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CARACTÈRES DE L'ESCLAVAGE MODERNE

Les filles insoumises. — Les filles de maison. — Les filles isolées.

La société a dirigé sur la prostitution deux sortes d'influences bien distinctes, l'une tendant à faire disparaître ce fléau, et l'autre à le soumettre.

Toutefois, il s'est rencontré une classe de fdles tellement indisciplinées, tellement en dehors de toute organisation régulière^ qu'il a été impossible, du moins jusqu'ici, de les atteindre.

On pourrait s'imaginer, au premier abord, que ces fdles insoumises, en repoussant la surveillance ofiicielle, doivent jouir de plus de liberté que les prostituées inscrites ; or, il n'en est point ainsi : en voulant éviter le joug fort insupportable, sans doute, de l'administration, elles sont tombées dans d'autres servitudes bien autrement dures et horribles.

Les fdles insoumises en sont encore au chaos de la civihsation. Aucun soleil, aucun ihd lux n'a jusqu'ici

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paru dans leur nuit. Elles appartiennent à ces générations ténébreuses et froides qui grelottent depuis des siècles dans les fonds obscurs de la société. Elles habitent, en général, des garnis sordides oii l'on loge à la nuit, moyennant huit, six, et quelquefois même deux sous. Ces garnis, situés dans certaines rues sombres et étroites, sont. Dieu merci ! ignorés d'une grande moitié de la population. C'est là que se rendent à la nuit des mendiants, des joueurs d'orgue, des bateleurs, des dompteurs d'ours, des bohémiens de toutes sortes et des filles publiques rôdeuses. Tous ces êtres-là couchent dans une salle commune, sur des chiffons ramassés dans la rue, ou sur de la menue paille dans laquelle ils disparaissent jusqu'au cou. Ces chiffons, déposés au rez-de-chaussée, sont distribués aux survenants : la menue paille est renouvelée tous les huit ou quinze jours par le maître du garni. Ces sortes d'écuries humaines dépassent en puanteur et en malpropreté tout ce que l'on raconte des écuries d'Augias.

Les escaliers, continuellement boueux comme le pavé de la rue, sont, en outre, obscurcis d'une sorte de vapeur stagnante, particulière à ces établissements de cohabitation nocturne. Dans plusieurs, le tuyau des latrines, comme un boyau crevé, laisse couler sur l'escalier des matières fécales. Ce sont pourtant de tels repaires que les filles insoumises choisissent pour en faire leur caravansérail.

QueUpics i)orsonnes intéressées à nier le mal, sans

doute pour se dispenser d'y apporter un remède, ont accusé nos tableaux d'exagération ; or, heureusement pour nous, entre la troisième et la quatrième édition de cet ouvrage, il a paru sur l'intérieur de ces garnis un Mémoire signé par des médecins et des hommes graves ; nous allons en extraire quelques lignes : « On se trouve tout à coup transporté au miUeu de chambres obscures, dont les murs noircis sont minés par le temps. A peine l'air se renouvelle- t-il dans ces sombres réduits, où de sales carreaux laissent pénétrer quelque peu d'un jour sombre qui se ghsse à travers les murs élevés d'une cour étroite, espèce de puits infect où viennent se dégorger les tuyaux de décharge des toits et des eaux ménagères, et dont les cuvettes, souvent encombrées d'ordures de toute espèce et même du reflux des latrines, les versent sur les escahers pourris des différents étages, d'où ils 'viennent, en s'écoulant jusque dans les chambres, abreuver en l'infectant le sol dépouillé de carreaux. » Tirons le rideau sur ces intérieurs, « car, ajoute le Mémoire, les mœurs des habitants sont en rapport avec l'habitation même. » (1843.)

D'autres malheureuses attirent leurs pratiques chez des marchands de vhi ou des rogomistes du plus bas étage : là, elles demandent des cabinets noirs auxquels s'applique bien le proverbe : « Gekii qui fait le mal hait la lumière. » Ces cavernes de prostitution reçoivent souvent des petites filles à peine sorties de l'enfance, que le besoin, l'abandon, ou encore une

débauche précoce amènent pour se vendre. « Le nombre des filles arrêtées dans les lieux de prostitution clandestine, dit M. Béraud, s'est élevé, par le fait de mes perquisitions, jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf; l'une avait à peine dix ans ; plusieurs de treize à quatorze ans ; beaucoup de quinze, seize et dix-sept ans ; deux sœurs avaient l'une seize et l'autre dix-neuf ans ; une muette était dans sa quinzième année. Une fille de treize ans et une autre de quatorze étaient alors arrêtées pour la troisième fois. »

D'autres n'ont même pas d'endroit pour reposer leur tète : elles exercent leur industrie en plein air, la nuit, le long des murs ou à l'ombre des monuments abandonnés. Ce sont celles qu'on désigne plus spécialement sous le nom de pieri^eiises, à cause de la nature des lieux qu'elles fréquentent. On les rencontre dans les places vagues et surtout au milieu des pierres de taille, des bois et des matériaux qui encombrent les chantiers de construction. Les malheureuses sont si laides pour la plupart et si vieilles, qu'elles n'oseraient point risquer leur figure à la lumière des lanternes. Elles recherchent donc toujours de préférence les endroits obscurs et retirés, les bords de la rivière^ les escaliers des quais, les marchés et les péristyles des vieux édifices. Ce sont les orfraies de la prostitution. M. Béraud en fit arrêter une, dans l'une de ses rondes de nuit, qui causait avec un jeune homme sur les marches du palais de l'Institut, derrière un des deux lions de bronze qui vomissent de fcau. Elle

avait plus de soixante ans, des yeux rouges et une seule dent dans la bouche.

Toutefois, cette misère et cetle dégradation des iilles insoumises de Paris n'est rien en comparaison du triste sort des Iilles de barrières. Celles-ci couchent, pendant la belle saison, au milieu des champs, sur le bord des routes, dans les fossés, et, durant l'hiver, dans les carrières des environs de la grande ville, parfois dans des garnis ou des gargotes, pêle-mêle avec des individus sales, sans linge et presque sans vêtementâ. Du côté de la barrière Saint-Jacques et du Mont-Parnasse, on a vu bon nombre de baraques construites en terre, destinées à recevoir ces pauvres fdles sauvages. Un logeur de Belleville avait fait élever avec des planches, dans une arrière-cour, vingt cellules de deux mètres de long sur un mètre et demi de large, et dans chacun de ces réduits se retiraient au moins deux filles pour y passer la nuit.

Ces prostituées n'ont participé à aucun des bienfaits de la civiUsation ; elles en sont encore à la hutte et à la cabane. Les malheureuses ont même l'instinct de fuir les endroits où l'inlustrie, le commerce, le luxe régnent avec le plus d'éclat. Les localités propres et neuves, telles que le village des Batignolles et Passy, repoussent les prostituées insoumises, comme la lumière éloigne certains oiseaux de nuit. Elles se portent, au contraire, veisles communes les plus arriérées. On ne renconir ■ nulle jiart hors bannière plus de filles qu'à Vaugirard. Elles y logent dans des trous

et dans des coins de grenier. Il y avait une cave où Ton en accumulait quelquefois jusqu'à trente. Les autres vont passer la nuit dans les maisons en construction ou dans les fours à plâtre. « Elles sont, dit M. Parent, pour la plupart, d'une telle laideur et à un tel point dégoûtantes, qu'elles ne peuvent séduire que ceux dont la raison est altérée par les fumées du vin ou qui ne les voient pas dans les ténèbres. »

On frémit à penser qu'il existe, aux barrières de Paris, des femmes errantes et sans ouvrage qui se livrent pour deux sous ou pour un morceau de pain de munition. Le soldat y ajoute bien quelquefois un sou de matelas, mais c'est du luxe.

Les cabarets oii les fil'es errantes attirent les mauvais sujets de Paris et les bohémiens de la banlieue, avoisinent les murs de ronde de nos barrières. Il faut passer sans les voir devant ces cabanes misérablement recouvertes de tuiles et bâties de moellons unis avec de la terre. Un peu écartées de la route et posées de manière à dérober aux passants les scènes d'immoralité dont elles sont le théâtre, ces tabagies recèlent des hommes sans aveu, (jui évitent, et pour cause, de montrer leur ligure à la lumière. La destination de ces repaires est écrite sur leur enseigne ; on y lit ces mots : A la Cachette ù mon oncle. — A la Chouctle. — • Au bon Trou. Deux ou trois femmes appartiennent à l'établissement dont elles^ lorment le mobiher avec des bancs, des t.djles, des pots de grès et des verres. Nous n'entreprendrons pas de décrire ce qui se passe dans ces

antres de ténèbres, si sombres qu'en plein jour il faut quelquefois une cliandelle pour éclairer le comptoir. Mieux vaut laisser à de tels intérieurs le voile de boue et de crachat qui les couvre tant bien que mal.

Il faut pourtant révéler un stratagème odieux dont la clientèle de ces misérables bouges se sert pour vider la bourse des passants. 11 est à peine sept heures du soir, vous vous promenez en automne, le long dos magnifiques boulevards extérieurs qui entourent Paris d'une ceinture de vieux arbres ; vous êtes, je suppose, entre la barrière Mont-Parnasse et celle du Plaine; à peine si quelques habitations basses et misérables se montrent de distance en distance. Tout à coup une hideuse mégère sort de l'une de ces masures sombres où brille une faible lumière : elle vous insulte, vous menace du corps de garde, et vous jette des pierres sous prétexte que vous venez de battre ses femmes. Le passant, déconcerté, ouvre de grands yeux. Cette créature est bientôt soutenue de deux ou trois autres femelles qui tiennent le même langage, et qui se prétendent les offensées. Des hommes à figure inconnue et peu rassurante, accourent en même temps pour les défendre, se portent témoins des coups qui ont été reçus par leurs épouses et en demandent satisfaction ; on fait même semblant de conduire le passant au poste de la barrière. Celui-ci, par faiblesse, et pour se délivrer des explications désagréables qu'entraînerait une pareille scène, continuée jusqu'au corps do garde, finit par transiger avec les plai-

gnantes, et leur offre, en manière de dédommagement, l'argent de sa bourse, qui est toujours accepté.

Ces bandes de filles insoumises s'étendent sur la grande ligne des boulevards extérieurs qui commence à la barrière d'Italie et finit à celle de Grenelle ; elles tiennent, comme on voit, presque toute la rive gauche de la Seine. Chaque barrière imprime, selon sa population et selon ses industries, un caractère particulier à ces créatures. A la barrière Saint- Jacques,, elles se font les suivantes des ouvriers errants, des mauvais sujets renvoyés des fabriques pour inconduite, des jeunes apprentis débauchés. A'Vaugirard, elles se lient aux forçats libérés, dont lé nombre est très-grand dans cette commune. Du .côté de l'École- Militaire, elles s'attachent de préférence aux soldats.

Ce n'est pas exclusivement sur les barrières dé la rive gauche que s'étend le fléau des filles publiques. La Villette, Popincourt, Montmartre, les environs de la caserne de la Pépinière n'en sont pas exempts, au contraire. Les traiLs de ressemblance qui confondent dans une seule famille toutes les fiUes de barrière, de l'une ou de l'autre rive, sont leur indiscipline et leur marche forcée. Chacune de ces misérables se voit condamnée à promener sans cesse ses pas sur une voie douloureuse qui ne finit point. Le réseau mouvant dont la prostitution clandestine entoure les murs de Paris, ressemble à une toile d'araignée: on détruit bien ([ueliiuos-unsdes fils ({ui la composent, mais comment

saisir l'insecte, impur qui se cache dans un trou et recommence toujours son ouvrage ?

Certaines saisons de l'année deviennent des temps de détresse pour ces filles nomades, vivant au jour le jour d'aventures et de rencontres. On a vu alors de ces malheureuses se faire ramasser exprès par la police, ou derni-mortes de faim, frapper elles-mêmes à la porte du dépôt, criant qu'elles exerçaient le métier • sans autorisation, et offrant, pour preuve, de se livrer devant tout le monde au premier venu. Le dépôt est tin toit. L'hiver, quand la neige tombe, quand la bise souffle, quand l'ar^^ent manque, la prison leur donne au moins de la paille, un abri, et du pain ; la prison est le seul endroit oij ces malheureuses puissent reposer leur tête', car, maigres, laides, exténuées, mal vêtues, livides, elles tentent peu les passants : le mauvais lieu lui-même, qui n'est pourtant guère difficile, n'en veut pas. Plusieurs filles de trente-deux ans avaient été ainsi ramassées quinze, vingt, trente, quarante fois, et toujours parce "que les dernières ressources leur manquaient.

Nous ne dirons rien de la démoralisation de ces prostituées. Tous les fléaux, nés de la corruption, de l'abrutissement et de la négligence les dévorent à la fois. «^La syphilis, dit M. Parent, est extrêmement commune parmi ces femmes, et elle est chez elles d'une gravité qu'on ne remarque jamais chez les filles publiques. Une grande opération faite, au mois d'avril. 1834, dans le voisinage des casernes, soit de Paris,

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soit des villages environnants, a donné 71 malades sur 179 arrestations, ou une malade sur deux et demie. » En prenant la moyenne de treize années, les filles insoumises ont fourni une malade sur quatre et, depuis 1830 jusqu'en 183 i, cette proportion s'est élevée à une sur trois. La plupart du temps, les malheureuses ne prennent même pas la peine de se soigner. Ces filles insoumises représentent la prostitution à l'état brut, avant que la société eût exercé sur ce fléau sa surveillance et ses droits. De là les traces de sauvagerie qui demeurent empreintes sur cette race nomade, vivant en dehors de la civihsation, qu'elle hait et qu'elle fuit même ténébreusement. Il est triste de penser que le nombre de ces prostituées clandestines ne s'élève pourtant guère à moins de neuf mille, un tiers de plus que les filles publiques inscrites. Ce chiffre nous prouve combien le progrès s'accompht lentement. On a bien essayé plusieurs fois de soumettre les prostituées rebelles par des coups d'autorité et des descentes dans leurs antres sauvages ; mais l'expérience a prouvé que jusqu'ici ces filles étaient trop insoumises et trop intraitables pour se ployer à la discipline d'une maison de prostitution. Si Ton exige absolument leur inscriptioa sur les registres de la police et si l'on cherche à les immobiliser dans un établissement régulier, elles ne tardent pas à disparaître. Ces misérables se livrent alors à la mendicité, « ou font partie, comme dit M. Parent, de ces troupes vagabondes qui errent dans les camj-agnes, qui vont

(le village en village, et sont, non sans raison, pour les liabitants des fermes et des demeures isolées, une charge ruineuse aussi bien qu'un sujet permanent d'inquiétude et d'effroi. »

Il faut donc attendre du temps et des conquêtes de l'ordre moral la soumission de ces filles à la loi et à la société. La violence n'y peut rien. La police ne saurait à cette heure comment les atteindre : car plus on descend et plus la prostitution se perd dans une sorte de gouffre béant, ténébreux et sans fond, où l'œil de l'autorité ne peut même plus la suivre.

Les prostituées inscrites contractent trois genres de servitude : elles dépendent de l'administration, de la maison de tolérance et du public.

La fille vit en dehors du droit commun ; il n'existe pour elle ni lois ni tribunaux ; elle est régie arbitrairement en vertu d'un contrat qu'on l'oblige de souscrire lorsqu'elle se présente pour la première fois au bureau des mœurs. Ses vols envers les maîtresses de maison et ses autres délits, si elle en commet, sont punis exceptionnellement : une fille arrêtée est aussitôt conduite au dépôt, où elle subit l'interrogatoire d'un commissaire de police ; ce fonctionnaire soumet son rapport au })réfet, lequel ordonne la mise en liberté ou prononce une peine correctionnelle. La Révolution

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française qui a tenté toutes les grandes choses, essaya de faire sortir ces pauvres créatures de Tesclavage extra-légal oi^i elles languissent encore à cette lieure ; une loi du 19 juillet 1791 renvoya les délits des filles publiques devant la police correctionnelle.

C'était un grand pas de fait ; mais, soit que le caractère des prostituées ne fût pas à la hauteur d'une telle mesure libérale, sou. que les magistrats n'aient pas su remplir, dans les commencements, ces fonctions délicates, la nouvelle loi rencontra des obstacles. On profita de ces obstacles et de quelques désordres passagers pour reculer vers les vieilles servitudes administratives. Aujourd'hui les filles publiques sont retombées sous les ordonnances de police qui ne datent pas moins , pour la plupart , que de 1778 et de 1780.

Le prétexte donné par certains publicistes pour maintenir les filles dans cet état arbitraire d'excommunication est que ces créatures se sont volontairement placées en dehors de la société. Cette raison est-elle bien fondée sur la nature des faits ? N'a-t-on pas vu, au contraire, que la misère a exercé sur la plupart d'entre elles une sorte de contrainte par corps à laquelle leur volonté a cédé fatalement? L'administration agit ainsi pour en avoir plutôt fait avec les prostituées, et parce que la liberté de ces malheureuses ne lui paraît pas beaucoup valoir la peine qu'on s'en inquiète : c'est tout simplement une raison d'État.

Il ne faut pas médire de l'administration : sous tous les régimes elle se compose d'honnêtes gens qui s'attachent aux usages, aux traditions, aux règlements. Beaucoup qui les blâment ne feraient pas mieux qu'eux. Il ne faut d'ailleurs point perdre de vue qu'ils sont investis d'une magistrature très-difficile à exercer quand ils touchent à la question des mœurs. Le malheur encore est que les agents subalternes chargés de faire exécuter les ordonnances outrepassent souvent les pouvoirs déjà beaucoup trop étendus que l'administration leur concède. Nous en avons pour garant le témoignage de M. Frégier, peu suspect en pareille matière. « Les inspecteurs de pohce ont le droit et le devoir d'arrêter les prostituées à des heures indues ou lorsqu'elles portent atteinte à certaines dispositions des règlements. D'après la rumeur publique, il semblerait que l'arbitraire préside quelquefois à ces arrestations, c'est-à-dire que plusieurs filles, surprises en contravention par les inspecteurs, parviendraient à se délivrer de leurs mains à prix d'argent ou par des condescendances équivalentes, tandis que d'autres dont la faute ne serait pas plus grave, mais qui n'auraient ni les moyens de leur plaire, ni les moyens d'acheter l'impunité de leur faute, subiraient, au contraire toute la rigueur du règlement. »

On voit que les fdles publiques ne participent point jusqu'ici comme citoyennes aux progrès accomplis dans ces derniers temps, ni aux libertés conquises par les révolutions politiques : elles en sont encore

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aux lettres de cachet; ceci tient à ce qu'elles formenr dans la société, comme nous Tavons dit, une classe à part, en dehors, ou, pour mieux dire, en arrière du droit commun.

Une des obUgations les plus sévèrement imposées à ces malheureuses, par les ordonnances de police, est la visite. Lorsqu'une jeune fille se présente au bureau des mœurs pour se faire inscrire, on l'envoie au médecin du dispensaire, qui s'assure de l'état de sa santé. Le dispensaire est situé à côté du bureau des mœurs ; on y entre par une petite porte qui s'ouvre honteusement sur une allée borgne. La visite a heu dans un cabinet particulier. Une telle épreuve est évidemment dans l'intérêt du pubhc et des filles ehes-mêmes : nous n'avons donc point à la juger. Toujours est-il qu'elle répugne à la nature... 11 est peu de créatures, si effrontées qu'elles soient, dont le sang-froid résiste à une telle ignominie; la plupart rougissent affreusement : on en a vu se trouver mal.

Une malheureuse, réduite, sans doute, à se faire inscrire faute de pain, fut visitée en 1831 par les médecins du dispensaire, et reconnue vierge.

La visite se renouvelle ensuite pour les prostituées en maison une fois la semaine.

Cotte dépendance administrative, si dure et si humiliante qu'elle soit, n'approche pourtant en rien de l'esclavage qui attend la fille dans la maison de tolérance. Si vous voulez savoir ce qu'est cette maison si doucement nommée, je vous dirai que c'est un endroit

infect qui a l'odeur du vice, un repaire ténébreux, profond, irréparable. . . Une fois entrée là, il lui faut dire adieu au ciel, à la liberté, à l'honneur et au monde. On pourrait écrire au-dessus de la porte de ces maisons aveugles, aux jalousies fermées, de ces allées fuligineuses, qui plongent dans les ténèbres du mal comme des soupiraux de l'enfer, ces mots si fameux du poète italien : <t Laissez toute espérance, vous qui entrez !

oc Lasciafe ogni speranza, voi che in f rate ! »

Ces maisons portent, dans le langage trivial, un autre nom formé de bord et eau, parce que les premiers mauvais lieux s'établirent de préférence au bord des rivières ou se confondaient comme en Chine avec les entreprises de bains. Ily a je ne sais quelles relations mystérieuses entre l'eau et la débauche : les anciens faisaient sortir leur Vénus Callipyge du sein de la mer.

On désigne encore les maisons de prostituées sous d'autres termes plus ou moins pittoresques ; l'entrée humide et dévorante de ces repaires s'ouvre comme une gueule de louve : lupanar.

Ces établissements sont situés dans presque tous les quartiers de Paris ; mais il est pourtant vrai de dire qu'ils affectent certaines localités. Il y a, dans chaque ville, des endroiLs qui semblent attirer les maisons do filles et d'autres qui les repoussent constamment. La prostitution est un ruisseau qui se porte de lui-même

vers les rues sales et populeuses, et qui y forme comme autant de cloaques ténébreux. Les rues Traversière- Saint-Honoré, Froid-Manteau, Saint-Marc, de Viarmes, Villedo, Saint-Éloi, Pierre-Lescot, de la Juiverie, sont celles où, à Paris, s'aggiomèrenl les maisons de prostitution. Nous avons également remarqué que, quand les quartiers obscurs et malsains se netloyaient, le nombre de ces établissements tendait à décroître. La propreté; les rues neuves et bien aérées, chassent les entrepreneuses de débauche, comme les bâtiments vieux et les ruelles infectes les attirent. C'est ainsi que l'île Saint-Louis, où celui qui écrit ces lignes a passé sa jeunesse, ne compte pas une seule maison de tolérance, tandis que la Cité en recèle un grand nombre, et pourtant elles diminuent de jour en jour, par suite d3s travaux d'assainissement entrepris dans ,ce quartier .

L'aspect extérieur des maisons de prostitution varie suivant les districts de la ville. Quelques-unes affectent les dehors d'un hôtel : les jalousies abaissées avec discrétion laissent à peine soupçonner aux passants ce qui s'y fait ; quelques fleurs placées dans des pots ou des caisses devant la fenêtre d'un balcon d'entresol en indiquent seules l'usage aux connaisseurs : ces fleurs annoncent des femmes à vendre. Dans d'autres quartiers, ce sont des maisons bourgeoises, d'un goût plus simple, avec des rideaux épais ; lorsque les fenêtres sont ouvertes, le temps nécessaire au renouvellement de Tair, ces rideaux tirés empêchent les regards liber-

tins de pénétrer dans l'intérieur. Un tel mystère annonce, du reste, des maisons honteuses oîi se passent des choses sans nom. Dans les quartiers pauvres, il y a, au rez-de-chaussée, une sorte de boutique à carreaux de vitre dépoHs où se tiennent les iilles en attendant la pratique.

Les maisons de filles sont quelquefois signalées par la présence d'un perroquet, d'un geai ou d'un corbeau dans sa cage ; c'est le même oiseau assorti, suivant les quartiers, à différentes fortunes. Le perroquet varie également depuis l'ara gris jusqu'au kakatoès, qui est le plus recherché de tous par les lorettes et les prostituées du grand genre. Il est assez difficile d'expliquer le goût, très-anciennement connu, de ces filles pour les oiseaux parleurs ; cela, disent-elles, ressemble à un homme. — C'est un homme du moins qui ne les humihe point.

L'intérieur de ces étabhssements si minutieusement décrits par MM. Parent-Duchâtelet et Béraud, change également selon les localités; dans quelques uns, on respire des airs d'aisance et même de somptuosité, tandis (pie d'autres étalent les livrées de la plus sordide misère. Mais, en général, les murs des escaliers ont, comme celles qui les habitent, un air de propreté sale, de fraîcheur reblanchic ou recrépite. Chaque fille est censée avoir sa chambre. En hiver, un feu morne, à demi-enterré dans la cendre, éclaire avec une lampe ou une v'-handelle grésillante ces sortes de cellules. On y trouve ordinairement pour meubles un lit, quehpies

fauteuils, une commode et des gravures dans des cadres dédorés, toutes plus ou moins licencieuses, mais si mauvaises et d'un si pauvre goût, qu'elles doivent peu engager les visiteurs. Tous ces palais de la volupté sont, en général, d'assez ternes repaires, plutôt laits pour glacer le cœur en entrant que pour émouvoir les sens.

Ces établissements sont tenus par une maîtresse qui relève elle-même de la police et du bureau des mœurs. Elle a demandé à M. le préfet l'autorisation d'ouvrir une maison, se fondant sur ce que celles qui existent ne suffisent point à la consommation du quai*tier. Go:r,me cette demande était rédigée en termes convenables et que la postulante y vantait elle-même sa moralité y on a jugé à propos d'y satisfaire. Investie de ce droit, elle a songé tout d'abord à meubler, sa maison de lits, de chaises et de filles. Tout cela a été acheté de hasard et à bon marché : les chaises et les lits chez les mar^-hands de bric-à-brac, les filles partout.

La plupart des novices qui viennent de subir finspection ont été engagées d'avance par les maîtresses de maison. Quelques-unes sont même depuis longtemps en proie aux obsessions de ces femmes, qui ne négligent rien, surtout dans les étabhssements riches, pour entretenir leur parc de gibier. Souvent ce sont des ouvrières ou des domestiques qu'elles ont trouvé moyen de recrutera l'hôpital, en les entretenant, pendant leur maladie de friandises ot d'ar^-ent. Ces malhou-

reuses contractent par là des obligations funestes qu'elles sont contraintes d'acquitter ensuite au prix de leur honneur.

Voici, à ce sujet, quelques détails fournis par M. Frégier : « Les maîtresses de maisons soutiennent dans les hôpitaux, et en particulier dans celui des vénériens , des prostituées malades , sortant quelquefois de chez elles, lesquelles se lient adroitement avec les personnes de leur sexe, qui, par leur jeunesse, leurs agréments ou la tournure de leur esprit, pourraient convenir à la classe d'hommes accoutumés à fréquenter les étabhssements de celles qui les font agir. La courtière reçoit une prime qui peut s'élever à 50 francs. La fille engagée reçoit une robe, un châle et de plus une gratification de 4 à 5 francs par semaine, pendant tout le temps qu'elle doit séjourner à l'hôpital. Les filles parmi lesquelles ce recrutement s'opère avec le plus de facihté sont des domestiques sans place ou des ouvrières qui, perverties depuis longtemps, n'ont d'autre ressource que la prostitution pour échapper à la faim et se procurer un abri au sortir de l'hôpital. »

Les mêmes émissaires se tiennent en observation aux abords de la prison de Saint-Lazare, et lorsqu'une jeune fille est mise en liberté, elles lui offrent un refuge dans la maison qui les emploie. La malheureuse, n'ayant ni asile , ni état , ni argent , accepte ce moyen (lui s'offre à elle pour sortir d'embarras.

On a longtemps cru ([ue le })lus grand nombre des

filles publiques venaient de la province ; c'est une erreur. Paris, le centre de l'industrie moderne, et par conséquent, de la misère, fournit toujours à la prostitution légale le plus fort contingent. Le département de la Seine a donné à lui seul, de 1816 à 1831, 4,744 filles inscrites.

Paris met pourtant à contribution les provinces environnantes. « Il ne se présente jamais à Paris, dit M. Parent-Duchâtelet, moins d'une prostituée par mois, ordinairement deux, jamais trois. »

Quelques-unes, en arrivant, entrent de plain-pied au mauvais lieu ; d'autres le côtoient, au contraire, et l'évitent pendant quelques semaines avec énergie. C'est a'ors que les maîtresses de maisons mettent en avant leurs proxénètes. Ces misérables vieilles, qui chassent aux jeunes filles, ont miUe pièges et mille ruses inimaginables. Elles ne négligent rien pour attirer leur proie; elles emploient les caresses, affectent des manières et des intentions honnêtes, quelquefois ont recours aux avances d'argent. L'engagement dans ces maisons infâmes se fait même par surprise et par trahison.

Une jeune paysanne arrive à Paris , apportant avec elle sa figure, son innocence et ses dix-sept ans. Elle a quitté le pays par ambition; on lui a représenté Paris comme une ville magiipie où la toilette et l'aisance accourent au-devant des jeunes filles. Elle descend dans un hôtel qu'on lui a recommandé. Les frais du voyage ont mis à ville sa jx'tite bourse; mais elle

trouve aisément du crédit. Les premiers jours se passent à chercher de l'ouvrage. Elle a pour toute industrie ses jolis doigts, qu'elle offre dans les magasins pour des travaux de couture, et que les jeunes commis marchands éconduisent doucement en ' y mettant un baiser. Cependant, le temps va toujours; les dépenses s'accumulent à l'hôtel ; chaque nuit , chaque repas grossit de plus en plus sa petite dette. On ne lui parle encore de rien. Étonnée de cette confiance, elle redouble de démarches pour sortir d'embarras. Quelques jours de gain, se dit- elle, suffiront à me libérer de ma légère créance. Mais il semble qu'un mauvais sort s'attache à ses pas ; les ateliers sont pleins, les bureaux de placement lui volent le peu d'argent qui lui restait. Alors le dégoût et le découragement la prennent. Au lieu des fleurs qu'on lui avait dit éclore à Paris sous les pas des jeunes fiUes, ses petits pieds foulent depuis huit jours un pavé bien dur et bien stérile. Elle s'en prend le soir à ses yeux, dont elle essuyé les larmes avec son mouchoir blanc, en songeant aux arbres et aux toits de chaume de son village. Cependant , quelques œillades adressées , au coin des rues, à sa fraîcheur et à son petit minois intéressant n ont pas été sans lui dire qu'elle pourrait, avec moins de peine, trouver les moyens de vivre. Depuis quelffues jours, l'hôtesse lui fait moins bonne figure ; elle sent qu'elle commence à devenir à charge : ceci achève de perdre sa pauvre tête. Quelques hommes fréquentent, d'ailleurs, la maison aux heures du soir,

avec des intentions faciles à deviner. Enfin, l'iiôtesse, voyant la jeune paysanne désespérée et ne sachant que devenir, lui fait entendre, un jour, qu'il ne tient 'qu'à elle de s'acquitter envers la maison. La malheureuse enfant reconnaît alors, mais trop tard, en quel piège elle est tombée. Lasse, épuisée de recherches, tenue à la gorge par les obligations qu'elle a contractées, elle cède aux mauvais conseils, à un faux point d'honneur et se vend pour ne plus rien devoir à personne.

Ces sortes d'hôtels garnis ont des accointances secrètes avec de mauvais lieux que la nouvelle venue contribue à achalander par sa jeunesse et sa joHe mine.

Dans un ordre plus élevé, la vertu des fdles qui ont de l'esprit, de la figure et de la toilette, vient s,ouvent échouer contre bien d'autres écueils. Un des phis communs se rencontre dans les tables d'hôtes. Une jeune personne se trouve-t-elle aux abois, n'a-t-elle plus, faute de place ou d'ouvrage , le moyen de vivre, on lui fait savoir par un tiers (ju'il y a telle maison daiis Paris oi^i l'on dîne pour rien. Pour rien ! — Gela ne lui coûte, en effet, ({ue son honneur et sa liberté.

Les }j1us dangereuses parmi les tables d'hôtes sont celles connues sous le nom de tripots, où l'on fait les cartes pendant la soirée. Les pauvres filles ne tardent pas à s'engager pour des sommes qu'elles n'ont lias, et <'.omme les délies de jeu sont sacrées, elles

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s'acquittent en nature avec une conscience qui les perd pour toujours.

En province, le commerce des filles se fait volontiers par courtage. On a, pour cet usage, des vieilles qui courent la ville et la campagne, faisant le métier de maquignons. Elles attirent les jeunes filles mécontentes de leur sort, toutes celles à qui la maison paternelle est dure, le travail des champs insupportable, le pain de chaque jour difficile à gagner ; elles font luire à leurs yeux des espérances dorées et menteuses. Aux filles sans argent et sans gîte, elles vantent les avantages du luxe et de l'abondance ; aux coquettes, elles montrent des rubans, des chiffons et du similor ; devant les vertus déjà compromises, elles exagèrent l'intolérance du monde : pauvres brebis égarées auxquelles on promet, si elles veulent se perdre tout à fait, le ciel bleu, l'eau pure, l'herbe verte, et qu'on enferme ensuite dans une horrible étable !

En effet, aucune des conditions stipulées dans le marché ne se trouve maintenue par la suite. On leur avait promis l'abondance, et il n'y a pas de dénùment au monde égal à celui de la prostituée. On leur avait promis la liberté, et la fille publique est la dernière trace de l'esclavage dans les sociétés modernes.

Nous avons lu, dans un petit livre de M. Lamennais, cette phrase remarquable : « L'esclave , dit-il , ven- « dablc, achetai )le, était, comme le cheval, la pro- « priété du maître, dépendait de ses volontés, n'en « pouvait lui-môme avoir aucune, pur instrument,

« pure chose, privé qu'il était, selon le droit admis « alors universellement, de personnalité et de nom: « d'où, jusqu'à notre temps, l'expression dlionime ce sans nom, vestige, après tant de siècles, reconnais- « sable encore de l'esclavage antique. »

Or, tous ces caractères de l'esclavage s'appliquent justement de nos jours à la prostituée vendable et achetable, propriété de la maison de tolérance, pur instrument de sa maîtresse, pure chose, fille sans nom !

Il y a pourtant cette différence dont il faut tenir compte : l'esclave dans l'antiquité était vendu au marché malgré lui, tandis que la fille publique a consenti et signé son esclavage.

Avant de se faire inscrire au bureau des mœurs, celle qui se dévoue au métier s'est déjà proposée d'ordinaire devant une maîtresse de maison. Elle a subi sur les lieux une première visite attentive et humiliante, invitée qu'elle est à faire voir ses avantages. Il va sans dire que la dame so montre plus ou moins difiicile, selon les maisons. Il y a tels établissements (}ui prennent le rebut de leurs voisins, tandis que (Vautres veulent à })eine de tilles qui au point de vue esthétique sembleraient dans le monde très-passables. Ce qu'il y a de confusion et de dépit dans les réponses aiL\ (juestions ({u'on lui adresse peut tout au plus so deviner. Nous supprimerons, au reste, ces détails préalabh's, pour supposer enlin l'inconnue louée, installée et vêtue d;ins la maison do tolérance.

\Sn des prenuirs soins de la lille à son entrée dans

le mauvais lieu, c'est de changer son nom, sans doute par une raison de pudeur. Nous parlons ici de celles {{ui en ont un, car quelques-unes de ces malheureuses ne connaissent ({ue leur surnom, auquel elles. répondent par habitude comme les animaux domestiques. Ce besoin d'altérer leurs noms, au point de les rendre méconnaissables, et d'en changer souvent plusieurs fois dans une aimée, a étonné tous les économistes, qui n'y ont vu qu'une manie et une fantaisie des prostituées. Cette absence de nom a une signiOcation plus sérieuse : c'est le premier caractère de l'esclavage. Pour avoir un nom, il faut exister: et les filles publiques n'existent pas civilement.

Le second caractère de l'esclavage est le manque absolu de toute propriété. Le mendiant a ses haillons, le sauvage a sa hutte, le mort a son linceul : la fdle n'a rien. Les meubles de sa chambre, les vêtements ([ui la couvrent ne lui appartiennent point. Sa chemise même est à la maîtresse de la maison. Cette entrepreneuse enharnache ses prostituées pour le service comme des chevaux de louage ou des bètes de somme. Afm de varier les agréments de la toilette, elle fait passer de l'une à l'autre les objets de la garde- robe commune ; la même écharpe banale a couru quelquefois sur le sein de toutes les tilles d'une maison de tolérance. La prostituée ne porte pas ses vêtements, elle les subit. Cette absence de toute propriété constitue pour elle un supplice latent, qui la ravale à ses propres yeux ; rien ne lui appartient plus sous

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le ciel : ses habits sont à la maison de tolérance, son corps est à tout le monde, son âme est au génie du Mai.

Encore la fille publique ne s'aperçoit-elle guère de ce dénûment, tant qu'elle sert dans la même maison de débauche; mais c'est lorsqu'elle veut en sortir qu'elle rencontre des difficultés avec la maîtresse. «Les filles de maison, comme on sait, dit M. Frégier, ne possèdent aucun vêtement qui leur appartienne ; elles n'ont ni linge, ni bas, ni souliers, étant dans l'usage de se défaire, lorsqu'elles entrent dans une maison de prostitution, des vêtements qui les couvrent, vêtements presque toujours grossiers et de peu de valeur. Ce dénûment, que les maîtresses de maisons ont jusqu'ici favorisé et même provoqué pour assujettir plus aisément leurs filles à leur volonté,^ est cause de débats continuels entre elles. En effet, il est des filles qui, à la suite d'une querelle avec ces femmes qui les tyrannisent, disparaissent de la maison, emportant, faute de bardes personnelles, les effets dont elles sont parées ; cette soustraction est dénoncée à la police, qui fait arrêter les filles auxquelles on l'impute, soit pour les obliger à restituer les effets qui ne leur appartiennent pas, soit pour les punir administrativement, si leur soustraction a le caractère d'un vol. »

Il serait aisé aux maîtresses de prévenir ces débats : il leiu' suffirait d'obliger leurs filles, — nous devrions dire leurs esclaves, — à inscrire sur un registre la

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liste des vêtements qu'elles apportent avec elles et mettent de côté en entrant dans la maison de tolérance ; mais qu'on se garde bien d'une telle précaution ! Les filles de maison, proprement dites, ou filles cV amour, ne touchent de leurs maîtresses aucun gage ni aucun profit (1). Le seul argent que puisse recevoir par hasard une telle prostituée lui vient du don personnel et en qiîelque sorte du pourboire que lui font les hommes. C'est ce que ces malheureuses veulent dire quand elles demandent pour leurs gants. Cette faible rétribution est le denier de la prostituée et pourrait devenir un jour le pécule propre à assurer son affranchissement, si la pauvre esclave savait le conserver ; mais l'état de dénùment étant, comme nous l'avons vu, la cause principale de la dépendance de ces filles, les maîtresses de maisons ne négligent rien pour entretenir et consolider cet anneau de la chaîne. L'intérêt de l'entrepreneuse est de combattre chez les prostituées l'économie comme un vice. Aussi excite-t-elle sans cesse la coquetterie et la vanité de ces enfants perdues, qui se divertissent généralement aux rubans, aux fleurs, aux perles fausses et à mille

(1) a Les filles dites de maison ne retirent aucun fruit de leur prostitution journalière, que la nourriture et le vêtement. Ce fait est général et ne souffre aucune exception, pas même dans les maisons de tolérance de premier degré, où certaines filles procurent aux maîtresses do ces maisons des recettes qui ne sont pas moindres de plusieurs milliers de francs par mois. y> Des Classes dangereuses, par Frégier.

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autres bagatelles. Elle leur refuse ces colifichets par avarice et par calcul; mais elle leur facilite le moyen de se les procurer. Souvent môme, elle leur fait des avances d'argent ou les pousse à contracter des dettes envers les fournisseurs de la maison.

En un mot, la propriété étant pour la femme la seule sauvegarde contre la prostitution et le seul moyen d'en sortir, les exploiteuses de chair humaine luttent de toutes les armes qui sont en leur pouvoir contre l'ordre et la prévoyance qui mettraient les fdles publiques à même de s'affranchir. Or, on devine aisément que le caractère de ces malheureuses étant généralement mobile, vain, capricieux, extravagant, les maîtresses de maisons n'ont pas grand'peine à les fourvoyer dans toutes sortes de dépenses inutiles; c'est tout profit pour elles. D'abord, les frais de toilette sont évidemment de la part des filles un moyen de plaire aux hommes, et ensuite les dettes ({u'elles contractent ainsi permettent de les retenir au service et d'en tirer parti le plus longtemps possible.

Un troisirme caractère de l'état de servitude où languissent les prostituées est la dépendance entière qui les lie à la maison de tolérance, et dont nous venons tout à l'heure d'expliquer la cause.

A son entrée, la fille est toujours un peu novice. Une vieille, dont nous n'osons, — par respect pour le lecteur, — prononcer ici le vrai nom, se charge de l'instruire. Cette éducation de la fille consiste dans

les mille moyens plus ou moins adroits d'attirer l'homme. Cet art varie suivant les quartiers. Du côté de la Bourse, de la Gliaussée-d'Antin et du boulevard de Gand, la prostituée doit se promener seule sur le trottoir, en tirant légèrement de l'œil et à propos ; du côté du Palais-Royal, des rues Saint-Honoré, Montmartre, parler doucement à l'oreille ; dans le quartier latin, tutoyer et nommer hautement les choses par leur nom; enfin, dans la Cité, dans la rue de l'IIôtelde-Ville et ailleurs, il lui faut raccrocher bravement, prendre les bras rebelles, et tirer de force à elle les passants, quitte à recevoir de gros coups de coude dans la poitrine.

Le vrai tyran de la fdlC; c'est la dame de maison^ sorte de Néron femelle dont les volontés ne souffrent point de résistance. La dame do maison achète, troque, loue, dépouille, met au rebut, selon son caprice, cette pauvre marchandise humaine qu'on nomme la prostituée : moyennant ini morceau de pain et un haillon prêté, elle croit avoir conquis sur ^a victime un droit tout à fait absolu. Les coups, les injures, les mauvais traitements, viennent, s'il y a lieu, au secours de ce droit et lui prêtent une vigueur très-frappante. Les maîtresses de maisons sont, à cet effet, d'une stature robuste et disposent d'un poing vaillant. Elles appellent cela savoir se faire ohcir. Des lilles de maison ont été transportées à Thôpital, toutes noires de meurtrissures et de coups d'ongles, par suite des mauvais traitements de leurs maîtresses. Pourcfuoi

ces femmes ne se regarderaient-elles point comme autorisées à punir leurs mercenaires? — Elles les logent et les nourrissent (1).

Il s'en faut de beaucoup que la domination des dames de maisons revête toujours ces formes acerbes; elles ont d'autres moyens de soumettre leurs filles, moyens plus doux plus insinuants, plus cauteleux, mais qui n'en sont pas moins sûrs. Quand la nouvelle venue surtout en vaut la peine, ces mégères avides la caressent, la grisent : on n'imagine pas tous les petits soins qu'elles lui prodiguent. Flatteries, promesses, toilettes, cadeaux, elles ne négligent rien pour retenir leurs esclaves à la chaîne. Mais comme ce qu'elles craignent le plus dans le commencement chez les filles inscrites, c'est un retour sur elles-mêmes et sur leur déshonneur, les maîtresses de maison ont particulièren\ent recours. aux- plaisirs de la table pour entretenir ces malheureuses dans un état d'ivresse et de folie qui les

(1) Une nuit que je passais dans une rue déserte, je vis à la lueur du réverbère une jeune fille de douze ou treize ans, en guenilles, toute pleurante et toute désolée, que sa mère tirait par le bras en la maltraitant; la pauvre fille, à mon approche, eut honte pour sa mère, et lui dit d'une voix brève: — «Cessez; voici quelqu'un qui vient. — Cela m'est bien égal, à moi, reprit en jurant la disgracieuse mégère; je n'ai pas peur du monde; tu m'appartiens, puisque je te nourris. >> —Ce hideux langage est celui de tous les despotismes modernes; tous s'imposent au nom de la faim ; tous exigent en retour d'aliments grossiers qu'ils concèdent un abandon absolu et humiliant de toute volonté propre. Les filles publiques surtout se vendent à qui les fai^ vivre.

rend incapables de toute réflexion. Quelques-unes de ces dames s'entendent merveilleusement à retenir leurs esclaves dans les liens honteux de la prostitution; leur secret consiste à flatter tous les penchants des iilles tombées en leur pouvoir et à exciter toutes leurs convoitises. Ces prévenances feintes, ces caresses vénales, ces petits soins hypocrites, ces câlineries, ces artiflces n'ont, dans la pensée de la maîtresse de m.aison, qu'un but unique, celui de faire servir ces malheureuses d'instruments à sa propre fortune. Autant elle affecte des airs de bonté pour tout ce qui peut complaire à ses belles, autant elle se montre sévère sur l'exercice du métier. Ce n'est point assez de les ruiner par la boisson, la bonne chère, elle les exploite avec une cupidité farouche, presque sans relâche, et souvent malgré leurs justes réclamations. Quand l'une de ces esclaves attire beaucoup de monde, la dame dit qu'elle est contente d'elle, mais ne lui accorde pour cela aucun avantage. Si la jjesogne presse , on envoie quérir des auxiliaires dans un bouge voisin. Une maison prête ainsi ses iilles à une autre maison, moyennant redevance, comme une ferme ses troupeaux ou ses bètes de somme. La servitude, avec toute ses formes les plus hideuses, s'est réfugiée dans ces établissements, servitude complète, servitude de l'âme et du corps, du jour et de la nuit ; car le soir, qui invite toutes les autres créatures au repos, appelle la prostituée à la honte. La manière dont les maîtresses de maisons sur-

veillent leurs filles aux heures de travail (1) varie suivant les quartiers. Dans les établissements pauvres, il y a, au rez-de-chaussée, une sorte de boutique à verres dépolis, dont nous avons déjà parlé ; c'est là que les prostituées attendent la pratique. Dans d'autres maisons, elles font salon au premier étage. Toutes cherchent à tuer ces heures mortelles d'ennui par des jeux de cartes, des causeries, des chansons, quelquefois même des lectures ; mais elles n'y réussissent qu'à moitié. Quand vient leur tour, comme elles disent, on les envoie monter la garde devant la porte ou courir dans la rue... Assez ! jetons un voile sur le reste. Il est, sans doute, utile de savoir à quoi s'en tenir sur le supplice des prostituées ; mais il y a telles révélations devant lesquelles le courage manque et la plume tombe des mains.

Cette vie, toujours la même, renouvelée tous les soirs et dont il faut passer sous silence bien des détails, n'est-elle pas mille fois désolante? Les malheureuses, attachées au boulet de l'infamie, souffrent plus que les galériens. Elles ont d'abord moins de liberté qu'eux ; car les forçats jouissent sous la chaîne du .qrand air, de l'inviolabilité de la conscience. Ils

(1) C'e<[ le mot consacré. Traversant la nuit une ville de province, j'entendis dans une rue déserte, à une misérable lucarne, une voix assez fraîche qui sortait d'un mauvais lieu et qui chantait : « Travailler c'est prier. » Quel travail et quelle prière ! Je n'oublierai jamais l'impression de tristesse qui me glaça jusqu'à la moelle des os.

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peuvent préméditer le mal; on ne les oblige point à le commettre.

Anx optimistes qui nous reprocheraient d'avoir exagéré la domination de la maîtresse de maison sur ses esclaves, nous répondrions par ces lignes de M. Parent lui-même : « Ces infortunées, renfermées dans les c( maisons publiques, sont obligées de s'abandonner « au premier venu (|ui les réclame, fût-il couvert des « plus dégoûtants ulcères : il n'y a pas à reculer si ce elles veulent éviter les coups et les plus affreux « traitements ! Les dames de maisons ne leur donnent « pas de repos ; car, pour me servir d'une compa- « raison qu'ont souvent employée devant moi les « inspecteurs de l'administration, le cliarrelier le « plus grossier et l'entrepreneur de roulage le plus « rapace ménagent plus les chevaux cpii ne lenr « appartiennent pas que les dames de maisons ne « ménagent les femmes dont elles se servent pour « arriver à la fortune. »

On est saisi à celte lecture du profond sentiment de noire inconséquence. Oui , nous sommes dos enfants étourdis. Français qui portons, à dix-huit cents lieues de nous , notre compassion et notre intérêt sur des esclaves noirs, tandis que nous avons dans nos murs, devant nos yeux, des esclaves blanches bien autrement à plainrlre et dont nous ne nous soucions aucunement. Jamais cependant, aux colonies, un maître n'exerça sur ses négresses luie tyrannie aussi féroce, aussi révoltante. Il semble, en vérité,

que nous ne soyons bons qu'à nous attendrir sur des maux à distance. Ceci tient à l'esprit de controverse introduit depuis tantôt quinze ans dans les affaires politiques ; esprit querelleur, dissentieux et bavard 'qui éloigne les questions pratiques pour se jeter dans les discussions vagues, les généralités banales ou les luttes personnelles. — Or, pendant que ces messieurs dissertent, le peuple souffre, l'homme vole, la fille se vend!

La cruelle domination des maîtresses de maisons étant un des supplices les plus constants des filles d'amour, quelques-unes essayent de s'y soustraire, du moins en partie. Elles emploient pour atteindre leur but le moyen d'affranchissement que nous avons indiqué plus haut, c'est-à-dire qu'à l'aide des libérantes débours visiteurs, elles amassent un petit pécule qui les met à même de passer dans la maison de tolérance à l'état do JlUes en numéro. Celles-ci ne font plus partie du troupeau ; elles sent simplement en pension chez les maîtresses de mauvais heux. Les mégères se vengent en les rançonnant avec la dernière impudence. « Les dames de maisons louent à leurs pensionnaires une chambre ordinaire 3 francs par jour ; si elle est garnie d'une psyché, d'un lit propre, d'un canapé, cette chambre coûte jusqu'à 4, 5 et même 10 francs ; une robe ordinaire vaut 2 francs cha({ue fois ; une chemise, 8 sous; une paire de bas, Osous. On loue, dans la même proportion, des bagn(\s, des colliers, djs bijoux. Quant à la nour-

ritiire, elle est ordinairement de 4 à 6 francs (1). » On conçoit que la position est rarement tenable : quelque gain, en effet, que réalise une fille, il lui est difficile, même en ruinant ses forces, de subvenir à de pareilles charges. Cette catégorie de prostituées n'en est pas moins digne de remarque, en ce qu'elle représente un système d'économie et de personnalité qui, suivi avec courage, aboutirait, comme nous le verrons par la suite, à rémancipation.

Enfin, nous avons parlé d'une autre dépendance que les filles esclaves et déshonorées subissent chaque jour : c'est celle du pubhc.

Les prostituées communiquent, en dehors de la maison de tolérance , avec deux espèces d'hommes : leurs pratiques et leurs souteneurs.

On se fait aisément une idée du pubhc qui hante ces heux maudits: des hbertins à cheveux blancs, des êtres blasés, des débauchés de bas étage, l'écume et la he des vihes. Le plus triste à dire, c'est que des jeunes gens naïfs, timides .auprès des femmes du monde, viennent souvent jeter dans un tel bourbier leur innocence, leur ardeur de vingt ans, leur santé. Au seuil de ces antres infâmes, arrête, malheureux ! Songe à ta mère : vivante, elle pleurerait de honte et de douleur si elle te savait là ; morte, elle le voit peut-être. Songe à ta sœur, songe à la femme que tu

il) De la ProstiliUion dans la ville do Paris, par Pai-cnl- Duchùlelet.

aimeras sans doute un jour. Arrête, un pas de plus dans cette voie fatale, c'est le déshonneur, un pas de plus, c'est la mort.

Cepublic est crapuleux; quelquefois même il est Téroce.

Il y a encore de nos jours, assure-t-on, des hommes (sont-ce des hommes ou des monstres?) qui, sans être marquis , pensent avec l'infâme auteur de Justine , « que la douleur produite sur l'objet de nos convoi- « tises rapporte à nos sens du plaisir. » On refuserait de croire à certains faits odieux si ces faits n'étaient racontés par des personnes graves et d'anciens fonctionnaires publics. Parent-Duchàtelet et d'autres affirment que des misérables louent quelquefois des filles, dans ces^ maisons hideuses, pour avoir le plaisir de leur percer les oreilles, de leur donner un ou plusieurs soufflets sur la joue, de leur enfoncer^ des épingles dans la chair. — Ces malheureuses, moyennant salaire, se soumettent à tout.

Comme ceci, en effet, sort des conditions ordinaires du marché, on le paye en sus : ainsi, ces créatures vénales, que la pratique d'un métier abrutissant avilit chafiue jour davantage, descendent, pour un peu d'or, aux complaisances les plus lâches et aux souffrances les plus honteuses. Instrument de tous les plaisirs, même coupables ou ridicules, la fille s'y prête généralement avec dégoût ; mais le désir de se rendre utile dans la maison, et de mériter ainsi les bonnes grâces de sa maîtresse, l'entrauie, avec le désir du gain, à

La tyrannie du public n'est encore rien, comparée à celle des souleneiirs. Les prostituées nomment ainsi riiomme ({ui leur sert en quelque sorte de mari provisoire et qui les défend à l'occasion contre les outrages auxquels ces malheureuses sont plus exposées que d'autres sur la voie publique. Ces hommes , qu'on nomme aussi marions, puis enhn d'un autre nom que la décence oblige à taire, sont généralement plus attachés à la maison qu'à la lille. Il s'entendent donc, sans en avoir l'air, avec la maîtresse du mauvais lieu, pour ployer le caractère souvent revêche des prostituées aux vues d'ox})loitation qu'on a sur elles. Ces hommes appartiennent généralement à une classe sombre et fainéante. Ils* se font remarquer par leur force physique. Les misérables abusent volontiers de cette force pour intimider leurs maîtresses, ou, pour mieux dire, leurs esclaves'. Le plus souvent , ce n'est point l'amour qui attacholes hlles à ces hommes, c'est la crainte des coups et qiielquefois môme de la mort.

Les malheureuses, ne pouvant alors briser leur chaîne, n'ont d'autre moyen que d'en changer. « Pour « se débarrasser de leur souteneur, elles sont obhgées « d'avoir recours à un autre homme plus robuste « encore, et, par conséquent, plus redoutable et plus « tyran que le premier (1). » Dans l'occasion, ces hommes, qui tiennent eux-mêmes ténébreusement à la police, résistent aux agents, et ménagent à la lill(3

(1) De la Prostituli'ju, par Parciit-Ducliàlelct.

surprise en contravention des moyens de fuite. Ils surveillent également le soir les inspecteurs, pendant que la fille s'acquitte de son service. Quand la prostituée est voleuse et qu'elle dévalise les passants à l'aide de certains entretiens nocturnes, les niarlous font le guet alentour , le long d'un pignon obscur , pour l'avertir des mouvements de la rue : ces misérables nomment cela faire Je mur.

Les souteneurs vivent à la charge des filles. Parasites d'une parasite, ils ressemblent à ces insectes qui se nourrissent au détriment d'autres insectes. De cette manière, les produits de la prostitution, déjà si bornés, sortent de l'homme pour retourner à l'homme. Les malheureuses comprennent parfaitement à quel point elles sont dupes ; mais, encore une fois, elles ne peuvent se passer de ces êtres immondes, quil,eur prêtent la vigueur du poing, dans le cours d'une vie brutale et toujours militante, réclamant trop souvent l'usage de la force.

Le plus triste à dire, c'est que ces hommes ne sortent point toujours de l'obscurité. « Quelques-uns, dit « M. Béraud, portent un nom imposant par de grands « souvenirs. Il est donc des souteneurs, des marlous, « dans toutes les classes de la société ; on en trouve « dans les salons de l'opulence comme sur le grabat « de la misère. » Qui ne se sent rougir en lisant ces lignes? Ainsi ces misérables n'ont même pas l'excuse que la dernière des prostituées peut invoquer en sa favciii', la misère! le nnwlou s'est vautré dans ce bour-

hier par goût, par paresse, par amusement. En tout l'homme est descendu plus bas que la femme ; il est devenu, de son plein gré, une sorte d'ordure vivante, devant laquelle les pourceaux eux-mêmes doivent passer avec dégoût.

Ici s'arrête l'histoire des filles de maison, esclaves, comme nous l'avons vu, de l'administration, esclaves de la maison de tolérance, esclaves de l'homme. Passons aune autre classe de prostituées qui s'élève un peu au-dessus de celle-ci, nous voulons parler des filles libres ou isolées, qui sont, aux filles d'amour proprement dites, ce qu'étaient anciennement les femmes affranchies aux femmes esclaves.

Les filles isolées se divisent en deux classes : lo celles qui provoquent publiquement aux fenêtres, dans les rues, sur le pas de leurs portes, sur les places et dans les promenades; 2" celles qui ne provoquent pas, « mais dont la banaUté à domicile, comme dit M. Parent, est habituelle et bien connue. »

Il va sans dire que les premières sont inférieui'es aux secondes. Ce sont elles qu'on rencontre souvent pendant la journée avec un léger carton sous le bras et qui ont soin d'oublier leur parapluie pendant les temps d'averse.

Souvent ces filles nomades, ne pouvant conduire

chez elles leurs pmSiqiies, les amènent dans des niaisons de passe. Ces établissements diffèrent des maisons de tolérance en ce qu'ils reçoivent en courant et, comme on dit, pour le quart d'heure y des filles du dehors inscrites, mais hbres. Ces maisons sont pourtant obUgées d'avoir, en général, au moins deux filles à demeure, afin de justifier les visites fréquentes que l'administration a raison d'y faire, à cause des désordres qui s'y commettent. S'il faut en croire le témoignage de M. Parent-Duchâtelet, ces maisons ont souvent servi d'asile à des femmes mariées et à de jeunes filles perverties qui venaient y satisfaire à leur aise les convoitises de leurs amants. Quant aux filles stationnaires, elles reçoivent chez elles pendant la journée, de dix heures du matin à quatre heures de l'après-midi. Quelques -unes réussissent à se faire de la sorte une clientèle qui leur permet de mettre leurs faveurs à un prix assez élevé.

Les filles isolées présentent tous les signes d'une liberté naissante. Leur nom, quoique presque toujours d'emprunt, est moins mobile ({ue celui des fiUes de maison. Mais les deux caractères qui les distinguent surtout des autres prostituées, et qui laissent les filles captives à une grande distance d'elles, c'est l'individualité et la propriété.

Jusqu'ici ces mafiieureuses vivaient en commun et pour ainsi dire en troupeau. L'isolement leur crée une existence distincte : leur personnalité commence. C'est un progrèsrelatif qui amène à sa suite beaucoup

d'autres progrès. Avec le sentiment du moi naîL tout de suite cliez la femme l'instinct de la coquetterie. Les fdles isolées sont, en général, assez bien vêtues, et ce qui est plus caractéristique encore, vêtues à leur goût. Ce n'est plus cette mise banale qui fait en quelque sorte de toutes les filles d'une maison de tolérance une seule lllle ou même ime seule chose. Les maladies honteuses sont beaucoup plus rares chez elles que chez les autres prostituées, quoique ces filles ne subissent qu'une fois par mois la visite du dispensaire. Il faut attribuer cette amélioration aux soins qu'elles prennent (le leur personne et au choix qu'elles font des hommes qui les fréquentent.

La maison de tolérance a ses liabitudes de malpropreté et de nonchaloir qui gagnent toutes celles qui y entrent. Alitées la plus grande moitié du jour, les filles qui l'habitent ne donnent à leur toilette que les soins réclamés }jar leur métier, soins grossiers auxquels ces malheureuses ne tardent même pas à mettre peu de conscience et i)eu de cœur. La coquetterie n'existe bientôt plus chez ces prostituées. Quand on leur en demande la cause, elles vous répondent avec un mou veinent de tête amer : A quoi bon ? — Ces pauvres femelles humaines n3 sauraient, en effet, avoir grand goût à soigner un corps qui ne leur appartient plus et qui sert d'instrument à la fortune d'une maîtresse. Il n'en est pas ainsi des filles isolées. Par amourpropre et par intérêt, elles sentent le besoin d'entretenir leur fraîcheur. Quelques-unes même ajoutent à la partie

solide et en quelque sorte hygiénique de leur toilette certains raffinements qui leur nuisent. L'abus des odeurs fortes, par exemple, qu'elles prennent pour un signe d'élégance, n'est souvent chez elles qu'un aveu de l'impureté de 1 ur état. Les parfums qu'elles versent sur leur condition malheureuse ne sauraient la changer. Ces femmes ressemblent à un blessé qui voudrait panser sa plaie avec des fleurs : c'est parer le mai, mais ce n'est point le guérir.

Nous devons dire un mot de la toilette des prostituées libres. Chacun se reproduit dans ce qui l'entoure : mais les objets qui nous approchent déplus près sont ceux que nous frappons davantage de notre cachet. Ainsi les meubles participent moins de notre caractère que les habits, et, parmi ces derniers, les plus intimes sont ceux auxquels nous confions plus^de nous-mêmes. Les femmes surtout mettent plus de goût et plus d'art que les hommes à leurs vêtements, y laissent plus de leurs inclinations.

Il n'y a rien à raconter sur la toilette des filles de maison ; ces dernières, vêtues des ornements qu'on leur donne, portent tant bien que mal la livrée de leur maîtresse. Il n'en est pas de même des filles isolées. Ces dernières commencent à avoir une toilette, parce qu'elles ont un caractère. Elles recherchent surtout dans leur costume ce qui appelle la vue. De là un goût naturel pour les couleurs éclatantes, les modes extraordinaires, les étoffes de luxe. Quelques-unes comi)()sent avec les velours de coton, le similor, [les

pierres fausses, — moins fausses pourtant que l'éclat menteur de leur fortune, — une mise à effet qui attire l'œil. On comprend que dans l'intérêt même de leur commerce, elles mettent sur elles tout ce qu'elles ont de plus beau.-

La bonne tenue des filles isolées varie selon les ressources et le goût de chacune ; mais toutes tiennent énormément à s'attifer avec art, c'est le moyen démettre leur personne en évidence, c'est leur gagnepain. Quelque conscience qu'apporte néanmoins une fille à sa toilette, elle la fait et la défait si souvent dans la soirée qu'elle ne peut vraiment y suffire. 11 lui arrive de temps en temps de n'agrafer que moitié de sa robe, et de passer des œillets en laçant son corset. Peutêtre est-ce aussi au désordre de ses idées que tient le désordre de son costume, quand elle s'en va par la ville, le chapeau d'un côté, le voile de l'autre, la robe et le châle aii hasard; cette désinvolture lui donne un air évaporé qui fait sourire aigrement les femmes du monde. De là peut-être le proverbe : jeter son bonnet par dessus les moulins. A Paris, il faudrait dire : jeter son chapeau par dessus les tours de Notre-Dame.

Les filles isolées se montrent en général très-soucieuses de leurs cheveux ; mais elles ne réussissent pas toujours à leur donner le tour qui conviendrait le mieux. Elles en commettent le soin à la main des coiffeurs qui se soucient plutôt de contenter le mauvais goût de ces femmes que de le redresser. Queiqiu3sunes se font accommoder les cheveux jusqu'à trois ibis

par jour ; il est vrai que des accidents nombreux et faciles à prévoir en troublent sans cesse Fordonnance. L'abus de graisse vanillée, musquée, safranée, plutôt faite pour dégoûter les hommes difficiles que pour les attirer, coûte à ces créatures des sommes considérables. L'habitude de passer leurs tresses au fer chaud plusieurs fois par jour, de les savonner et de les brûler d'essences, ne tarde pas, avec d'autres causes secrètes, à dévorer ordinairement les plus belles et les plus riches chevelures. Les extravagantes y suppléent alors par du faux.

C'est surtout de trente à quarante ans que les filles isolées cherchent à dissimuler les traces de leur déclin. Quelques-unes, c'est même le plus grand nombre, se chargent les joues d'un fard rongeur qui leur enlève les dernières fleurs de la jeunesse, se peignent les cils et sourcils, ont enfin recours à tout le tatouage de la mode. Peu à peu elles se couvrent la tète d'un voile, fuient habituellement la lumière du solfil, ne se montrent que le soir dans les théâtres, aux concerts ou dans les rues mal éclairées ; leur figure ressemble à certaines robes fanées qui ne sont plus de mise qu'au demi-jour.

Si imparfaite qu'elle soit, au point de vue du goût, la toilette des filles isolées n'en présente pas moins, sur celle des autres prostituées, un progrès qui s'accorde avec tout le reste. Quelques-unes se confondent presque dans la foule avec les femmes à parties et les lorcltcs (pu forment la région supérieure des

femmes vouées par état à l'exercice de la débauche.

Le moral des iilles isolées présente des améliorations notables sur celui des filles de maison et principalement sur celui des filles insoumises. Comme les hommes qu'elles reçoivent sont généralement mieux élevés que les habitués des maisons de tolérance, elles contractent, dans leur commerce, des manières moins abjectes. Leur langage est plus soigné que celui des prostituées en maison. Tout ce qu'elles gagnent leur appartenant, ces filles isolées peuvent ne servir qu'à un petit nombre d'individus mieux choisis ; ce qui, joint aux autres avantages de leur personne, les rend plus capables de plaire.

Elles amassent, quelquefois, du fruit de leurs économies, une petite fortune qui n'est guère moindre de mille ou quinze cents livres de rente, et qui va souvent au delà. On ne s'étonnera donc plus que le chiffre des filles isolées, ayant contracté mariage pendant l'exercice de leurs tristes fonctions publiques, s'élève à 91, tandis que celui des filles de maison ne monte pas au-dessus de 30.

Le second caractère qui sépare les filles isolées des autres prostituées communes, c'est la propriété. Elles ont un chez soi ; elles sont, comme elles disent, dans leurs meubles. Ce sentiment du niieii est si puissant que bon nombre de malheureuses cherchent par tous les moyens à s'affranchir de la maison de tolérance. Il est vrai que cette délivrance crée pour la lille une source d'inquiétudes ; elle est

désormais obligée de pourvoir elle-même à son entretien, à sa nourriture, à son loyer ; toutefois, il n'en est presque aucune qui ne préfère cette vie tourmentée, mais libre, à la sécurité abrutissante de l'esclavage. Entre les filles de maison proprement dites, ou fdles d'amour, et les filles isolées, nous avons, d'ailleurs, rencontré plus haut une classe intermédiaire qui est calle des filles en numéro. Celles-ci forment, en quelque sorte, la transition entre la maison de tolérance et le domicile. Les pensionnaires da mauvais lieu, qui n'y tenaient plus que parle séjour qu'elles y faisaient, arrivent souvent à rompre ce dernier lien de dépendance matérielle. Les obstacles qui s'élèvent contre cet affranchissement n'ont point échappé à M. Frégier: « La condition des filles de maison, dit-il, est pire, sous les apparences les plus séduisantes, que celle de la dernière des filles libres. Il ne faut pas, d'ailleurs, se méprendre sur le servage des lilles de maison. Ce servage tient à leur dénùment personnel, qui les prive des moyens de conquérir leur liberté, faute de vêtements et de toute espèce de ressources. A cela près, il est loisible aux filles de cette classe de passer, selon leurs propres convenances, à l'état de filles isolées. »

Il ne faudrait pas, du reste, que le lecteur crût ce mouvement d'ascension commun à toutes les prostituées. C'est, au contraire, le sort du petit nombre, de celles que la nature a généralement mieux servies, ou que leur caractère économe, l'amour de l'ordre et

quelquefois un reste de conduite, ont mieux conseillées. Mais, en général, la perspective qu'a devant elle la fille insoumise ou la fille de maison, ce n'est pas de monter : c'est de descendre.

Les jeunes personnes, gentilles et de bonne mine débutent par les meilleures maisons; mais chaque année, chaque mois leur enlève un attrait et marque une ride. De degré en degré, le vif-argent du thermomètre s'abaisse jusqu'à zéro.

Une pente fatale les entraîne, d'affronts en affronts, de quartier en quartier, jusqu'à la borne de la rue Mouffetard ou de la barrière Saint-Jacques. Pour celles qui n'ont point su se mettre à l'abri des revers du métier au moyen d'épargnes et en se ménageant un asile, l'automne des ans amène peu à peu des maux horribles. Il leur faut alors attendre à la porte des allées, avec une grâce feinte, atten Ire toujours. Il leur faut quitter le salon pour courir dans la rue, courir par la pluie et par le froid, à demi vêtues, cou'rir sans cesse après ce maître universel et bourru qui les repousse du coude. Il leur faut encore subir les affronts et les railleries de compagnes plus jeunes qu'elles, qui insultent, les pauvres folles, à une décréi)itude bien rapide et dont elles seront victimes à leur tour : quelques-unes des filles vieillies ont à peine trente-deux ans.

Les filles isolées forment, comme nous l'avons vu, f aristocratie des prostituées. Elles affectent de dédaigner les filles de maison, qui s'en vengent à leur tour sur les filles insoumises. Gomme ces malheureuses

ont appris des hommes le mépris, elles se le repassent de l'une à l'autre. Le fardeau de la honte descend, descend toujours et ne s'arrête de la sorte qu'à la pierreuse ou à la fille à soldat : dix degrés plus ha s que l'enfer.

En parlant de filles libres^ nous avons adopté le terme consacré par le langage adniinistratif. Hàtonsnous pourtant de le déclarer : il n'y a point de liberté dans la débauche. Ce n'est ni le dénûment, si absolu qu'il soit, ni les règlements, si sévères qu'on les suppose, ni la réclusion dans la maison de tolérance, ni la surveillance étroite qui s'exerce dans ces cloîtres du libertinage, ni les verrous qui font la servitude de la prostiluée; ce sont les attaches qu'elle a contractées avec le mal. Elle a beau recouvrer jusqu'à un certain point la faculté d'aller et de venir, demeurer chez elle, s'habiller à sa guise, recevoir qui elle veut ; elle n'en reste pas moins dépendante pour vivre, esclave d'un gain illicite et du plaisir des autres, esclave toujours. Que la malheureuse change de bagne, qu'elle cherche à limer ses fers , la chaîne des funestes habitudes lui tient au cœur, fait partie d'elle-même. Plus cet te chaîne s'étend, plus elle est lourde. Il n'y a de vraie liberté pour la femme que dans le sentiment et la pratique du devoir.

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