DE L'ESCLAVAGE MODERNE POUR LA FEMME
La prostitution. — Son histoire. — Ses causes. - Physiologie des prostituées. — Leur division.
A Paris, lorsque vient le soir, soi'tcnt de maisons ténébreuses et à mine suspecte des manières de femmes follement parées. Les unes montent la garde à la porte d'une allée obscure, seules ou assistées d'une vieille qui leur sert d'enseigne ; les autres étalent effrontément leurs épaules nues et leurs charmes à louer le long des trottoirs sous la lumière du gaz; on en voit encore qui vaguent sur le pavé des rues, en toilette de bal, par la pluie ou la boue, aux yeux de toute la foule qui passe, ricane et les insulte; ce senties prostituées.
Leur nom vient de pro et de siarc : des femmes (pii posent devant le }jublic.
Dans un iy noble jargon que les prostituées })arta-
gent volontiers avec les voleurs, elles sont désignées sous le nom de largues à halader (filles à marcher) ; sans doute à cause de leur mouvement perpétuel le long des rues et des boulevards de Paris ; les malheureuses flottent de çà de là, comme de pauvres juives errantes du vice, sans jamais s'arrêter: elles appellent cela se donner de F air.
On a dans le monde nommé ïîUes pnhlir/nes les créatures qui se livrent à la prostitution, parce (pi'en effet ce métier désastreux suppose l'entier abandon de Tâme et du corps ; ces femmes ne s'appartiennent plus : elles sont à tous les hommes. Cruel et sauvage dénûment qui effraye rà dire, les malheureuses ont perdu jus {u'à la propriété d'elles-mêmes, !
Il y a encore plusieurs autres noms grossiers, formés quelijuefois de mots latins que l'on donne aux prostituées, mais qu'il faut laisser dans les mauvais lieux ou dans les œuvres de nos vieux poètes, moins chatouilleux que nous sur la décence du langage.
On a également déilni les prostituées : des femmes vivant en dehors de la société, c'est-à-dire de toute loi uKirale.
En Angleterre, elles s'appellent elles-mêmes filles infortunées, unfortunate f/irls ; c'est peut-être le nom qui leur convient le mieux.
Au reste, le caractère singulier des prostituées se résume dans ces deux points : l'éclat qu'elles donnent à leur déshonneur et l'esclavage complet auquel elles se condaunicnl.
Toutes les femmes débauchées dont nous avons l^arlé ailleurs (1) avaient du moins la précaution de dissimuler leur indigne trafic ; les prostituées, au contraire, ont renoncé aux demi-teintes et en quelque sorte au clair- obscur du vice, pour en suivre ouvertement le grand jour. Elles affrontent la marque et la notoriété publiques. En outre, les autres fdles de mauvaise vie qui faisaient le^sujet de la précédente étude, quoique plus ou moins compromises, n'étaient point encore tombées dans' ce bagne de la honte oi^i les travaux sont forcés. Toutes conservaient plus ou moins la liberté de lem^ choix; elles ne se hvraient que selon leur volonté et à qui leur plaisait. Mais, hélas ! la mort ou la fuite d'un amant, les dettes, le manque d'ouvrage, la faim, poussent un jour quelques-unes de ces malheureuses plus bas, plus bas encore.
La femme entretenue, la femme galante, la femme à ■parties, sont autant de degrés qui conduisent à la prostituée. Avec l'âge, la pente du vice devient plus rapide, et le courant jette quelquefois ces infortunées, malgré elles, au fond du gouffre.
Autre occasion de chute. Trop souvent nous l'avons vu, les travaux de la femme ne suffisent point à la nourrir. Lacouturière gagne, terme moyen, 20 ou 30 sous par jour ; il lui faut là-dessus payer sa chambre, s'entretenir (;t s'éclairer ; elle est donc sans cesse, surtout quand la maladie s'en mêle, menacée par le besoin.
(1) Livre P'', Les industries immorales.
Elle avait rintention et le noble orgueil de gagner sa vie par le travail. Espérance trompée ! Il lui est alors facile, pour peu qu'elle soit jeune et gentille, d'ajouter à son gain avoué une autre industrie secrète; c'est cette vie d'aventures, qui de précipice en précipice, de déclin en déclin, la conduit tôt ou tard jusqu'à la prostitution.
Presque toutes étaient, en effet, lingères, modistes, couturières, brodeuses et entretenues, lorsqu'un jour de janvier, le feu, l'argent et le galant, comme elles disent, venant brusquement à les abandonner, elles se sont vendues, au coin de la borne, à cet autre amnnt anonyme, multiple, qui est l'homme en général : celui-là est brutal, grossier, féroce, immonde, mais du moins, beau ou laid, il prend tout ce qui s"offre et paye comptant. C'est pour lui qu'ayant faim et froid, ces pauvres ouvrières vendent, moyennant une nourriture grossière, leur droit de femmes libres, comme Ésaii son droit d'aînesse pour un plat de lentilles.
D'autres femmes de Paris qui s'étaient jusque-là maintenues en moyenne vertu tombent tout à fait dans le vice par des accidents nés de leur imprévoyance. Les filles entretenues, par exemple, se trouvent quelquefois dans la position de cette sainte, Marie l'Egyptienne, ([iii, n'ayant point d'argent pour acquitter le passage d'une rivière, livra par scrupule son cori)s au batelier. On en a vu ainsi payer de leur personne des coclicrs de remise après une demi -journée de louage. Le cocher accepte cette valeur en grognant et faule
de mieux. Elles usent de la même monnaie, dans les temps de crise, pour régler leurs comptes avec leurs fournisseurs. Or, ces malheureuses ne tardent pas à engager tout à fait leur liberté dans ces règlements infâmes, qui les entraînent de plus en plus vers la prostitution.
Plusieurs filles qui tenaient, pour la forme, des boutiques de revendeuses à la toilette, où, à propos de gants, de cravates, de bretelles, de cols de chemise, de savon et de parfumeries, elles trouvaient moyen de débiter leurs charmes, finissent, leur industrie étant à bout, par se livrer tout entières et sans restriction aucune au métier de prostituées. Pour celles-là, hélas ! en assez grand nombre, la boutique n'a guère été que l'antichambre du mauvais lieu.
Enfin, nous avons trouvé au dernier degré de l'échelle des femmes vivant sur les produits de leurs attraits une classe de filles vagues qui forment le passage naturel entre la débauche et la prostitution. Si profond, en effet, que soitl'abîme qui sépare ces deux formes du déshonneur, la femme y glisse par des progrès, ou, pour mieux dire, par des dégradations insensibles. On en a bien vu quelques-unes succomber sous le coup d'accidents brusques, comme la mort d'un protecteur ou d'une amie; mais ce sont heureusement des exceptions. En général, les filles ne descendent ({ue lentement et par degré jusqu'à l'extrémité du mal. Elles se maintiennent encore (pielque temps à l'état de courtisane, de maîtresse, de fennue galante, de
['^^ LES VIEPXr!
moins encore: elles côtoient ainsi l'abîme sur un .?liemin escarpé et plein de ronces, jusqu'au jour oii les dettes, la faim, l'occasion les y poussant, elles tombent.
Il a paru, dans ces dernières années, deux ouvraii^es sur la prostitution : l'un de M. Parent-Duchâtelet, l'autre de M. Béraud (1838-1840)..
Le premier est une statistique froide, mais consciencieuse et savante ; le second, sorti des mains d'un commissaire de police, ne contient guère que des renseignements relatifs à la discipline des filles et quelques anecdotes à l'usage des cabinets de lecturç.
Le reproche qui peut être adressé à ces deux ouvrages, notamment à celui de M. Béraud, c'est de manquer de vues philosophiques. Il est intéressant, sans doute, de savoir combien il y a de filles brunes à Paris, combien de blondes, combien qui ont les yeux noirs, biens ou verts, et quelles sont les peines infligées à celles qui volent; mais il serait encore plus utile de décider quelle place les filles publiques tiennent en dehors de la société ; s'il faut les proscrire ou les tolérer ; s'il y a vraiment à desespérer de leur sprt, ou si un ensemble d'influences morales ne pourrait pas ramoner beaucoup d'entre elles à une vie meilleure.
(Jiini(jU(^ nous ne tenions pas à répéter ce que
d'autres ont dit, il nous arrivera quelquefois de faire des emprunts aux ouvrages de M^l. Parent-Duchâtelet et Béraud ; certains faits, incroyables à force d'être monstrueux, auront plus d'autorité dans leur bouche que dans la nôtre.
Il est un terrain sur lequel nous différons radicalement: c'est celui des doctrines. MM. Parent- Duchàtelet et Béraud partent, à notre avis, d'un principe faux qui les amène à des conséquences fausses ; la prostitution, à leurs yeux, est un fait stagnant, perpétuel, toujours le même, qui est né avec l'humanilé et qui ne finira qu'avec elle. Toute la question consisterait dès lors pour la société à vivre le plus commodément possible avec ce mal incurable.
Nous éprouvons le besoin, pour réfuter ce système, de jeter un regard sommaire sur l'histoire de la prostitution dans le monde.
Le passé ne nous offre guère que les images désolantes du désordre et de l'immoralité. S'il faut en croire Horace et la plupart des poètes latins, l'union des sexes ne s'éloignait guère, dans le principe, des rapports vagues et passagers qu'ont entre eux les mâles des animaux avec leurs femelles. La promiscuité était donc l'état naturel de l'homme et de la femme; cet état précéda, sans nul doute, toute société, et nous en retrouvons encore des restes cliez certaines peuplades sauvages qui continuent, à l'ombre ♦les forêts vierges, l'enfance de l'humanité.
Le travail de la civilisation fut de réprimer celte
promiscuité barbare et de faire entrer les rapports naturels des deux sexes dans les liens du mariage. Le mouvement était donné; mais opérant sur une forte masse d'être insoumis et grossiers, la société ne pouvait les envelopper que successivement dans ses lois ; force lui fut donc de laisser un grand nombre d'hommes et de femmes en dehors des institutions réguHères de la famille. Ce sont ces femmes déclassées, traces vivantes de l'état primitif des mœurs, renouvelées d'âge en âge, moins nombreuses de siècle en siècle, mais toujours persistantes, malgré les efforts constants de la société pour les attirer à elle, (pii portent de nos jours le nom de prostituées ou de filles publiques.
Loin d'être, comme on l'a dit plus d'une fois, un Iruit amer de l'état social, la prostitution, dans nos grandes villes, serait donc au contraire, à notre point de vue, la promiscuité originelle, toujours subsistante, quoique sous une forme légale et de plus en l)lus restreinte.
L'histoire confirme pleinement notre manière de voir à ce sujet : plus nous remontons vers les commencements de la société, et plus nous trouvons la prostitution consacrée par l'état général des mœurs.
Chez les Égyptiens, nombre de femmes passaient la première moitié de leur vie dans le commerce banal des hommes, et dévouaient seulement la seconde au mariage, lorsipie la maturité avait calmé leurs désirs. On trouve encore dans le récit des voya-
geurs certains détails curieux sur les mœurs de ce peuple, qui tint pendant longtemps la tête de la civilisation. « Dans toutes les villes et les villages le long du Nil, on trouve des filles destinées aux plaisirs des voyageurs, sans qu'ils soient obligés de les payer. C'est l'usage d'avou- dos maisons d'hospitalité toujours remplies de ces créatures, et les gens riches se font un devoir de piété de fonder de ces institutions et de les peupler de filles qu'ils font acheter dans cette vue charitable. Lorsqu'elles accouchent d'un garçon, elles sont obligées de l'élever jusqu'à l'âge de trois ou quatre ans, après quoi elles le portent aux patrons de la ville, qui s'en servent comme d'esclaves ; mais les petites filles restent toujours avec leurs mères et servent ensuite à les remplacer. » (Buflbn, d'après les voyageurs Lucas, Vanselet et Gemelli Carreri.)
Chez les Grecs et les Romains, la prostitution était un fait presque aussi général que l'esclavage : elle s'exer>;ait môme publi(|uement, sans étonner les citoyens rigides ni les sages législateurs. En Grèce, les prostituées agitaient devant leur porte une branche de myrthe ou la promenaient sur leurs lèvres pour attirer les passants ; à Rome, efies attendaient, entre deux bougies qui brûlaient le jour comme la nuit, les hommes de bonne volonté; certains signes suspendus aux maisons de débauche en in(li([uaient ouvertement l'usage aux étrangers. Les filles <pi'on y rencontrait, Grecques pour la plupart ou Barbares, étaient de pau-
vres filles achetées au marché, nues ou presque nues, que les maîtres des maisons de débauche couvraient ensuite d'un costume éclatant. Les esclaves prostituées existaient à Rome en nombre considérable ; un auteur ancien les compare aux folles ondes légèrement bourbeuses du lac Lucrin, sous les gros vents.
Dans les sociétés modernes, l'aboHtion de l'esclavage et la prédication de l'Évangile restreignirent un peu le nombre des prostituées. Toutefois, nous les trouvons encore en quantité énorme si nous remontons vers le moyen âge, oi^i elles ont plusieurs fois nécessité des lois sévères de répression. La débauche conservait une telle intensité à l'avènement de François I" au trône de France, que, dans Paris, qui ne comptait alors que cent cinquante mille âmes, il se trouvait déjà six mille lllles publiques, c'est-à-dire à peu près le même nombre que l'on compte aujourd'hui (1844), sur une population de près d'un million d'habitants. La prostitution continua de régner en souveraine aux xvn^ et xvm'' siècles. Dulaure évalue à trente-deux mille les iilles publiques qui exerçaient leur métier, Louis XV étant sur le trône. En 1762, un mémoire anonyme n'en porta })lus le nombre qu'à vingt-cinq mille. Quelque temps après, Rétif de la Bretonne l'estima à vingt mille. Vers 1789, une tradition de police le réduisit à ([uinze mille, parmi lesquelles dix mille iilles seulement auraient traliqué da^is les rues; enfin, on en C(im})te maintenant cinq mille environ d'inscrites sur les registres de l'administration.
LES VIERGES FOLLES lll
Faut-il voir dans ces différents chiffres, avec M. Parent-Duchâtelet, une simple erreur de statistique : nous ne le croyons pas. La prostitution, cet horrible fléau, décroît devant les progrès du bien-être et de la morale publique.
L'erreur de tous les écrivains qui ont traité jusqu'ici de cette matière est de considérer la prostitution comme immuable. « Je n'ignore pas, dit M. Béraud, qu'il est impossible de détruire la prostitution ..... » Et ailleurs : « La prostitution est un mal incurable, inhérent à l'espèce humaine ; il est devenu nécessaire de l'aveu des casuistes les moins indulgents. » M. F^arent-Duchâtelet n'est guère plus avancé sur ce point que M. Béraud ; c'est à peine même s'il ne croit point la prostitution en voie de développement. Il est bien vrai que, depuis 1816, le nombre des filles publiques a suivi un léger mouvement ascensionnel ; mais outre que ce mouvement doit être attribué, dans tous les cas, au progrès naturel de la population, nous devons faire remarquer que les causes accidentelles de la débauche, comme la misère et le manque de travail, loin d'avoir diminué dans ces derniers temps, se sont au contraire accrues par suite des crises de l'industrie naissante.
Nous ne discutons pas avec nos contradicteurs sur des chiffres, mais sur des principes.
La grande différence entre leur manière de juger et la nôtre vient essentiellement de coque nous aflirmons la loi du progrès et de ce qu'ils n'en tiennent aucun compte.
Ils ressemblent à ces astronomes qui avant Galilée et Newton voulaient expliquer les lois de la mécanique céleste sans connaître le mouvement de la terre.
Nous ne saurions donc partager l'avis de MM. Parent et Béraud, que la prostitution soit un fait immobile, un mal éternel et incurable; ni même celui de M. Buiet, que la misère, cause de la débauche publique, soit un retour vers l'état sauvage. Selon nous, la misère, comme la prostitution, comme, en général, tous les autres fléaux qui désolent encore à cette heure la société, n'est point un retour vers la barbarie, mais bien un reste de cet état primitif qui persiste à travers les âges et malgré les efforts de la civilisation pour le détruire.
Qu'une tache s'efface du monde, cela n'est certes pas sans exemple dans Tordre physique ni dans l'ordre moral. N'y a-t-il pas des épidémies que la civilisation est arrivée à chasser devant elle comme la lumière du soleil dissipe les épaisses ténèbres de la nuit? La lèpre, la petite vérole, la peste, tous ces fléaux qui ravageaient régulièrement l'humanité; et que tout portait à croire invincibles, n'ont-ils pas cédé en partie aux efforts combinés de la science et de l'hygiène publi({UG? L'esclavage, qui couvrait autrefois toute la terre, n a-t-il point disparu des Etats du nouveau monde oili il s'était réfugié et où il se proclamait éternel? Or, pourquoi vouloir que la prostitution, cette plaie morale, soit sans espoir et sans remède, ({uand tant d'autres maux s'évanouissent devant les conquêtes de l'esprit?
La prostitution est un désordre dont, il faut l'espérer, la société arrivera à se débarrasser un jour. Dernière trace des âges de barbarie, la fille publique finira par disparaître irrévocablement, comme tous ces fléaux antérieurs aux temps modernes, qui luttent pendant des siècles contre le progrès, mais qui, vaincus par la lumière de l'intelligence, par les armes de la raison et de la justice, s'effacent, peu à peu, sous une amélioration toujours croissante. Donc point de désordres éternels dans l'humanité ; ajoutons également point de retour au mal ; la civilisation avance chaque jour vers le bien, malgré des circuits et des détours; elle ressemble aux grands fleuves qui serpentent, mais ne reculent jamais.
Il y a quelques années, la conscience publique passait voilée, ironique et grondeuse devant cette grande infortune qu'on nomme h fille de joie ; elle s'emportait en invectives contre celles qui s'en vont ainsi colportant au grand air leurs charmes et leurs appas ; elle insultait des malheureuses déjà écrasées sous leur propre honte : or, tout ceci pouvait servir de thème à des déclamations sonores, mais vaines, qui laissaient les choses absolument dans le même état.
Aujourd'hui l'on déclame moins et l'on s'attendrit davantage : le dégoût et la colère factice ont fait
place à des vues plus humaines. On commence à prendre intérêt à ces filles folles qui sont les enfants perdus de la société. Dans nos promenades de nuit par la ville, nous n'avons jamais passé, pour notre compte, devant ces spectres de femmes qui se traînent lamentablement le long des murs, dans l'obscurité, comme les larves de Virgile ou les ombres du Dante, sans que tout notre cœur se remuât d'une grande compassion. Mais pour que cette pitié ne demeurât point en nous stérile et oisive, nous nous prîmes à réfléchir sérieusement aux causes du mal : c'était le moyen d'en trouver plus tard le remède.
Deux grands chemins conduisent à la prostitution : c'est la misère et l'ignorance.
La prostitution va recrutant ses victimes dans le's classes pauvres. C'est à la portion la plus souffrante de l'humanité que s'attaque encore le plus terrible des ennemis : dans ce monde, les maux vont toujours trouver les malheureux. Il est triste de voir des familles dénuées de tout, sans biens au soleil, sans meubles, et pour ainsi dire sans gîte, des indigents qu'aucune taxe, aucune imposition ne saurait atteindre, puisfju'ils ne possèdent rien, payer pour tribut à la société la dîme de leurs filles !
La plupart des prostituées ont été poussées au mal par la nécessité. Elles sortent de familles obscures et mendiantes qui leur ont dit un jour ; « Fille, voilà « que tu vas avoir seize ans, tu es assez grande pour
« gagner ton pain : va-t'en. » Et elles s'en sont allées Dieu sait oij !
Au rapport de M. Parent-Duchâtelet, une fille qui vint se faire inscrire sur le registre des prostituées n'avait pas mangé depuis plus de trois jours. En sorte que, pour désarmer tous vos beaux discours, messieurs les critiques et les rhéteurs, cette pauvre créature, qui passe dans la rue, couverte de boue, de baisers et de crachats, l'impudeur au front, le remords au cœur, le rire aux lèvres, n'aurait qu'à vous opposer ces mots : J'ai eu faim!
Sur douze mille cinq cent cinquante inscrites de 1816 à 1883, deux mille quarante-trois filles ne comptaient pas encore dix-huit ans. Leur misère était si grande, que quelques-unes n'avaient ni chemise, ni bas, ni souliers. Après avoir déposé au Mont-de- Piété leurs robes et leurs effets, elles venaient engager à la maison de tolérance le dernier vêtement que la faim leur avait laissé : la pudeur !
Pour presque toutes les prostituées, la misère sous différentes formes, telles que l'abandon, l'isolement, l'absence de famille, est la cause dominante de l'abjection où elles tombent. Un quart de ces malheureuses appartiennent à la classe des enfants naturels. Trente-quatre filles, dans une môme année, n'ont pu indiquer ni le lieu oi^i elles sont nées, ni leur père, ni leur mère, ni leur âge, ni même leur nom. Le ruisseau baptisa ces créatures anonymes et infortunées que l'Église, leurs parents et le monde avaient négligées
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d'une façon si regrettable. Pauvres enfants du vice qui retournaient au vice, faute d'avoir trouvé dans notre société un toit et une famille !
M. Parent'Duchàtelet, auquel il faut toujours revenir quand il s'agit de chiffres et de statistique, rapporte à quelques motifs, tous dépendant de la misère, l'engagement de ces pauvres filles dans les liens de la prostitution. Quatorze cent quarante et une y auraient été poussées dans ces derniers temps par dénûment absolu ; douze cent cinquante -cinq par la mort de leurs parents ou l'expulsion de la maison paternelle ; deux cent quatre-vingt-neuf, toutes domestiques, séduites par leurs maîtres et renvoyées par eux ; quatorze cent vingt-cinq, simples concubines pendant un temps plus ou moins long, ayant perdu leuïs amants et ne sachant plus que devenir. On devine que beaucoup d'entre elles croyaient trouver dans les circonstances fatales qui avaient motivé leur déshonneur une excuse à leur déplorable industrie. C'est môme l'avis des moralistes les plus sévères. « Seule, abandonnée de ceux dont le devoir était de veiller sur elle, dit M. Appert, que fera celte faible enfant quand on lui refusera son nécessaire, quand la faim viendra fra])per sans })ilié à la porte de sa mansarde? Que fera-t-elle lorsque, séduite par les promesses d'un débauché, elle se trouvera solitaire, accablée sous le poids de sa honte? Deux portes lui sont ouvertes : la prostitution et la mendicité. Oh ! alors le choix
n'est pas douteux. Les règlements de police tolèrent Tune et défendent l'autre. »
Chez quelques-unes, les motifs de la prostitution étaient en quelque sorte héroïques, s'il pouvait y avoir de l'héroïsme dans le sacrifice de soi-même à l'infamie : trente-sept s'y dévouèrent pour soutenir des parents vieux et inOrmes ; vingt-neuf, aînées de famille n'ayant ni père ni mère pour élever leurs frères et leurs sœurs en bas âge, quelquefois même des neveux et des nièces ; enfin vingt-trois femmes veuves ou abandonnées, pour subvenir aux besoins de nombreux enfants. Comme le pélican qui autrefois était censé nourrir ses petits avec son sang, ces malheureuses alimentaient leur famille des produits de leur chair.
La séduction, que l'aisance, le respect et le toit paternel éloignent à cent lieues de la jeune hlle bien placée dans le monde, s'attaque au contraire à chaque pas sous mille formes à la jeune ouvrière malheureuse, qui ne jouit d'aucune considération, et dont la petite chambre mal close donne aisément entrée à tous les mauvais conseils ; il suffit souvent d'une voisine ou d'une vieille proxénète pour l'entraîner, le pain manquant, à un mai'ché irréparable. Quand on interroge les filles publiques sur les raisons qui ont pu les porter à choisir un si horrible métier, elles répondent, généralement d'une voix sombre ce mot inexorable: Il le fallait ! — La nécessité excuse à leurs yeux ce que leur état a de trop abject; quelques-unes même cherchent à
relever l'ignominie de leur position par les motifs plus ou moins honorables qui l'ont créée : a Je suis une martyre de la volupté, » disait l'une d'elles qui s'était vendue pour soutenir sa mère.
La seconde cause de la prostitution, c'est l'ignorance.
La plupart des filles publiques sortent de familles d'artisans ; un tiers des pères de prostituées, 173 sur 518, ne savaient point signer l'acte de naissance de leur enfant, et cela à Paris, où une certaine éducation est mise à la portée de toutes les classes. Qu'on juge par là des provinces î
Beaucoup de ces fdles qui ne savent ni lire ni écrire font une croix sur le registre oi^i la police inscrit leur nom de famille : c'est le signe, en effet, qu'il convient de tracer sur le nom de ces malheureuses, mortes dé-' sormais à l'honneur, à l'amour et à la société : on met une croix sur la pierre des trépassés.
Parmi les filles inscrites depuis 1816, M. Parent n'en cite que vingt-trois qui aient eu des états ou des talents un peu remarquables : seize étaient actrices, six donnaient des lerons de harpe ou de piano, une peignait très bien le paysage, mais encore avaientelles été toutes saisies à l'improviste par le besoin : la faim, cette grande entremetteuse, était venue un jour frapper à leur porte, et elles hii avaient ouvert.
Chez (luelques-unes, l'ignorance va au delà de tout ce (ju'on se figura : il y en a qui savent à peine construire une phrase. Ces malheureuses, condamnées
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par l'absence de toute éducation à une sorte d'idiotisme et d'abrutissement, n'ont pu trouver de maisons oii se placer comme domestiques : elles se sont faites alors les servantes des besoins les plus grossiers et les plus avilissants.
On oserait presque dire que dans certains cas, c'est la nature qui est coupable.
Il existe des prostituées que certains défauts d'organisation et, si l'on peut s'exprimer ainsi, certains oublis de la nature condamnent à cette honte. On rencontre dans les maisons de tolérance des fdles que la faiblesse de leur vue, le peu d'habileté de leurs doigts et la légèreté de leur caractère rendent incapables de tout travail ; ces malheureuses se sont trouvées malgré elles réduites à choisir entre l'homme et la mort.
— Elles ont mieux aimé l'homme.
Enfin, il faut s'avouer une vérité triste : on trouve des filles ayant hérité de leurs parents des goûts de crapule, de libertinage, d'ivrognerie et de débauche qui les font repousser du monde : conçues au milieu de l'orgie, quelques-unes de ces créatures ont la prostitution dans le sang.
Celles-là conservent pour le métier des penchants de famille qu'il leur est très difficile de dompter : à la première attaque un peu sérieuse elles cèdent, et il suffit presque toujours d'une vieille un peu habile pour les embaucher dans le mal. Sans croire que tous les enfants apportent dans leurs organes en venant au
monde les traces du vice de leur mère, on est bien forcé d'admettre que le mauvais exemple, la négligence, un nom déshonoré contribuent trop souvent à leur ruine.
C'est en ce sens qu'on pourrait dire qu'il se rencontre dans nos grandes villes une race de filles publii{ues, comme il y avait au moye.n âge des races de serfs et de bohémiens.
Il existe d'autres causes à la -prostitution.
On connaît assez la mobilité du caractère des femmes, qui les pousse souvent à leur perte par des coups de tète et des accès de désespoir. Est-il vrai que des jeunes fdles innocentes se soient par imprudence ou par bravade fourvoyées, perdues dans ces allées boueuses dont nous parlions tout à l'heure, vraies gueules de monstres ouvertes et dévorantes qui saisissent leur proie au passage? Le mauvais lieu est comme le Minotaure; il veut des jeunes fdles. Il les prend à cet âge où elles ont pour elles la Leauté du diahin. Cette fois du moins l'expression est juste.
Quelques - unes s'engloutissent précipitamment dans l'abîme après une première faute et une grossesse, par suite de la rigueur outrée de leurs parents, devant qui elles n'oseraient plus se remontrer. On trouve encore de nos joui s des vertus brutales et farouches qui ressemblent fort à de grandes erreurs. Tel homme visant à la considération, jaloux (ju'on inscrive un jour dans son épilaphe les titres de bon pvre et de bon vpoux^ se croit obligé de battre à coups de bâton une fille coupable,
ayant oublié ses devoirs par amour, ou de lui fermer à jamais la porte du foyer domestique, c'est-à-dire la voie du repentir.
On croit communément que le mépris exagéré du vice sert de sauvegarde aux bonnes mœurs ; est-ce toujours vrai dans la pratique. L'expérience dit non. 11 en est souvent de la mauvaise réputation, comme de toutes les infamies avec lesquelles l'espèce humaine se familiarise peu à peu, et d'autant plus volontiers que le jugement public se montre plus sévère et plus dur. Une tille commet une première faute, puis une seconde; elle est déjà perdue aux yeux du monde. Dès lors les degrés du déshonneur ne comptent plus à ses yeux : qu'est-ce qu'un pas de plus ou de moins dans une voie toute marquée par l'opprobre? A force d'essuyer de mauvais traitements, elle y devient moins sensible ; elle s'accoutume bientôt à regarder l'affront comme une sorte de compensation de son état, qui la met en droit de le continuer. Sa conscience parle d'autant moins haut que le monde parle plus fort contre elle. Elle sera méprisée, soit; elle est faite pour l'être. C'est son métier, son sort; elle arrange sa vie sur cela. Ce que l'opinion lui prodigue en outrages est autant d'épargné au remords. La traiter en fille dissolue et méprisable c'est, dans ses idées, l'autoriser à l'être. Elle se sent alors poussée au mal par une sorte de fausse révolte qui est comme un déli du faible au fort.
Ce que nous venons de dire est l'histoire de plus
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d'une prostituée. Quelques-unes ont fait leur malheur par fanfaronnade; elles se sont jetées tète haute dans la plus basse des ignominies, pour ne pas faire mentir le jugement du monde qui les condamnait déjà comme si elles eussent été alors ce qu'elles sont maintenant. A force de tourner les yeux en arrière et de regarder le châtiment, elles les ont portés en avant et ont regardé la vengeance ; par malheur, ces pauvres filles se vengent sur elles-mêmes, et s'en prennent à leur personne de ce qu'elles nomment l'injustice des autres.
Un autre défaut perd trop souvent les jeunes filles, c'est la paresse.
Il y a des femmes qui ne sont point faites pour les travaux manuels. Ce sont généralement les plus portées aux plaisirs des sens. Les peuples de l'Orient ont tous compris cette vérité physiologique ,> eux qui ne se servent guère des femmes que comme de joyaux précieux et inutiles. Or, ces goûts d'oisiveté acquièrent dans certains cas une force telle qu'il est presque impossible de les dompter. Toute tâche imposée à de telles créatures indolentes les ennuie, les dégoûte, les rend malades. Le crochet et l'aiguille leur sont également odieux. Quand cette paresse s'attaque à des jeunes personnes riches et de bonne maison, ce n'est pas un grand mal : la mère en est quitte pour gronder doucement et sans effet son héritière; mais, lorsque ce dégoût du travail tombe sur des filles pauvres ([ui n'ont que leurs doigts pour vivre,- il arrive que ces malheureuses vont ramasser (pielque part dans
la fange un morceau de pain souillé et amer qu'elles sont incapables de gagner.
Il y a, dit-on, dans chaque maison de tolérance, deux ou trois filles qui avouent avoir été amenées à cet état par une horreur innée du travail des mains et par une nonchalance insurmontable. Plusieurs ont essayé de la couture et du service, mais elles n'y ont pas tenu. Elles ne s'excusent ni ne s'aveuglent elles-mêmes sur leiuMgnominie ; seulement elles prétendent ne pas être bonnes à autre chose.
Peut-être cette paresse tient-elle à ce que ces filles n'ont point été placées dans un milieu convenable pour développer leur activité. Nous ne croyons pas, en effet, aux natures complètement oisives. Les êtres fainéants sont, à nos yeux, des êtres qui n'ont point encore trouvé le genre de travail au(|uel répondent leurs aptitudes. Si chaque homme ou chaque femme était employé à une besogne qui fût conforme à ses inclinations ou ses moyens, il n'y aurait plus dans la société autant de créatures parasites.
Le dégoût du travail vient, la plupart du temps, do ce que celui ou celle qui s'y livre tenait de la nature certaines facultés secrètes qui, n'étant point fécondées par l'éducation, n'ont point rencontré dans le monde un exercice normal . Beaucoup de ces prostituées qu'on avait voulu clouer aux ouvrages d'aiguille et qui s'en sont détachées par ennui ou par paresse, pour suivre les entraînements du vice, étaient peut-être nées pour faire des artistes, des institutrices ou même de bonnes
femmes de ménage. Si on les eût occupées tout d'abord aux travaux qui avaient pour elles de l'attrait, il est plus que probable qu'elles n'auraient jamais donné dans l'oisiveté, mère du mal.
Enfin, quand on songe que la plupart de ces filles sont encore entraînées au mauvais lieu par un des sentiments les plus nobles et les plus touchants, le cœur se serre, la pensée devient sombre et le reproche expire sur les lèvres. Presque toutes ont été d'abord victimes d'un premier amour mal placé. Une fois perdues d'honneur aux yeux du monde et à leurs propres yeux, abandonnées ensuite de celui qu'elles aimaient, elles ont loué à d'autres ce qu'elles lui donnaient gratuitement et de tout cœur. De ce jour, elles ont toujours été descendant d'alTront en affront, d'homme en homme.
Les suites de l'amour sont, d'ailleurs, bien plus funestes dans les classes pauvres, il faut l'avouer, que dans les classes riches. Une jeune personne de bonne famille trouve presque toujours, après une faute, à se faire épouser de son séducteur ou de tout autre pour son nom et sa fortune. Mais, une fois déshonorée, la iille du peuple a perdu la seule dot qu'elle avait reçue en naissant : il ne lui reste plus qu'à SL-rvir, sous le nom de nmitresse, aux plaisirs d'un homme qui la paye, la méprise et la bat. Le peu qui hii reste d'innocence, de jeunesse, de fraîcheur et de beauté, se flétrit dans la débauche et dans les larmes ; elle n'est bientôt plus bonne qu'à faire une tille des rues. Il suffit donc sou-
vent, pour l'entraîner si bas, d'un premier regard indiscret, d'une première parole entendue avec complaisance et en souriant, d'une première caresse tolérée, toutes choses que les femmes du monde se permettent souvent sans danger : tant la fortune crée pour la femme, indépendamment môme de sa conscience, une sorte de défense naturelle contre les dures extrémités du vice.
Plusieurs de ces enfants perdues que nous nommons les Vierges folles pourraient assigner à leur métier et à la condition des femmes honnêtes la différence qu'un corsaire trouvait entre son état et celui d'Alexandre le conquérant. La faute des prostituées n'est souvent que d'avoir tiré un parti peu habile de leur jeunesse, de leur beauté, et d'avoir à peu près donné dans les commencements aux plaisirs de l'amour ce qu'elles auraient pu vendre à un mariage de raison.
La misèrO; l'ignorance, certaines infirmités de nature, des erreurs de conduite, d'autres fois des défauts de caractère, comme le manque d'ordre et l'imprévoyance, telles sont les causes que tous les économistes de bonne foi assignent à la prostitution. Quelques-unes des fdles publiques sont, en effet, des ouvrières étourdies et dissipées, qui, après avoir dansé tout le carnaval, se trouvent fort dépourvues à la fin de l'hiver, et s'en vont crier famine chez leur voisine ; mais la voisine est peu prêteuse, et après avoir épuisé quelques légers secours, fruits de com-
plaisances secrètes, ces malheureuses se vendent à l'encan, pour ne point mourir de faim.
Toutefois, la vraie cause de la prostitution n'est encore, selon nous, ni la misère, ni le désœuvrement, ni l'ignorance, ni l'incapacité, ni l'amour : c'est l'homme.
Qu'il n'y ait pas des hommes qui achètent, il n'y aura plus de femmes qui se vendent. Dans presque tous les cas, l'homme a été l'agent provocateur et le premier auteur du mal. C'est lui qui a trouvé le chemin de ces mansardes obscures où la vertu pauvre et plébéienne veillait le soir devant son ouvrage, à la lueur d'une lampe sévère; c'est lui qui a poursuivi de son ombre dans la rue la démarche svelte et timide delà jeune ouvrière encore pure ; c'est lui qui a fait briller devant les yeux coquets et éblouis de ces pauvres folles ce miroir aux illusions dont se sert l'oiseleur pour attirer l'alouette dans ses filets ; c'est lui^ toujours lui, qui, de faux pas en faux pas, payant quelquefois, flattant sans cesse, promettant encore plus, a entraîné la jeune fille séduite jusqu'aux bras immondes du public, pour s'en détourner ensuite avec dégoût.
Vous qui passez devant la fille des rues, le rire et le mépris aux lèvres, vous êtes injustes: vous essuyez chaque jour sur ces pauvres créatures tout ce que vous avez do fange, d'écume, de bave à l'âme, et vous no voudriez pas ensuite les voir souillées ! La malheureuse a le sentiment de son déslionneur,
elle connaît les auteurs de sa dégradation, elle en veut aux hommes. Il y a de la haine, de la colère et du reproche dans le regard lascif qu'elle tend, comme une toile d'araignée, le soir, au coin des rues, pour y prendre sa proie au passage.
Le mépris devrait retourner à l'auteur du mal, à celui qui a fait la fille ce qu'elle est.
On a Ijeaucoup déclamé contre l'abjection de ces filles parasites, qui vivent sur les deniers de l'homme. Nous sommes loin de vouloir les défendre, mais nous répondrons que cet état est une suite de l'impuissance oii se trouve la femme de subvenir par ses propres forces à ses moyens d'existence. Si haut que nous remontions dans l'histoire, nous voyons toujours l'être faible tendre la main au fort, pour en recevoir du secours .
Tamar, dans la Bible, jouant à dessein le rôle d'une fille publique, dit à Juda : « Que me donneras-tu afin « que tu viennes vers moi? y> — Juda lui répond : « Je t'enverrai un chevreau d'entre les chèvres du « troupeau. » Ce don était en rapport avec les mœurs pastorales des premiers âges. Le caractère défiant des prostituées se montre dans la suite du dialogue : « Me donneras-tu des gages jusqu'à ce que tu fen- « voies? » — Et il dit: « Quel gage est-ce que je te « donnerai ?» — Et elle répond : « Ton cachet, ton « mouchoir et ton bâton (jue tu as en la main. » Ne voilà- t-il pas bien la fille publique avec ses exigences? Ces goûts rapaces tiennent à sa condition : esclave.
comment n'aurait-elle pas les mœurs de l'esclavage? Incapable de gagner sa vie par le travail, comment ne iDriguerait-elle point le prix attaché à ses services ? Les femmes mariées ont reçu une fois pour toutes dans la dot de leur famille ou de leur époux le secours que la prostituée est contrainte de mendier chaque jour en détail. Comment, d'ailleurs, s'étonner du caractère avide de cette créature^ quand on voit des femmes du monde, dans une position riche et heureuse, spéculant pour un mince caprice sur leurs attraits, leur beauté , leur esprit , se faire payer des voitures, des loges de spectacle, des parties à cheval et d'autres amusements, par de pauvres jeunes gens amoureux dont elles flattent les espérances ! Toute la différence entre la conduite de ces coquettes et celle des lilles, est que ces dernières donnent du moins quelque chose en échange de ce qu'elles reçoivent, tandis que les autres se font payer des faveurs que souvent môme elles n'accordent pas.
Sous le titre de Physiologie des Prostituées, i'iionnête M. Parent-Duchàtelet consacre un assez long cliapitre aux caractères physiques que l'exercice du métier développe avec l'âge chez les fdles publiques, comme l'embonpoint , la raucité de la voix et autres faits naturels généralemont connus. Tel ne sera point
l'objet de cette élude. Nous nous proposons de rechercher, au contraire, dans l'organisation des filles publiques, les causes physiologiques ([ui ont pu les amener à une telle disgrâce.
11 y a deux ordres de filles publiques : les unes sont attachées au déshonneur par des penchants de nature, les autres s'y engagent au contraire malgré leur inclination ; ces dernières ont été entraînées par les circonstances. Ne demeurant dans le vice que sons remi)ire de la nécessité, elles s'en éloignent volontiers dès que celte nécessité cesse. Leur caractèrj n'a été pres([ue pour rien dans l'événement qui les a conduites à l'abîme. De ce que toutes les prostituées ne rentrent pas dans certaines conditions physiologiques, on ne saurait donc en rien conclure contre la justesse de la loi eu général, surtout si les illles qui échoppent à cette loi sont de malheureuses victimes de la misère, qui traversent la prostitution comme un ruisseau, et non des natures vicieuses qui s'y jettent par attrait.
Le sentiment de l'amour, même physi(|ue, n'est pas celui qui domine en général chez les prostituées ; non, c'est le sentiment de l'appétit. Combiné avec la misère, ce grand goût pour les aliments rend intolérables à cette sorte de femmes les mille privations et les abstinences de bouche auxciaelles les condamnerait le métier d'ouvrière. Ces filles voraccs ont bien plus de motifs ({ue (fautres pour faire le mal dans une société comme la nôtre, où la vertu n'est pres([ue, pour une certaine classe, que l'art d e résister aux besoins.
Il y a des créatures faméliques. Le docteur Broussais cite dans ses ouvrages un fait triste et curieux : une femme, atteinte d'une de ces voracités naturelles qui sont un lléau pour le pauvre et un sujet de jouissance pour le riche, mangeait à la Salpùtrière la ration de quinze à dix-huit personnes; rejetée de cette maison pour son grand appétit, elle chercha quelque temps le moyen de voler du pain et des aliments ; mais n'ayant plus aucune ressource pour vivre, elle finit par se retirer du côté de la Glacière. « Là, dévorant toute espèce d'ahments végétaux, toutes les plantes, toutes les racines qui s'offraient à elle, mais privée de la faculté que possèdent les animaux herbivores de distinguer les propriétés nuisibles ou favorables de ces substances, elle s'est gorgée de végétaux malsains, particulièrement de plantes de la famille des renoncule^?, excessivement acres et irritantes, et a succombé aux progrès d'une gastrite affreuse. »
On frémit pour les jeunes personnes, atteintes de tels besoins d'estomac, quand on songe que la faible rétribution du travail leur refuse les moyens de vivre lionorablement I
Non-seulement ce besoin immodéré d'ahments contribue à entraîner certaines filles dévorantes dans la proslituti(jn, à cause du gain qu'elles en retirent et des moyens i)liis abond;nits qu'elles y trouvent d'apaiser leui' faim, mais encore ce penchant contribue à les retenir dans la boue du métier. La plupart des maisons de tolérance ont une table bien servie. C'est pour
LES VIEIIGES FOLLES l8l
quelques-unes des filles un attrait qui les attache à un état horrible du reste, dont elles ne se dissimulent aucunement toute l'ignominie. Ces misérables, connues parmi leurs compagnes sous le nom dégoûtant de gouapeuses, ont fait de la débauche une mangeoire. Leur ventre insatiable est comme une caverne ténébreuse dans laquelle s'engloutissent chaque jour, avec la nourriture, leur honneur et leur liberté.
Cette nature de prostituées se lait reconnaître habituellement par des caractères extérieurs. Tout annonce en elles de fortes convoitises : la poitrine large et saillante ; les épaules charnues, attachées à un gros col, d'un tour puissant et herculéen; toute la figure plutôt vivace que belle ; le front bas, les narines ouvertes; la bouche dévorante, dont le souffle vaste et un peu rauque respire un intarissable besoin de jouissances matérielles ; les mains courtes, épaisses, et moHes (1).
Telle est la racedefemmesà lafoissensueUes et coni-
(1) Un homme d'esprit et chez lequel le sens observateur domine, ajoute la remarque suivante : a En général un pouce petit, chétif, mesquin, annonce un génie irrésolu, ondoyant, dans les choses bien entendu qui ressortent du raisonnement et non du sentiment et non de l'instinct; — C'est le pouce de la descendance des Vierges folles, race impressionnable, seu" suelle et dominée par ses penchants, mais impartiale, tolérante, au naturel aimant et s'accommodant de tous les caractères. »La Cbirognomonio, ou l'Art de reconnaître les tendances de l'intelligence d'après les formes de la main, par le capitaine S. d'Arpentigny.
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mimes qui se soumettent de meilleur gré à la débauche et courent même quelquefois au devant du châtiment qui les attend dans l'ombre, la servitude.
On cite des exemples constatés de jeunes filles échappées du couvent ou de la maison paternelle pour sauter de plain-pied au mauvais lieu, et cela par le besoin fébrile des plaisirs de l'amour. Retirées par leurs parents de la maison do- tolérance et mariées à un homme, cpjelques-uncs retombaient du ménage dans le bourbier : leur mari ne leur suffisait pas, même doublé d'un amant. Celles-là pratiquent leur métier avec goût, et, comme dirait Fourier, avec atti'action; elles s'en font même un point d'honneur. « Je suis la femme universelle, disait fune d'elles qui avait reçu de l'éducation : mon mari est le genre humain, et je voudrais avoir les bras assez grands pour l'étreindre. » — Elle se vantait même ouvertement de ce qu'elle appelait sa profession, disant que Messaline, à Rome, f avait exercée, et que c'était par conséquent un métier de reine ou d'im[)ératrice.
La prostitution est en quelque sorte pour cette race de femmes leur état normal. Quehjues-unes, chez lesquelles on essaya de conq)rinier })ar violence des instincts désordonnés, en devinrent folles. Qui blâmer ici? ({ui accuser? Le jugement ne s'arrête-t-il pas, en présence de tels faits, sur nos lèvres tremblantes? Au lieudese j)erilre en ))hrases vagues sur le vice et sur la vertu, n'éprouve- 1- on \)i\>^ jilutot le besoin de la tolérance et comme un sentiment mélancoliipie
à la vue des mystères de notre nature? Nous ne croyons pas, disons-le tout de suite, aux penchants inéluctables. Une telle do trine nous mènerait directement à la négation de tout ordre et de toute morale : Dieu nous garde qu'il en soit ainsi ! Ce que nous voulons dire, c'est que de telles créatures auraient eu plus de peine que d'autres à combattre les tentations du vice et qu'elles sont par conséquent moins responsables en y succombant.
Ces femmes immodérées sont pour la plupart d'un caractère facile et enjoué qui leur a fait donner le surnom de bonnes fdles. Peu s'en laut qu'elles ne croient, dans leur ignorance , rendre service au genre humain. D'autres arrivent à ce délire erotique par suite de certaines facultés plus élevées qui sont demeurées chez elles sans exercice. Ces bacchantes vivent dans un état pei'pétuel d'inquiétude fébrile et dévorante. Elles ont voulu transmettre à leurs sens finis et limités l'infini de l'esprit : de là cette activité aveugle qui les tourmente et qui s'acharne à poursuivre dans la matière le fantôme toujours fuyant d'un bonheur insaisissable.
Quoi qu'il en soit, le tempérament intervient dans bien peu de cas, comme cause unique de la prostitution : si l'on trouve ({uelques fiUes atteintes d'une sorte de fureur aphrodisiaque qui les porte avec passion au devant de tous les hommes, le nombre en est trèspetit ; car la femme qui se vend offre habituellement aux plaisirs de l'amour une froide nature et une orga-
nisation négative : le métier de courtisane et de fille publique n'est même possible qu'à cette condition. Aussi celles qui font exception à ce calme libertin des sens ne tardent-elles point à s'épuiser dans les travaux réitérés de la débauche. On en a vu mourir en quelques mois.
Quelques esprits superficiels ont cru que les iiUes publiques trouvaient dans je ne sais quels abus de la volupté une compensation aux maux et aux dégoûts de leur triste métier; rien n'est plus faux. La nature a, il est vrai, attaché un plaisir à l'exercice normal de tous nos organes, mais les filles publiques, en abusant pour satisfaire un vil attrait, ou un calcul abominable des sens que la nature leur avait donnés pour remplir un devoir, n'ont en quelque sorte plus le droit de prétendre aux libéralités de cette mère à la fois bonne etsévèr>e, qui ne veut point que les fonctions se dépravent. •
La vraie physiologie dément le préjugé ridicule qui suppose une jouissance, si grossière qu'elle soit, dans l'exercice de la prostitution. Cette lamentable perversion des lois de la nature et de la société aboutit au contraire (l'expérience le prouve) à l'absence de toute émotion, et, si l'on pouvait s'exprimer ainsi, au scepticisme plus ou moins absolu des sens. La femme, entraînée par une fausse lueur de volupté, illusoire et fatale, tombe bien vite dans un état irindifférence qui est cunmio la négation de la douleur et du bien-être, véritable mort pathologique qui suit i'al)US des plaisirs illicites. Unis eoruni mors est.
La meilleure preuve que la prostitution attente à toutes les lois divines et humaines, c'est que l'habitude de ce métier flétrissant ne tarde point à détruire chez les filles les plus ardentes, non-seulement l'intelligence, les facultés morales, mais aussi l'énergie sensuelle. L'aiguillon de la chair s'émousse bien vite à cette sale et perpétuelle besogne de volupté lascive : aussi la plupart de celles qui ont passé longtertips dans le métier n'y sont-elles presque jamais retenues par la luxure, mais le plus souvent par l'ivrognerie, la gourmandise ou d'autres vices dont elles ont contracté l'habitude en vieillissant. Les Vierges folles d'une nature excentrique et passionnée n'ont pas tardé à éteindre leur lampe avant la nuit, après avoir versé trop d'huile pour aviver la flamme.
Proclamons bien haut cette vérité : point de satisfaction, même physique, en dehors des lois de la nature et de la morale .
Nous attachions du prix à détruire un préjugé funeste : l'attrait vague d'un plaisir inconnu n'a pas toujours été étranger à la résolution de pauvres filles qui, sur de trompeuses amorces, sont venues jeter dans la boue du métier la fleur de leur jeunesse.
Si, comme nous l'avons vu, le tempérament est pour certaines femmes, heureusement très-rares, une cause de prostitution, nous devons ajouter qu'en général l'amour sensuel n'a })oint été dans l'origine l'instrument de leur perte pour les malheureuses (pii succombent. En vain chercherait- on à combattre cette
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vérité par l'exemple de quelques filles, d'ailleurs en petit noinbi'e, qui ont apporté, dit-on, leur virginité à la maison de tolérance. Il nous semble que, loin de démentir le principe., ce fait le confirme positivement. Une telle conduite, en effet, ne peut être que le résultat d'une misère horrible, d'une ignorance extrême, d'un froid désespoir ou d'une perversité qui fait frémir.
On ne saurait donc rien conclure de quelques exemples d'érotisme parmi les filles; la prostitution n'en reste pas moins un fait anormal et monstrueux. Que parle-t-on de penchants irrésistibles! De telles énergies physiques, placées dans un milieu favorable à la vertu, et surtout préservées de la misère, auraient peut-être contribué chez ces femmes au développement des fficultés les plus nobles, à l'expansion de l'esprit et du cœur. La nature n'a rien fait de mal.
Ajoutons que la majorité des filles publiques se recrute dans cette race de femmes pauvres et sans défense personnelle, qui reçoivent toutes les impressions du milieu oîi elles vivent, faute des moyens nécessaires pour combattre les causes du mal et pour les surmonter. Chez elles, les facultés de réaction sont en défaut : ce ne sont point des natures mauvaises, mais ce sont des natures incapables de résister aux tentations et aux circonstances. On ne saurait pourtant demander à un être au delà de ce que la nature lui a donné, au delà siu-tout de ce que développe l'éducation, et quelle éducation ont rerue les malheureuses!
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En général les filles sont faibles et ignorantes. Elles n'ont rien clans la partie élevée du cerveau qui soit de force à réprimer les penchants lubriques de leur nature anin:^ale. D'oili sortent-elles? de classes pauvres et ténébreuses, chez lesquelles les organes de l'àniesont généralement en souffrance. Il eût fallu, pour développer ces organes, des exemples, des leçons, des lectures, des exercices suivis et répétés, tous les moyens artificiels, en un mot, qui ont pour effet de réformer les convoitises de nos sens, ou du moins de les subordonner à des facultés siqjérieures. Tout cela leur a manqué. Dépourvues des puissances de réaction, elles n'ont pas tardé à avoir le dessous dans la lutte économique engagée de nos jours entre les travailleurs et les exploitants : elles ont succombé au besoin, à la misère, à l'occasion. Leur chute a tous les caractères d'une défaite. Le déshonneur est venu à elles, suivant le langage de la Bible, comme un voleur ou un homme armé. Ces malheureuses n'ont trouvé ni en elles-mêmes, ni dans les ressources d'une culture quelconque, les moyens de repousser avec avantage les attaques de l'ennemi, elles ont cédé. Or, le monde est ce maître farouche et dur qui n'a qu'une maxime : Malheur aux vaincus, vsc viclis!
Dans la collection de Gnll, achetée par l'administration du Jardin des Plantes, et placée dans une des salles du Musée d'Anatomie, on voit un crâne de prostituée sur le([uel la main du docteur a écrit ces mots : « Les organes les plus développés sur cette tète sont
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ceux d'où résulte le caractère vain et cupide, deux sentiments qui entraînent les femmes sans éducation dans de grands écarts de conduite. »
Selon le célèbre Broussais, qui nous en parlait un jour , la chute de ces malheureuses pourrait s'expliquer dans plus d'un cas par l'absence de circonspection (1). Ces filles n'ont pas su regarder autour d'elles. C'est, en effet, la plupart du temps par étourderie, par entraînement, par soudaineté, qu'elles ont donné dans les pièges tendus à leur innocence ; aussi, ne sachant comment au Juste exprimer ce manque de précaution et de réserve, elles vous disent presque toutes en repassant un amer regard sur leur vie : « J'ai été trop franche, c'est ce qui m'a perdue ! »
Tout le monde sait que dans les derniers temps de sa vie, Broussais était devenu un fanatique partisan de la phrénologie. Vrai ou faux, ce système n'enlevait rien à la flnesse de ses observations. Il avait cru découvrir que le plus grand nombre des filles manquent de l'instinct que Spurzheim appelait riiahitativité. Ceci expliquerait de leur part l'abandon du pays et du foyer paternel, cette vie nomade, ce besoin de locomotion qui leur a fait donner dans le peuple le nom de coureuses. Il leur trouvait aussi très-peu l'estime de soi et beaucoup trop le désir de plaire oi\ ïapprohativilé. La vanité sans orgueil, tel est en effet un des carac-
(1) Il est h romaniuop qu'eu nnirl;ii? une fille prudoute. prudent (lirl, veut dire une riilesnge.
tères de la prostituée. Elle n'a aucun respect de sa personne, et certes l'usage qu'elle en fait le prouve bien, tandis que, dans les commencements surtout, elle se montre très-sensible aux compliments et aux grossières flatteries que lui adressent les hommes.
Broussais nous signalait un autre défaut de nature qui entraîne un grand nombre de filles à la prostitution, c'est la maladresse. Elles manquent selon lui, de l'organe de la constriictivité. On sait que cette aptitude ne s'applique pas seulement à l'architecture, mais encore à tous les ouvrages qui réclament l'habileté des doigts, comme la broderie, la couture, les modes : « Il n'y a pas moins d'industrie, ajoutait-il, à construire un joli chapeau qu'une cathédrale ; l'absence, ou du moins la dépression de cet organe, rend les femmes maladroites, impropres aux travaux de l'aiguille, à l'arrangement des objets, au service même des bonnes maisons ; si elles forcent leur nature pour la ployer à ces exercices, elles le font sans succès, et ne tardent pas à s'en dégoûter. De là vient sans aucun doute cette oisiveté, mère du déshonneur, que l'on rencontre chez certaines filles attirées très-jeunes au métier. C'est ainsi qu'en remontant jusqu'à l'organisation, on trouve une cause et une raison d'être à presque tous les mystères humains qui étonnent si fort vos économistes. »
Nous n'osons pas déclarer que ces traits moraux s'accusent en bosses sur le crâne des filles publiques, mais il y a tout lieu de croire qu'ils sont dans leur caractère.
Si nous résumons ce que nous avions à dire sur la physiologie des prostituées, nous trouverons que leur organisation négative et arriérée pèche plutôt par défaut qu3 par excès. Ce sont, relativement aux signes peu développés de leurs puissances cérébrales, des êtres sociaux demeurés chez nous, s'il on ose ainsi dire, à l'état élémentaire. Le sentiment du. moi , auquel les physiologistes rattachent avec raison la racine de la liberté humaine, est chez les filles publiques, comme chez les esclaves et les mineurs, d'une faiblesse extrême. Il en résulte une absence complète do détermination. Leur volonté fléchit, sous l'empire de toutes les causes extérieures qui se la disputent à l'envi : de là cette mobilité de caractère remarquée par ^L Parent-Duchâtelet. Elles ne font pas même la distinction du bien et du mal.
Que conclure de ces faits confirmés par la science, sinon que les filles publiques forment, dans notre société, un groupe de femmes arrêtées par le fait de certaines circonstances particulières, telles que l'ignorance, la misère, le vice, à l'état primitif de nondéveloppement ou de développement impariait, qui caractéî'ise l'enfance de l'humanité.
Faut-il les mépriser ? — on ne méprise pas les enfants même quand ils font le mal. Travaillons plutôt à C()in])attre les causes de leur infériorité, hâtons p.ar nos recherches et nos études l'avènement du jour où par la force morale du progrès, les êtres attardés doivent remonter à l'intelligence du bien et, l'éducation aidant, au sentiment de l'ordre.
LES VIERGES FOLLES ^ 'il
Ce qui régularise une prostituée et lui donne le droit d'exercer ses fonctions sur la voie publique, c'est l'inscription.
Cette inscription se pratique au bureau des mœurs sur un registre de l'administration de la police. Ce bureau est situé à côté de la Préfecture, rue de Nazareth (1). Les filles qui s'y présentent pour obtenir leur brevet de tolérance ont diverses questions à subir sur leur nom, leur état, le lieu de leur naissance, leur famille et les motifs qui les portent à se prostituer.
C'est un moment solennel et décisif : une fois inscrites sur ce registre du déshonneur, les malheureuses sont retranchées de la société. Cette petite masure, à fenêtres ternes et à escalier étroit, qu'on rencontre à gauche, en se rendant de la cour de la Sainte-Chapelle dans la rue de la Préfecture, ressemble à ces officines de magie, mal notées au moyen âge, dans lesquelles les jeunes filles désespérées allaient se donner au diable : aujourd'hui elles se rendent en cet endroit pour signer leur pacte avec le mal.
Si finteri'ogatoire dont nous avons parlé était fait
(1) Les dépendances de la préfecture de police ont changé de place depuis que ce livre a été écrit. Avec le temps les vieux murs tombent, .luolquos abus disparaissent; mais ces modifications de détail atteiuMicnt très-peu l'ensemble des faits.
avec conscience; si l'état des malheureuses filles qui se présentent était examiné avec soin et charité, nul doute que ce bureau ne put rendre des services importants à la morale. Mais, d'après les faits que nous avons recueillis et dont la source ne semblera certes pas douteuse, il ressort au contraire que, soit par la négligence des employés, soit faute de moyens fournis par l'administration, ce bureau demeure sans influence sur la prostitution en général, comme sur la destinée particuhère de quelques jeunes filles qu'il eût été pourtant facile de retenir au bord de l'abîme.
Pour beaucoup de fiHes à peine sorties de l'enfance, venues récemment de la campagne, le métier ignoble qu'elles se préparaient à embrasser n'était que la déplorable suite d'une cruelle misère. «Lorsqu'une de ces fdles, dit M. Parent-Duchâtelet, n'est à Paris que depuis peu, lorsqu'elle s'embarrasse et se coupe dans ses réponses, lorsqu'elle est sans place et ne se livre à la prostitution que par la nécessité de ne pas mourir de faim, on lui donne un passeport pour son pays ; mais les lilles de cette classe mettent souvent l'administration dans de grands embarras; le plus ordinairement elles n'ont ni souliers ni vêtements : peut-on à l'entrée de l'hiver et lorsque les routes sont impraticables, les expulser de Paris? Si on l'exige, elles sortent i)ar une porte et rentrent le lendemain par une autre, ou sont recueillies par les marchands de vin et gargoliers des barrières et dans les cabinets noirs. »
Il y a certes lieu de s'étonner de ce langage dans la
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bouche d'un inspecteur et d'un économiste : le bel embarras que celui-là, en vérité, pour une administration qui absorbe chaque année une des plus fortes parts du budget! qui l'empêche donc d'établir une caisse de secours destinée à cet usage? Quelques pièces de cinq francs jetées dans le tabher de ces pauvres fdles eussent peut-être suffi à les retirer du mal, en les renvoyant dans leur pays. Le grand obstacle !
Le dénûment de ces malheureuses tient, en général, à ce qu'elles ne sont point soutenues par leur famille. Ici encore même e^»/?a/'i'fl6' de la part des fonctionnaires : « Il se présente souvent, répète M. Parent-Duchâtelet, des cas très-embarrassants pour l'administration : une fdle n'est pas entièrement pervertie, elle offre des res sources, elle témoigne même le désir de rentrer dans sa famille, mais ses parents n'en veulent pas ; que faire encore à son égard? Tout à regret on est forcé de l'inscrire. »
Il y aurait quelque chose de mieux à exprmner devant de tels faits qu'un regret stérile. A défaut des parents fournis par la nature, la société ne devrait-elle ,pas être une famille pour les pauvres enfants abandonnés, sans pain ni toit, contraints d'aller alors demander à l'infamie le vivre et le couvert? M. Parent-Duchàtelet était pourtant un homme sensible et honorable, une sorte de philanthrope : en ce cas que })enser des autres? Nous n'avons point de termes assez sévères pour flétrir cette résignation de certains moralistes en présence de semblables nécessités, qui n'existent vraiment que
pour les cœurs étroits. Non, on n'est jamais forcé au mal; une administration surtout n'est jamais forcée, même à regret, d'immoler froidement l'avenir de pauvres êtres dénués, faute d'un asile pour les recevoir et d'un morceau de pain pour les nourrir. Prélevez ces dépenses sur certaines économies et sur certaines réformes : ayez un peu moins de sergents de ville, et vous pourrez avoir moins de prostituées : la morale publique y gagnera.
Est-il vrai qu'un des administrateurs, chargé de la police des filles et de leur enregistrement dans les bureaux, ait autrefois exercé le droit de jambage sur les jeunes personnes un peu attrayantes qui se proposaient au métier? Je n'ose le croire. En tout cas, l'indigne conduite de ce fonctionnaire contrasterait fort avec d'autres actes qui honorent certains ofliciei's de l'ordre public.
Un commissaire de police, à Marseille, reçoit un jour la visite d'une jeune fille qui demandait à être inscrite sur le registre de la prostitution. L'âge de cette cr.éature, son air modeste et timide, intéressèrent le père de famille, qui s'écria : « Mais malheureuse, savez-vous ce que vous allez faire ? avezvous une idée de ce qui vous attend dans ce métier? » — « Je ne sais rien, répondit-elle en rougissant, sinon ({ue j'ai eu un amant, qu'il m'a abandonnée, ({ue je suis perdue, que je n'ai aucune ressource et qu'il me faut gagner ma vie.» — « Eh bien, venez me trouver ce soir: je vous montrerai ce que c'est. » A l'heure
indiquée il conduisit la jeune fille dans l'un des infâmes bouges où se réunissaient les prostituées et les marins. « Cachez-vous là, dit-il, en ouvrant une porte vitrée ; vous découvrirez tout ce qui ce passera dans cette salle sans être aperçue. » L'orgie commença et se prolongea très-avant dans la nuit. Quand tout fut fini, le commissaire demanda à la jeune fille : « Eh l3ien, persistez-vous toujours dans votre résolution ?» — « Non, répondit- elle d'une voix ferme : j'en ai vu assez. Plutôt mourir! »
Un fait très-grave, c'est que les cadres de la prostitution renfermeraient, dit-on, plusiem-s noms de filles qui n'auraient pas encore atteint leur seizième année ! Si cela est, ces pauvres conscrites du vice ont déguisé leur âge afin d'entrer au service ; à l'aide de faux papiers ou de faux témoignages, elles ont trouvé moyen de tromper la surveillance des chefs. Triste fraude en vertu de laquelle, à peine sorties de l'enfance, elles sont passées des bras de leur mère dans ceux de la foule.
Seize ans est l'âge légal auquel une femme acc^uiert le droit de se vendre.
Le registre chargé du nom, de l'âge et de l'état civil des prostituées demeure entre les mains de la police, qui exerce dès lors sur elles une surveillance illimitée. La fille inscrite ne s'appartient plus, elle appartient à l'administration, vis-à-vis de laquelle, comme nous le verrons par la suite, elle contracte des obligations fort dures et une dépendance absolue.
Ce registre est le contraire du Livre d'or qui recevait à Venise les noms nobles et illustres ; celui-ci ne reçoit que des noms mar.pés au sceau de l'ignominie : on pourrait le nommer par contraste le Livre de fer.
La jeune fille, entrée dans l'allée borgne qui conduit au bureau des mœurs, en sort métamorphosée en un être nouveau. Quelque chose de sombre et d'irréparable s'est accompli dans sa destinée. Elle a franchi le seuil de la prostitution ; sa liberté, comme son avenir et sa conscience, est restée sur le registre lïinestfc qui vient de sceller son déshonneur. Les droits cominiuis aux autres femmes n'existent plus pour elle, infortunée paria du vice 1 C'est une créature désormais proscrite, rejetée du monde, maudite de Dieu et des hommes ; l'air qu'elle respire sem"ble souillé de son haleine ; les passants la regardent comme une' chose bonne pour la dérision ou l'injure ; elle ne rencontre autour d'elle dans la ville, sur les visages et dans les cœurs, que ce mot éternellement gravé : Anathème !
Quelques iiUes, se livrant dans la ville à la débauche publicjue, cherchent à décHner l'inscription, tantôt pour défendre ce qu'elles nomment leur hberté, d'autres fois par un reste de pudeur, mais le plus
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souvent encore par ignorance et par abrutissement.
Ceci divise naturellement les prostituées en deux catégories : les filles inscrites et les filles non inscrites ou insoumises.
Parmi les iilles inscrites, il y a encore une distinction à établir entre celles (fui sont attachées à certaines maisons dites maisons de tolérance, et d'autres qui, après avoir fait dans ces établissements un séjour plus ou moins long, travaillent maintenant en chambre et pour leur compte.
Les premières se nomment filles de maison, et les secondes filles libres ou isolées.
Donc, trois classes bien distinctes parmi les prostituées, qui répondent, d'ailleurs, .à trois états de civihsation: les filles insoumises, les filles de maison et les filles isolées.
Mais ces divisions, quoique fondées en nature et en logique, s'effacent le soir dans les rues, quand les prostituées de toutes classes et de toutes sortes se livrent sur le pavé à leur mouvement ambulatoire.
Les travaux ont cessé : sur les lourdes fabriques
On ne voit plus fumer les longs tuyaux de briques ;
Le jour a fui : le gaz dans ses tuyaux d'airain
Rallume pour la nuit son soleil souterrain ;
C'est l'heure où sous nos yeux, chauves-souris du vice,
Les filles de Paris commencent leur service :
Les voyez-vous courir pour vendre à chaque pas
Leur jeunesse aux chalands, l'amour qu'elles n'ont pas ?
Dirait-on pas l'enfer de Virgile ou du Dante ?
Ces femmes de hasard, sous la lumière ardente,
Changent les longues nuits en de ténébreux jours,
Marchent, marchent encore, et puis marchent toujours,
Sur leurs lèvres mêlant le rire avec l'écume,
Usent d'un pied maudit le pavé de bitume,
L'œil au guet, le cœur plein de colère et de pleurs,
Traînant dans le ruisseau leur robe avec des fleurs,
Suivent le long des murs, près des boutiques sombres,
Le flux et le reflux des hommes et des ombres,
Roulant en tourbillon, avec un bruit amer,
Comme des grains de sable apportés de la mer.
Or, chacun passe et rit. Moi, quand je vois ces choses,
Les spectres de )a joie et les fangeuses roses ;
Quand je sens dans la nuit ces larves m'el'fleurer,
Je détourne en marchant la tête pour pleurer.