ; au moyen âge, elles en faisaient une victime pour les seigneurs féodaux qui étaient les dieux de ce temps-là ; elles l'immolent maintenant aux riches qui sont les soigneurs de notre siècle. Nous n'avions rencontré jusqu'ici que des industries mixtes chez lesquelles le vice, quoique souvent positif et vénal, entrait du moins comme un élément étranger ; nous allons descendre vers des régions plus brillantes peut-être, mais aussi plus complètement fatales ; chez lesquelles le sacrifice dont nous parlions tout à l'heure, conclu une première fois sous l'étreinte du besoin, se continue ensuite de parti pris et avec le déplorable sang-froid de l'habihirlo.

Avant do descendre jusqu'aux prostituées, on rançon ti'o sur le chemin du déshonneur une foule de femmes de mauvaise vie que l'on est convenu de

classer, selon leurs œuvres, parmi les femmes entretenues, les femmes galantes, les femmes à parties.

La femme entretenue est celle qui vit à la charge d'un homme ; elle ne se hvre à aucun de ces travaux manuels et domestiques dont dépend l'existence des ouvrières : toute sa tâche est d'être jolie et de plaire; c'est un objet de luxe, d'orgueil et de plaisir qu'on se procure, quand on est riche, comme un beau cheval ou un chien de Terre-Neuve. L'oisiveté est son état apparent ; mais cette oisiveté, fruit de profits clandestins et de complaisances honteuses, rapporte sans effort tout le confortable de la vie. Son goût dominant est l'amour de l'or, non qu'elle en soit avare, mais avide. La femme entretenue vit sur l'homme qui l'aime comme sur un pays conquis.

Issues généralement de familles pauvres et obscures, sorties même quelquefois de la loge d'une portière, la plupart de ces créatures ont été amenées à leur état par des goûts condamnables sans doute, mais, il faut l'avouer, par des goûts dont peu de femmes sont exemptes. Presque toutes ont été séduites par la coquetterie : c'est un premier cadeau selon leur caprice et- fait à point qui les a perdues. D'autres se sont laissé éblouir par le rayonnement de la richesse auquel les femmes du monde avoueront, si elles sont franches, ne pas rester insensibles. N'a-t-on pas vu dans la société des jeunes fdles honnêtes tomljer amoureuses d'un inconnu à cause de la manière prodigue et insouciante dont il semait l'or sur une table de jeu?

Une remarque assez curieuse a été faite clans ces derniers temps, c'est que les prétentions de la femme vivant sur les libéralités de l'homme diminuent sensiblement à mesure qu'on se rapproche du soleil et de la nature : en Angleterre on la séduit avec des billets de banque, en France avec de l'or, en Italie avec de l'argent, en Espagne avec du cuivre, toujours ainsi jusqu'aux filles des Tropiques, lesquelles se donnent pour un clou, — • mais toujours pour quelque chose.

Du reste, hàtons-nous de dire que la femme entretenue, cette aristocratie du vice, a disparu avec toutes les autres aristocraties. La Restauration a été son dernier règne. Il fallait, il est vrai , pour tenir rang d'entreteneur, une fortune immense et ancienne que le train d'une vie dissolue, les fantaisies ruineuses de ces femmes et la passion effrénée du jeu ne pussent détruire ; il fallait en outre du loisir pour ne point abandonner à d'autres les fruits qu'on cultivait si chèrement ; deux choses manquent auprès des femmes, aux hommes cF affaires qui forment l'aristocratie moflerne, le temps et l'argent. Qu'est-il arrivé? c'est (|ue les mœurs ont suivi le mouvement industriel du siècle ; on entretient maintenant les femmes par association ; on exploite l'amour en commandite.

Il y a bien peut-être encore de nos jours quelques femmes dont les dépenses sont entièrement couvertes par un parvenu de haut étage ; mais elles sont d'abord en petit nombre, et ensuite le commerce de CCS messieurs, dépourvu de l'élégance ancienne et

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du parfait bon ton des manières, fait trop sentir à des filles généralement fières et ombrageuses la dépendance vénale sous laquelle elles vivent. La fidélité n'étant de leur part qu'une affaire de calcul où. le cœur n'entre pour rien, elles cèdent aisément , l'occasion aidant, devant un caprice ou une vanité. Qu'on sache d'ailleurs que ces femmes haïssent généralement l'homme qui les paye ; se sentant humiliées devant ses bienfaits onéreux comme devant les chaînes dorées d'un maître, elles se donnent un beau jour à un nutre pour ne pas toujours recevoir. C'est ce don imprudent qui amène souvent leur ruine. A quoi bon d'ailleurs insister sur les mœurs d'une race à peu près perdue? Nous le répétons, il n'y a plus guère aujourd'hui de femmes entretenues, c'est-à-dire de filles somptueuses et prodigues, vivant à la charge d'un seul homme qui la défraye entièrement de ses dépenses ; il n'y a plus que des femmes galantes.

On peut diviser les femmes galantes en deux classes bien distinctes : les unes sont les descendantes des anciennes filles entretenues; les autres vivent du hasard et au jour lejour.

Les femmes galantes de la première classe sont des filles de théâtre ou du demi-monde qui, indépendamment de la rente que leur fait l'entreteneur, de-

mandent aux libéralités passagères des autres hommes un supplément d'aisance. Quelques-unes d'entre elles ont reçu une éducation assez soignée: le bon goût de leur toilette, la fraîclieur exquise de leurs manières, le tour à la ibis fin et hardi de leur conversation, seraient souvent de nature à exciter l'amour, si l'on ne devinait sous leurs agaceries le sei^pent froid et perfide de la cupidité. Méritent-elles d'ailleurs l'intérêt que leur témoigne la Uttérature du jour? Assurément non. Qu'ont-elles en leur faveur? De l'esprit? G'eslr celui qui court les rues. De la déUcatesse? Aucune. De la beauté? Pas même. — Et dire que des hommes se font tuer pour de pareilles créatures !

Ces sortes de femmes ont, pour la plupart, un ameublement plein de recherche et d'élégance. La position heureuse, du moins en apparence, de ces ouvrières du vice, est souvent un sujet d'envie et de tentation pour les jeunes tilles honnêtes qui gagnent péniblement leur vie. Qu'ya-t-il pourtant à envier dans l'existence des courtisanes ? Que d'épines sous leur couronne de roses 1 Combien fragile est leur fortune ! A quelle profondeur le train qu'elles mènent les précipite dans le gouffre des dettes ! Siu^ (piel sable mouvant reposent leurs illusions et leurs espérances.' Pour une qui atteint sa proie, combien d'nutres n'en saisissent que l'ombre! Quel esclavage que celui oii l'obligation de plaire enlève à la fenune le droit d'être triste à certaines heures, de penser et de rêver pour elle-même! Ne disons rien de la domination des hommes sous lesquelles vivent les

courtisanes : elles ont dans leur conscience un autre tyran dur et morose qui leur interdit toute satisfaction. Leur vie n'est guère qu'une ivresse laborieuse. Malgré toutes les distractions du monde, un malaise vague et une inquiétude sourde les rongent; l'ennui les dévore: c'est le vautour de tous les êtres intelligents et libres qui essayent de vivre en dehors des lois morales.

L'erreur de ces femmes est de gaspiller la richesse sans se donner la peine de la conquérir par le travail. RapaCes, insatiables, elles boiraient le Pactole ; elles mangeraient les mines du Potose ; elles mettraient au Mont-de-Piété la Toison d'or; elles feraient dissoudre dans un verre d'eau toutes les perles de Gléopâtre. Combien de temps, il est vrai, dure cette prospérité scandaleuse? L'espace d'un matin. Là est l'expiation, là est la justice.

Oui, cette ère de faste et d'éclat passe bien vite avec la jeunesse; comme l'économie est le moindre défaut des femmes galantes, généralement leur prospérité décroît avec l'âge. Aux ])rodigalités fiévreuses de leur beau temps succèdent, au bout de quelques années, des habitudes plus modestes. A l'ràge oh les femmes, pour me servir du langage des botanistes, commencent à passer /leur,, les courtisanes songent à vivre maritalement avec quelque jeune houmie jouissant d'un certain revenu ; mais elles n'y i)arviennent})as toujours. Celles qui ne peuvent y réussir tombent i)eu à peu dans un isolement funeste. Tout change bruscpiement de face. Du premier étage, elles

montent au second, puis au troisième, puis au quatrième; or monter en pareil cas, c'est descendre. Chez elles leur ameublement et leur toilette offrent aux yeux,- sous une forme sensible, l'image d'une première vie bouleversée ; un vase à fleurs dépareillé figure sur leur secrétaire à côté d'un morne pot à l'eau en faïence ; leur robe du matin est une vieille robe de bal, décolletée outre mesure, qui a perdu toute fraîcheur; bref, leur toilette et leur ménage annoncent une ancienne prospérité en ruine. Les malheureuses s'abîment alors dans un désenchantement infini.

Si un peu d'amour ne vient pas, comme nous l'avons dit, réchauffer les cendres de cette vieillesse précoce, vieillesse de trente-sept ou quarante ans tout au plus, les pauvres femmes offrent au moral le plus désolant tableau qu'on puisse imaginer. Encore sont-elles oblio-ées quelquefois d'apprendre tardivement un état pour vivre ou de demander à l'aiguille un gain chétif, mal en rapport avec les habitudes de désordre et de laisser-aller qu'elles ont contractées dans la débauche et le luxe.

Quant aux femmes galantes du second étage, elles ne s'attachent même pas à un amant en titre ; elles sont bien encore entretenues si l'on veut, mais par plusieurs hommes à la fois. Leur industrie consiste donc à chercher mille moyens de se produire: ce sont elles qu'on rencontre dans les jardins publics, assises à l'écart, avec une chaise vide à leur côté, aux concerts, aux bals publics, aux théâtres et jusque dans

les églises, car les femmes galantes se piquent de dévotion. D'autres parmi elles sont actrices, mais actrices pour la forme ; le théâtre n'est dans leurs intentions qu'un cadre favorable à leur figure, et la scène une exposition publique de leurs charmes. La vie de ces femmes galantes, connues tout dernièrement sous le nom de lorettes, sans doute à cause de leur pieux voisinage, n'a encore rien de commun avec celui des filles publiques, qu'elles affectent hautement de mépriser. Leurs faveurs, quoique ordinairement vénales, sont encore libres et spontanées. Quand un homme leur déplaît, elles se réservent la consolation de le refuser ; (juoique l'argent soit en général le but de leurs concessions, elles se livrent, suivant que le cœur leur en dit, pour un dîner, pour une partie au bois ou en chemin de i^ev, pour un léger cadeau. Elles ne s'affichent pas ouvertement dans la rue : à peine si quelques regards en coulisse, une tournure fringante, une manière à elles de draper le chàle ou le mantelet les décèlent aux yeux exercés.

Les lorettes, dans leur vie errante et nomade, regrettent amèrement le beau temps des femmes entretenues : ce commerce multiple et fugitif ne leur rapporte en effet qu'une existence incertaine ; c- piei're qui roule n'amasse point de mousse. » En fait d'entreteneurs ou d'amants, ce n'est point le nombre qui importe, c'est la qualité : mieux vaut généralement un que plusieurs. Aussi le sort de ces femmes galantes est-il généralement misérable : pour une ou

deux qui, à force d'esprit, d'adresse ou de beauté, se soutiennent dans l'aisance, il y en a vingt autres qui, à la suite de succès brillants mais éphémères, courent les rues de Paris avec un chapeau flétri , des talons de souhers éculés, une robe consternée et des gants qui montrent le jour des doigts. Toutefois la misère apparente, la misère des vêtements n'est pas celle qui appartient généralement à la femme galante ; c'est une seconde misère plus cachée, plus intérieure; plus dévorante, misère dorée qui recouvre souvent les dures privations du nécessaire et la crainte de mourir de faim. Telle passe dans la rue enviée des mendiantes en haillons à cause de son manchon, de son chapeau à plumes et de son mantelet de satin noir, qui porte au fond du cœur le souci rongeur du lendemain et la sombre perspective de l'hôpital.

Si peu honorable que soit le métier de courtisane, n'y réussit point qui veut.

Quoique la beauté et la jeunesse soient généralement des moyens de plaire, il en est de ces dons de la nature comme du talent pour les artistes : il faut encore que le hasard vienne en aide aux sirènes. Il lt»ur faut aussi l'outillage, c'est-à-dire la toilette et l'ameublement. Bien ou mal acquis, le luxe donne toujours à ces femmes un certain prestige. De là leur anxiété aux époques critiques, comme l'échéance d'un terme de loyer ou le jiayement obligé d'une dette. Les deux loups-garous qu'elles redoutent le plus au monde sont l'huissier et le commissaire-priseur. Elles

savent en effet qu'une lorette démeublée, si l'on ose ainsi dire, est comme une jeune chasseresse qui aurait perdu son arc. Aussi ont-elles recours à tous les expédients pour conjurer ce malheur. La veille d'une saisie, on les voit frapper à toutes les portes pour trouver un sauveur, c'est-à-dire un banquier qui leur prête à fonds perdus.

Comme les conquêtes que les femmes galantes font en courant et par hasard ne suffisent pas toujours au nécessaire de la vie, elles éprouvent quelquefois le besoin de s'attacher à l'une de ces maisons clandestines nommées maisons à parties.

Les femmes à parties font l'amour, poste l'estante, dans ces salons équivoques de la Ghaussée-d'Antin oii l'on introduit les jeunes gens et le plus souvent les hommes mûrs à des soirées. L'un de mes amis, exdirecteur d'un grand théâtre, reçut un jour un billet signé de Madame***, demeurant rue Saint-Georges. Elle le priait de passer chez elle pour une communication importante. Groyant qu'il s'agissait d'intérêts sérieux, il se rendit à l'invitation. Madame*** était une femme minaudière et coquette, quoique déjà sur le retour ; elle l'attira discrètement dans la pièce la plus reculée de l'appartement, prenant alors un ton

jioitié patelin, moitié affectueux, elle lui demanda si la vie solitaire qu'il menait ne commençait pas à le lasser et s'il n'éprouvait pas le besoin de faire une connaissance honnête.

C'était la maîtresse d'une maison à parties. « J'aurais si bien votre affaire », ajouta-t-elle en clignant de l'œil.

La grande passion des filles à parties n'est pas l'amour, c'est le jeu. Les initiées qui hantent ces maisons secrètes prennent les cartes vers neuf heures du soir, et ne les quittent souvent que le lendemain au lever du jour. Le monde est pour ces joueuses un tapis-vert autour duquel elles cherchent un partner.

Sans cesse inquiète, mobile, fiévreuse, intermittente, toute la vie de ces femmes est, comme leur soirée, un jeu de hasard. Un mouvement alternatif de prospérités et d'adversités subites démolit à chaque instant leurs châteaux de cartes. On voit paraître et disparaître sur leurs doigts, aux oreilles, autour du cou, des bijoux d'un jour qui passent le lendemain dans la boutique des juifs. Il n'est pas rare que leur toilette varie plusieurs fois en une semaine, tantôt extravagante, tantôt somptueuse, tantôt misérable. Au miheu de cette existence mouvante et dissipée, elles n'ont ni le temps, ni l'occasion, ni la force de se fixer sur une récolution sérieuse. Elles laissent aller le^temps, comme elles disent, et le temps les emporte oh vont les feuilles sèches, où. vont les femmes démodées, où vont les neiges d'an tan.

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Il faut d'ailleurs bieu se garder de coufoudre ces maisons à parties avec d'autres maisons de débaucheplus foncées en couleur dont il sera parlé dans la suite. La plupart des jeunes filles qui les fréquentent n'y demeurent point ; elles n'ont donc à subir delà part des dames tenant le salon qu'une dépendance d'intérêt à laquelle il leur est peu loisible de se soustraire. Ces tripots ont leurs habituées ; les filles à parties y rencontrent des hommes qu'elles ne rencontreraient };as ailleurs. D'après le rapport des fonctionnaires les plus à même de vérifier les faits, de telles maisons clandestines auraient même servi plus d'une fois à des femmes du monde pour y donner des rendezvous à des hommes indignes d'elles. Mais tirons le rideau sur des aventures honteuses qui sortent de l'objet de ce livre, et disons un mot d'un autre génie de jeunes filles (jui sacrifient au libertinage.

Il nous répugne de classer à côté des femmes entretenues, des femmes galantes, des femmes à parties, les grisettes. L'excentricité de leurs moeurs les distingue pourtant des ouvrières proprement dites; elles forment un groupe à part.

La grisctte de Paris a généralement un état : elle est couturière, brocheuse, blanchisseuse en fin, enlu-

mineuse ; elle va quelquefois en journée, mais le plus souvent travaille en chambre. Le quartier Latin est son district de prédilection. Pour passer le temps, et comme son gain d'ouvrière ne suffit pas à ses menus plaisirs, eWe a un mnant. Jeune et coquette, elle s'adresse de préférence aux étudiants. La grisette a une mise à elle ; on la reconnaît à son air papillotant, au ruban de son bonnet, à un pli de son chàle : tout le secret de sa toilette est de plaire à peu de frais. Sa figure répond à sa mise : elle est fraîche, coquette et chiffonnée ; pas de traits, mais un ensemble avenant et bien troussé qui tient lieu de beauté. Gaie, avenante, elle charme sous la tuile les ennuis de pauvres jeunes gens enlevés par leurs études à la famille et au pays.

Pendant ces jours d'été que la prison allonge,

Où l'esprit fatigué se nourrit d'un vain songe,

Triste je me souviens d'une fille en bandeaux

Que je voyais paraître à travers ses rideaux.

C'était une grisette; elle brodait pour vivre,

Et parfois reposait ses yeux noirs sur un livre ;

Elle brodait souvent pendant un jour entier,

L'aiguille au bout des doigts, les pieds sous son métier,

Sérieuse et cherchant comme dans la peinture

Avec un peu de soie à fixer la nature ;

Elle faisait vraiment des ouvrages fort beaux

Et ses fichus brodés valaient bien des tableaux.

Pourtant ce n'était rien qu'une humble et pauvre fille,

Belle, mais c'est en vain que son visage brille :

Son doigt blanc se ternit sous l'aiguille et le dé ;

Elle ne porto pas le schal qu'elle a brodé ;

Le satin fin et clair qu'elle Bônie de ros(>s ;

Le soyeux cachemire aux guirlandes éclose*,

Et les frôles bouquets qui de ses mains sont nés S'en vont parer souvent des cous noirs et fanés. Tous ces beaux ornements acquis par la richesse Décorent au château quelque vieille duchesse, Qui n'a pu ramener sur ses maigres appas La jeunesse et l'amour que l'on n'achète pas. Le pauvre artiste obscur dans sa mansarde noire A du moins l'espérance et les rêves de gloire ; Il a d'âpres bonheurs : écouter les journaux Bourdonner en essaim autour de ses tableaux, Ou d'un livre battu par mille vents contraires, Voir éclore une afriche aux vitres des libraires ; Mais vous avez beau peindre avec mille couleurs, Filles, sur le satin des oiseaux et des fleurs, Votre aiguille a beau faire entre vos doigts de fées Mille dessins charmants aux robes étoffées, On s'inquiète peu que vous viviez ou non : Nul ne parle de vous, nul ne sait votre nom; Vous n'êtes, comme on dit, que d'obscures grisettes, Et vous allez au bois pour cueillir des noisettes Avec un jeune fou, cœur ouvert à tout vent, Qui vous aime peut-être et vous trompe souvent.

La plupart des jeunes filles qui s'attachent ainsi par amour aux jeunes gens des écoles sont des ouvrières d'une nature choisie , qui ont voulu s'élever au-dessus de leur condition. Cette supériorité de cœur ou d'esprit est pour elles généralement un don fatal qui les entraîne à leur perte. Quehpies-unes se sont laissé séduire par l'appât trompeur d'un mariage promis ; d'autres ont cédé avec toute connaissance, préférant encore être la maîtresse d'un homme comme il faut que la femme d'un ouvrier. Là est leur faute; esclaves de la vanité, d'un sot et faux préjugé, elles ont

sacrifié leur avenir à une ombre, à un caprice, à une erreur.

La plupart d'entre elles avaient dans l'âme cette petite fleur du sentiment, qui veut, pour ne pas mourir, des soins délicats. Or, dans l'état présent des choses, le travailleur (ce n'est pas sa faute) a quelquefois des amours bourrus comme toute sa personne ; l'éducation ne l'a pas encore atteint, elle n'a pas suffisamment cultivé en lui cette poésie du cœur qui répond seule aux vagues inquiétudes de certaines jeunes filles. L'homme du peuple aime sa femme ; hors le cas d'ivresse, il ne la bat ni ne la maltraite ; souvent même il l'entoure d'aisance, de soins et d'égards. Mais il y a telles ouvrières auxquelles la perspective de ce mariage calme et avantageux ne suffit pas ; elles préfèrent courir les risques d'une carrière épineuse plutôt ({ue de borner leur vie à ce petit horizon ; il leur faut une voix qui chante dans l'amour, •^•quelque chose d'harmonieux et d'idéal ([ui les enlève de terre. Ce sont là, direz-vous, des imaginations romanesques. Peut-être; mais le roman tient plus de place qu'on ne le croit dans la vie. 11 n'est pas encore bien prouvé si le bonheur se compose des biens qu'on a ou de ceux qu'on croit avoir.

La griselte est la sœur do l'étudiant : l'été, on la rencontre à la Chaumière nu au Piado avec une robe légère, un cliàle blanc et un chapeau de paille à fleurs; c'est toujours sa tournure pimpante, son minois retroussé, ses petits airs délibérés, sa fraîcheur de dix-

huit ans ; elle cause familièrement entre les contredanses, avec le premier venu. Dans le commerce de l'étudiant et de ses amis, elle a pris le langage technique de l'école. — Monsieur, disait l'une d'elles à un danseur maladroit qui lui avait heurté la jambe, vous m'avez fait mal au tibia. — C'était la femme d'un étudiant en médecine.

Il y en a parmi elles qui s'attachent à un jeune homme pour un temps déterminé : ces sortes de mariages ressemblent assez bien à ceux des Bohémiens; le hasard casse entre les deux parties la cruche et le morceau de pain pour trois ou quatre ans. Celles-ci partagent avec l'étudiant la bonne et la mauvaise fortune ; elles l'aident de leurs conseils dans les temps de crise, car elles savent par expérience ou par instinct de femme les mots qui, dans une lettre, font relâcher les cordons serrés de la bourbe des oncles. Quand l'oncle se montre tout à fait intraitable, elles ont recours à /22a tantey comme elles disent. L'été, elles vont porter au Mont-de-Piété le manteau de l'étudiant, sous prétexte que c'est un meuble inutile qui tient de la place dans la chambre ; l'hiver, elles engagent la montre, par la raison spécieuse que, les jours étant trèscourts, on n'a que faire d'un instrument qui marque l'heure.

Si, par mégardc, il naît un enfant de ces sortes de haisons, la grisette ne s'en afflige point, au contraire. Elle travaille à l'aiguille pour acquitter les mois de nourrice. Cet enfant lui rappellera un jour les traits

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du père : il sera sa consolation et peut-être son soutien dans l'avenir. Si c'est un garçon, comme il a du sang de lettré dans les veines, il arrive que, vers dix ou douze ans, il entre dans une imprimerie pour gagner son pain. Est-ce une fille, on la des-tine volontiers au théâtre; car les pauvres griseltes ont horreur des travaux de Taiguille : non ignora niali. L'adolescente ne répond pas toujours aux espérances de la mère, elle fait plus (le faux pas sur les planches qu'elle ne recueille de bouquets et finit trop souvent par suivre une autre voie qui n'est pas moins glissante.

Quelques grisettes sont pleines de dévouement et de bons conseils. On en a vu qui forçaient leur mari provisoire à se séparer d'elles quand le temps de leurs études était écoulé. — Ya-t-en, lui disaient-elles ; c'est ton devoir do retourner dans ta famille ; il faut songer à te marier. Nous avons passé ensemble de belles années qui ne reviendront plus : tu t'en souviendras quelquefois en pensant à moi. — On voit en effet des jeunes gens prendre dans le commerce de ces fiUes un charme dangereux qui les retient à la vie de crarcon et d'étudiant.

Toutefois la grisette est par excellence chose libre et légère. Cette pauvre fille, que fétudiant aime un peu mieux que son chien et un peu moins que sa pipe, jette follement ses belles années aux bonnes fortunes, aux parties de plaisir et aux liaisons d'un jour. Habituée à être aimée en passant et pour ainsi dire au vol, elle vit au hasard comme le pinson, sachant bien que

tant qu'elle sera jeune et gentille, elle trouvera sur son chemin un nid pour dormir, un morceau de pain à becqueter, et le ciel bleu pour chanter sa chanson.

On ne lui connaît guère d'autre caractère qu'une insouciance enjouée. Pour beaucoup néanmoins cette joie du visage est un mascjue : leur cœur est sombre. Elles professent, en général, un grand mépris de la vie. Le fait est qu'elles la dispersent au hasard comme des prodigues qu'elles sont. Quoique coquettes, elles mènent grand train leur jeunesse et leur beauté, qui ne tardent pas à s'épuiser en toutes sortes de folles aventures. Néanmoins, la plus grande peine qu'on puisse leur faire, et que certains jeunes gens brutaux ne leur épargnent pas toujours, c'est de les trouver vieilles. Leurs joues se colorent, dans ce moment-là, d'un rouge de dépit. — C'est un plaisir barbare, en vérité, que vous vous donnez là : vous complimentez tous les jours dans le monde les plus laides femmes en les assurant que vous les trouvez tout à fait belles ; que n'en faites-vous autant envers ces pauvres fdles qui ont tant besoin d'égards pour les consoler du reste ?

La grisette de Paris a un faible, c'est la friandise : on l'amène par là à toutes sortes d'infidélités et de mauvais traits dont elle devient, au reste, la première victime. Elle accepte du premier venu, et sans trop réfléchir aux suites, un punch, des glaces, un souper sous prétexte que ça ne se refuse jamais. Il arrive souvent qu'elle paye cher ces petits plaisirs par les

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liaisons malheureuses qu'elle contracte, ou par la perte de ses anciens amants qu'elle offense. Si par hasard on l'aime, on la bat ; sinon l'on se sépare comme l'on s'est connu, d'un côté et de l'autre.

La grisotte a ses défauts, mais elle a bon cœur : quand l'étudiant est triste, elle tache de se faire plus gentille que de coutume pour lui plaire et l'égayer ; quand il est malade, elle le soigne. Il est peu d'intérieurs plus touchants que celui de ces pauvres chambres de la rue Saint-Jacques, dont le plafond est bas, dont la cheminée fume, mais dont la jeunesse et la gaîté font une sorte d'Eldorado. J'ai vu des hommes graves placés maintenant dans le monde regretter les heureuses années de leurs études, la mansarde oii 'ils avaient ri et souffert à deux, et surtout la femme qu'ils avaient aimée dans ce beau temps de la vie ôii l'on aime si bien.

Il faut que cette vie, quoique pauvre et dure, ait d'âpres attraits et comme un parfum singulier qui appelle, puisque de belles dames du même côté de l'eau, s'il faut en croire la légende du quartier latin, seraient venues dans ces humbles mansardes partager pour quelques heures le sort de l'étudiant.

Une femme de trente ans, aristocratiquement pâle, vient de laisser sa voiture aux environs de la rue Dauphine ; le pied finement chaussé, elle se hasarde dans les rues bourbeuses du ([uartier Saint- Jacques ; on la voit glisser discrètement le long des maisons; un long châle dissimule les lignes courbes et ondoyantes de ses formes sveltcs ; elle disparaît dans une allée.

L'étudiant est à lire ou à fumer dans sa petite chambre, quand la jeune dame entre, dépose familièrement son chapeau à plumes sur le lit, défait son cachemire, se débarrasse de la robe étroite qui la prend à la taille, jette en un mot toute cette toilette historiée qui lui pèse pour prendre le bonnet festonné, la blouse large et le fichu léger de la griselte. Elle trouve un plaisir inconnu à balayer la chambre, à mettre en ordre les livres, les habits et les ustensiles du ménage; de ses petites mains blanches elle fait tout cela avec une adresse exquise et une grâce charmante, comme si elle n'avait jamais fait autre chose. Puis elle s'assied sur la chaise à côté de l'étudiant, en regardant, par dessus les toits, les autres mansardes où s'égayent d'autres jeunes fous avec de jeunes folles. Elle partage avec lui son déjeuner du matin, mord à son pain blanc et boit à son verre comme une grisette bien apprise qui n'a pas d'autre métier. Ce ne sont que propos charmants, adorables badinages, douces folàtreries, jusqu'à ce que, réveillée en sursaut par la voix de l'horloge, la jeune femme qui s'est déjà ti'op oubliée s'en aille reprendre, dans un salon, l'étiquette morne et les superbes ennuis dus à son rang.

Le bonnet, la blouse, le fichu tombent, etla joyeuse fille insouciante s'évanouit, pour faire place, liélas! à la grande dame.

Ne sois pas envieuse, enfant, de ces duchesses Qu'on voit étinceler dans un ciel de richesses : Le corps, mieux éclairé, laisse plus d'ombre au mur;

Le ver se glisse au fruit lorsque le fruit v-t rnùr ; L'ennui s'attache au front le plus blanc, le plus lisse, Et la fleur a souvent la forme d'un calice. Veuves avant le soir de leurs plaisirs défunts, Blondes grappes sans goût et roses sans parfums, A bout de leurs, désirs, lasses de leur fortune. Dans leur ciel étoile froides comme la lune, Elles ont bien souvent maudit et souhaité, 0 fille, tes amours, oiseau, ta liberté!

Quand mai remplit leur parc de chants et de feuillages,

Quand le fleuve écumant où boivent des villages

Passe sous leur balcon avec sa grande voix,

Quand on entend le son du cor au fond des bois ,

Quand le petit oiseau va becquetant la graine.

Elles voudraient sortir, elles ont la migraine ;

Leur enfant les ennuie avec sa joue en pleurs ;

Elles font fi des champs et n'aiment pas les fleurs ;

Le soleil les fatigue en leur appartement;

Le cœur souffre et languit sous leur beau vêtement ;

Rien ne les divertit, ni rien ne les étonne;

Elles ont à dégoût leur mari monotone,

Car malgré leur esprit et leurs jeunes appas

On aime leur argent, on ne les aime pas.

Quel est ce livre ou^"e^t qu'un doigt distrait feuillette ?

A l'heure du dîner elles font leur toilette,

Et descendent s'asseoir, quand on les avertit.

Au festin somptueux où manque l'appétit.

J'aime bien mieux ton sort, ô ma blanche grisette, Toi qui, le cœur joyeux, au fond de ta disette. Nichée au bord d'un toit, en la belle saison, Vis de l'air du printemps, de rire et de chanson ! J'aime bien mieux au bruit des voix et des causettes, Ta chambre caquetant couunc un nid de fauvettes. Ton morceau de pain blanc dans ta tasse de lait Et la folle gailé <|ui change en beau le laid. Enfant, j'aime bien mieux tes courses du dimanche,

Ta danse à la Chaumière avec ta robe blanche,

Tes bergers amoureux à l'ombre des berceaux

Et tes beaux jours enfuis sur l'aile des oiseaux ;

Ne sois point envieuse au fond de ta mansarde,

Où le soleil levant, au matin, se hasarde,

Où quelque étudiant obscur et sans témoins,

T'aima de tout son cœur quinze grands jours au moins.

Cependant il ne faut flatter personne, pas même les grisettes. Le tableau que nous venons de tracer, vrai en théorie, ne l'est pas toujours autant dans la pratique. Mais ce qui nuit le plus aux grisettes, c'est une race de filles d'étudiants avec lesquels on les confond, et qui ne méritent point de leur être comparées.

Ces filles appartiennent à une classe particulière de jeunes gens qu'on nomme les étudiants d^ estaminet ; ceux-ci, en effet, n'étudient guère que le cigare, la bière, le vin chaud et autres ingrédients étrangers au droit et à la médecine. Ce sont ceux dont on s'aperçoit le plus dans le quartier à cause du bruit et des dépenses qu'ils font, de leur costume hétéroclite, des femmes reconnaissables qu'ils traînent à leurs bras, et surtout de leurs rentrées nocturnes, au sortir des bals delà Chaumière ou du Panthéon. Il est pourtant vrai de dire qu'ils sont en petit nombre. Cette vie turbulente et dissipée n'appartient guère qu'aux étudiants de première année ou à de vieux jeunes gens qui se font un plaisir de débaucher les nouveaux venus. Les étudiants qui étudient sont en majorité, quoi qu'on en dise; ceux-là mènent une con-

duite rangée; leur chambre, quoique souvent égayée par des visites d'amis et môme par <le petits soupers, est la plupart du temps silencieuse ; il ne s'y rencontre que ces trois choses indispensables, une pipe, un livre et une compagne.

En dehors de toutes les divisions que nous avons établies, flotte dans notre grande ville une race de femmes indéterminées, non encore inscrites sur les registres de la police, du reste vénales et prêtes à tout, qui se livrent sourdement à la débauche; l'administration les qualifie de filles vagues, ne sachant sans doute comment les classer.

Quelques-unes d'entre elles ne manquent pas d'une certaine intelligence cultivée par l'éducation. «Leur langage, rapporte M. Béraud, m'a souvent étonné par sa précision, sa hardiesse et sa logique. J'ai reconnu en plusieurs une sagacité supérieure. Je les plaignais et je regrettais que tant d'esprit et de charmes fussent souillés par le vil commerce auquel elles se livraient, et cela pour un chàle, pour une robe, pour un chapeau et autres objets de luxe dont à Paris les filles sont jalouses. »

Ces tUles débauchées sont libres encore ; elles n'appartiennent à aucune des bergeries immondes où l'on parque en commun certaines brebis du vice. Le plus

effrayant est que quelques-unes d'entre elles continuent de vivre au sein de leur famille, qui ignore leur abominable industrie. Cela s'explique à la rigueur, si l'on réfléchit au peu de soin que le mari et la femme prennent quelquefois de leurs enfants ; occupés tout le jour de leur côté, ils les laissent vaguer au hasard; quand ce sont des fdles en âge de gagner leur vie, on leur demande seulement de rapporter à la fm de la semaine un gain suffisant dont elles ont bien soin de dissimuler l'origine.

Si encore ce brutal sacrifice de la pudeur était commandé par des besoins irrésistibles ! Mais malheureusement, telle est la faiblesse du sens moral chez ces pauvres filles mal élevées et corrompues de bonne heure par des exemples funestes, qu'elles cèdent souvent aux plus légers entraînements de la co'juetterie. Qui croirait que la débauche, cette source amère de honte et d'humiliation sans fin, sorte le plus souvent de la vanité? Rien pourtant n'est plus vrai. C'est par là que les tente le serpent. Il dit à toutes ces filles mal vêtues et mal nourries : — Pourquoi donc vous a-t-il été défendu de cueillir ces beaux fruits dorés de l'arbre de la vie ? Vous n'avez qu'à étendre la main pour les atteindre, et vraiment vous seriez bien sottes de ne point le faire ; car alors vous serez semblables à toutes ces belles dames qui vous font tant envie par leur toilette et leurs conquêtes. — Mettre un frein à la coquetterie souvent mal entendue de ces pauvres folles, en leur représentant que les ornements

dont elles se surchargent la plupart du temps sans goût et sans motif n'ajoutent rien à leur figure, serait de la part des mères un acte de sagesse. Que dernaux elles épargneraient à leurs filles !

Tu pleures, belle enfant, cai' aujourd'hui dimanche, Pour sortir tu n'as pas de collerette blanche Ni de fins souliers noirs sous tes pieds amollis, Ni de gants parfumés, ni de châle à longs plis; Enfant, regarde-moi les blanches marguerites, Les jolis boutons d'or, les roses favorites, Qui sans coquetterie ont de plus doux attraits Que les femmes de roi peintes sur les portraits ; Et puis, loin d'envier aux autres leur parure, Enfant, contente-toi sans fard et sans dorure, D'être sous le ciel bleu belle de ta beauté. Comme la fleur des champs avec simplicité.

La vanité est un sentiment si naturel à la femme que, combinée avec la misère, elle l'entraîne presque sans peine, l'occasion aidant et quelque diable aussi la tentant, à d'effrayantes conséquences.» Il est encore des époques, dit M. Béraud, même périodiques dans l'année, qui deviennent fatales à la vertu d'un grand nombre de jeunes Parisiennes. Aux api)roclies du jour de l'an, de la fête des Mois, des fêtes de la Vierge et des jours consacrés aux saints dont les noms sont devenus ceux de leurs proches sur les fonts baptismaux, de jeunes filles veulent donner des étrennes, faire des cadeaux, offrir de beaux bouquets ; elles désirent aussi pour elles-mêmes une robe neuve, un chapeau à la mode, et, privées des moyens pécuniaires et, indispcn-

sables à leur contentem(?nt, elles les trouvent en se livrant pendant quel({ues jours à la prostitution dans les lieux clandestins, ou chez d'indignes amies déjà perdues qui les excitent à la débauche (1). » Les pauvres filles rougissent bien ensuite de leur indigne conduite, mais, comme Eve après avoir cueilli la pomme fatale, elles rougissent trop tard.

Est-ce à dire que nous envisagions avec regret les développements du goût qui portent de nos jours les femmes à s'habiller le mieux possible? Il s'en fout de beaucoup. Les soins qu'apporte la femme à sa toilette témoignent du respect d'elle-même; c'est un signe qu'elle aspire à s'élever. Le commerce et l'industrie sont d'ailleurs intéressés à ce que les étoffes de luxe se répandent dans toutes les classes. Nous admirons la belle parure de l'ouvrière, quand elle l'a gagnée par son travail ; tout ce que nous blâmons, ce sont ces ornements superflus, fruit de complaisances secrètes et de sacrifices intéressés qui coûtent tant à la vertu.

Parmi les filles vagues, plusieurs sont des paysannes fraîches et attrayantes, venues un jour de printemps pour s'engagera Paris dans une maison de nouveautés ou pour servir chez des maîtres en qualité de domestiques. Elles ont plu à des hommes riches, qui se sont proposés pour les entretenir. Après un petit combat de conscience, elles ont cédé à l'appât brillant d'une rente ou d'un cadeau : alors sont tom])és la jupe

(1) Les Filles publiques, t. I, page %}S.

de bure, le fichu rouge, les gros bas bleus et avec tout cela l'innocence. En peu de temps, on ne les reconnaît plus, tant la femme est flexible et se prête par sa nature aux métamorphoses. Les mains toujours un peu rouges se sont dégrossies ; les manières communes ont disparu pour faire place aux airs provoquants; les pieds se sont amincis dans les brodequins de chevreau. Il ne faut pas un mois d'apprentissage pour faire une Phryné d'une paysanne, à la condition qu'elle soit jolie.

Ces filles, cjuoique se livrant à une débauche presque quotidienne, ne subissent encore aucune servitude administrative ; mais le plus souvent elles ne sauvent leur liberté qu'à leur détriment. Les malheureuses, en échappant à la surveillance de la police, n'échappent point aux maladies dont l'administration s'efforce de prévenir les ravages.

Un autre fléau que ces femmes contribuent à propager largement parmi nous, c'est cehii des naissances occultes. « M. de Xecker estimait (pi'avant 89 le nombre des enfants trouvés, entretenus dans les différents hospices de France, était de 40,000 ; quatorze ans plus tard, il est porté à 51,000. En 1815, quatre ans après le décret de 1811, ([ui institue les tours et régularise la législation appliquée à l'admission des enfants trouvés dans les hospices, le nombre s'élève à 67,966; en 1819, il est de 99,3 i6 ; enfin, en 1834, le rapport du ministre de l'intérieur le porte à 129,699! Le budget des enfants trouvés s'élève alors à près de dix mil-

lions (1). » Nos hommes d'État frappés de ce mouvement de plus en plus accéléré dans le chiffre des enfants trouvés, n'ont pas trouvé de meilleur moyen pour l'arrêter que la suppression des tours : c'està-dire qu'ils ont essayé de combattre un abus par un autre abus plus grave encore. En voulant diminuer le nombre des naissances naturelles, n'ont-ils pas ouvert une voie secrète à l'avortement et à l'infanticide ? Nous le craignons.

Si maintenant nous résumons dans notre pensée ce qui a été dit des femmes exerçant diverses industries immorales et clandestines, nous les verrons se diviser naturellement en deux grandes classes, dont l'une se livre au Hbertinage et l'autre à la débauche.

Dans la première catégorie, nous comprenons certaines femmes parvenues, qui tout en vendant leurs faveurs, trouvent néanmoins le moyen de les faire briguer quelque temps par une cour assidue et soumise. Le règne de ces femmes, quoique brillant et de courte durée, ne laisse pas, comme nous l'avons vu, que d'être souvent amer. Ces insensées sont reines, avec le lambeau de pourpre sur le dos et la couronne de papier doré sur la tête.

(1) La misère dos classes laborieuses, par Burot.

Le reste, condamné à un petit métier et pour ainsi dire à un menu détail de ses charmes, exerce sur une échelle inférieure un trafic obscur qui rapporte plus de honte que d'argent. L'état de ces malheureuses est de trouver dans le vice les moyens de vivre ; leur industrie clandestine n'amène pour la société aucune production, ou qui pis est, une production incommode qui retombe à la charge de l'État. On pourrait dire de ces filles, faisant métier de débauche, qu'au point de vue économique ce sont des parasites. Cette considération seule suffirait à prouver combien l'existence de telles créatures est un fait anti-social ; elles nuisent beaucoup plus aux intérêts de la fortune pubUque et du travail que certains privilèges infertiles dojit on réclamait en 1789 l'abolition.

Au point de vue moral, l'exercice de la débauche à l'encan viole toutes les lois les plus sacrées de la religion et de la dignité humaine. Par erreur ou par malveillance, on nous a dans ces derniers temps attribué certaines doctrines qui ne sont pas les nôtres et dont le moindre inconvénient serait l'absurdité. Existet-il une école qui nie la distinction du bien et du mal, la responsabilité du mal, la liberté de la conscience humaine? Nous n'en savons rien; toujours est-il que si cette école existe, nous déclarons ne pas lui appartenir. Nous cherchons à ex})li(pier le mal et non à le nier. Gomme homme et comme penseur, nous ne connaissons pas de tableau })lus aftligeant ({ue celui d'une femme vouée i)ar état à la débauche ; sa beauté s'use

et se flétrit sous d'ingrates jouissances; l'amour, cette étoile de l'âme, tombée dans le gouffre ténébreux des sens, s'y éteint de moment en moment; il y a chez elle un dépérissement de sens moral qui ne tarde pas à fmir par un dépérissement de liberté ; mais plus le mal est grand, plus il faut en chercher la cause et le remède, au lieu de s'arrêter à une réprobation stérile de ces femmes ou à un blâme plus stérile encore de leurs œuvres. Qui donc les approuve? Quant à certains moyens, tels que l'aboHtion du mariage et de la famille, moyens proposés pour affranchir les femmes des stigmates de la débauche, nous devons les repousser comme inutiles et pernicieux. Délivrer le sexe le plus faible de tout devoir, serait pour lui le comble du malheur et de l'oppression, car le devoir suppose le droit, et là où le droit cesse, la force brutale commence, c'est-à-dire pour la femme l'asservissement.

Pas de société dans le monde sans le respect de soi-mùme et de la dignité humaine. En dehors de tout frein et de tout contrôle sur ses passions, la femme descend un à un les degrés de cette échelle du mal qui commence un peu au-dessous du mariage et linit à la prostitution.

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