‹ Les vierges follesChapitre 9 sur 14 · DES MOYENS DE COMBATTRE LA PROSTITUTION · texte numérisé non relu

DES MOYENS DE COMBATTRE LA PROSTITUTION

Obstacles. — Bonnes et mauvaises qualités des filles publiques. — Moyens employés par l'administration pour les surveiller. — Réformes proposées. — Progrès qui s'accomplissent naturellement. — Ce qui reste à faire.

Nous avons cru qu'il était utile de reproduire en détail, d'après des documents authentiques, le tableau de la vie actuelle des prostituées, afin de mieux fixer l'état de la question (1). Jusqu'ici, comme on voit, la fille demeure un être perdu pour la société ; que dis-

(1) Quelques critiques ont reproché à l'auteur de n'être pas entré dans assez de détails; mais peut-être n'ont-ils pas réfléchi à la nature de ces détails ni à la difficulté qu'il y a d'y entrer sans blesser la décence et le bon goût. Ce livre est fait pour ôtre mis entre les mains de tout le monde. Nous aimons mieux, en une pareille matière, être accusé de n'en avoir pas dit assez que d'encourir le blâme d'en avoir trop dit.

je? une créature dangereuse, corrompue, infortunée, une vipère sifflante et vénéneuse cachée dans les grandes herbes mêlées de fleurs, qu'on nomme les voluptés. Eh bien! à nos yeux, tout cela est un désordre, tout cela est un mal.

A ce mal existe-t-il un remède^

Avant de nous prononcer à cet égard, il importe de signaler les obstacles qui, dans l'état présent des choses, s'opposent à l'affranchissement des prostituées. Ces obstacles sont de 'deux sortes : les uns tiennent aux conditions qui environnent les filles publiques, les autres naissent de ces filles elles-mêmes.

Quelques-uns des obstacles étrangers aux prostituées viennent de l'administration.

Nous l'avons dit et il faut le répéter : l'administration croit servir les intérêts de la morale publiquQ ; elle ne néglige rien pour assurer la discipline et le bon ordre, mais elle est hée à un système dont il est permis de signaler les inconvénients.

Une prostituée réussit-elle à sortir de son infâme métier pour rentrer dans le monde, il lui faut d'abord obtenir sa radiation sur le registre de la police : cette formalité entraîne pour la fdle et pour celui qui la retire du mauvais Ueu des démarches humiliantes. La radiation ne s'accorde d'ailleurs que lentement et difiicilement, après un temps d'épreuve qui n'est presque jamais moindre de six mois, et durant lequel la femme, quoique retirée de la prostitution, continue de suljir toutes k>s servitudes administratives. Encore

cette rature à la plume, une fois obtenue, ne fait-elle que couvrir une tache, elle ne l'anéantit pas ; le souvenir reste ; le nom, quoique barbouillé d'encre, reparaît toujours sous l'œil exercé des inspecteurs. Il y a là un stigmate, commandé sans doute par des raisons d'ordre et de sécurité publique, mais dont les suites n'en sont pas moins funestes pour la prostituée, mar> quée désormais à perpétuité.

Ce n'est pas tout : la dame de maison, irritée comme une araignée à qui l'on retire sa proie, invente mille moyens pour la ressaisir. Elle craint, d'ailleurs, que ce mauvais exemple ne soit suivi des autres filles et que l'on ne déserte le métier. La voilà donc qui s'évertue à reprendre la pauvre mouche envolée de sa hideuse toile. Elle réunit pour cela toutes ses ressources, met en œuvre toutes ses combinaisons. Nous allons voir tout à l'heure si son infernal esprit est à court de ruses. "

D'abord, elle profite de la jalousie naturelle aux autres filles lorsqu'elles voient une de leurs compagnes remonter de l'ignominie du métier à une position plus ou moins honnête dans le monde. Excitées donc par cette mégère et par les passions envieuses de leur propre cœur, elles ne manquent jamais, lorsqu'elles rencontrent cette ancienne camarade , l'occasion de l'aborder en lui parlant ; si elle s'esquive pour les éviter, alors viennent les gros mots et les reproches sanglants sur son orgueil. Si elle est au bras d'un homme, ces filles affectent de passer devant elle avec

des rires et des regards familiers qui disent tout haut : Aous te connaissons.

Pendant ce temps, la maîtresse de maison ne cesse de manœuvrer ; elle écrit elle-même et fait écrire à la police des lettres qui mettent en doute la conversion de la liile récemment libérée. Plusieurs iilles adoptées par des éUidiants et tirées par eux du mauvais lieu ont été arrêtées, sur de pareilles dénonciations, trois et ({uatre fois de suite après leur sortie, quoiqu'elles menassent une vie calme et relativement inattaquable avec leurs amants.

Si ces artifices n'ont pas encore tout le succès qu elle en attend, la maîtresse de maison a recours aux grands expédients.

En effet, le protecteur de la fdle, celui qui l'a retirée du ruisseau pour en faire sa maîtresse, reçoit chaque jour des lettres menaçantes. Des hommes de mauvaise mine rôdent, le soir, autour de sa maison. 11 est suivi, de jour, dans les rues, par des figures suspectes, et coudoyé par des bras robustes qui n'ont rien de rassurant. Plusieurs jeunes gens qui, poussés par un amour singulier ou des vues de philanthropie, avaient voulu élever jusqu'à eux ces fdles abaissées, ont eu ainsi à subir des rencontres nocturnes et des agressions dont ils ne se sont tirés qu'à force de courage, de fermeté et de présence d'esprit. Les marlous sont habitués à considérer la iille publique comme une propriété , une corrupîion légale sur laquelle ils vivent, eux vers de chair, et ils ne souffrent pas (ju'on veuille la leur

ravir- c'est autant d'enlevé à leur exécrable industrie. Ils so liguent donc entre eux par instinct et par calcul, ils s'entendent avec la maîtresse du mauvais lieu pour sévir contre toute transfuge du vice. Que deviendraient-ils, les pauvres hères, si par hasard le bon exemple allait être contagieux?

Parmi les divers obstacles qui s'opposent à la conversion des fiUes publiques, se place donc au premier ran- la dame de maison, autant par les embûches dont elle^entoure les échappées de son bagne, autant par la hardiesse et le cynisme de ses gardes-chiourme, que par les movens dont elle se sert à l'intérieur de ses domaines pour retenir les autres malheureuses sous le joug de la prostitution. Nous avons parlé de la manièi^e dont elle combattait, chez les Filles soumises, les goûts d'économie et de prévoyance ; elle en fait autant pour le travail. Rien ne lui coûte quand il s'agit d'entretenir ces esclaves dans une paresse abrutissante. Ne rencontre-t-elle pas, dans la moUe^se naturelle à ces malheureuses, des dispositions suffisantes pour le repos et la nonchalance , elle a recours aux sensualités de la table et aux attraits de la promenade toujoui-s sui-veiUée. La journée des fdles se passe, à part le travail que l'on sait, à ne rien faire. EUes se lèvent, dit-on, vers onze heures oumidipour le déjeuner. Quelques-unes môme le prennent dans leur lit. Celles qui descendent pour se mettre à table, les cheveux épars, la toilette négligée, en robe flottante ou en chemise, semblent dormir encore. Après le déjeuner, elîes

remontent dans leurs chambres ou se visitent entre elles pour tuer le temps. Couchées sur des lits ou sur des meubles, les pieds nus dans leurs pantoufles, la tète renversée et toute noyée de sommeil, elles présentent le spectacle de la plus dégoûtante fainéantise. Quelquesunes , dans certaines maisons, travaillent bien à des broderies, à des raccommodages ou à d'autres ouvrages de couture ; mais c'est toujours contre le gré de la maîtresse qui, si elle ne s'y oppose pas formellement, par prudence, n'en cherche pas moins à détourner ses iiUes de semblables occupations. Ces dames n'aiment pas non plus celles qui lisent : cela, disent-elles, les lait réfléchir. En général donc, et à part quelques exceptions fort rares, la condition de la prostituée est le far-niente. Un commissaire de police, ayant voulu reconnaître la véritable profession de l'une d'en^e elles qui se disait ouvrière, lui regarda les mains , et ne trouvant aux doigts aucune marque de piqûre d'aiguille ni aucune trace d'autre travail, il lui (ht avec assurance : « Vous n'êtes point ouvrière, mais fdle publique. »

Les malheureuses sont marquées au sceau de l'oisiveté.

La paresse avant, pendant et après leur séjour dans la maisonUle tolérance, tel est le vice de ces misérables, vice entretenu, flatté, encouragé par les buveuses de sang et d'or qui ont intérêt à Tabjection de telles victimes.

Les bons sujets, i)Our les maîtresses de maisons,

sont les lilles biens dissolues, parce que celles-là, du moins, restent longtemps au métier. Aussi, ces femmes ne négligent-elles rien pour choyer et pour nourrir chez les prostituées quelques vices bien tenaces qui les empêchent de rentrer dans le monde. EHes font même pour cela des sacrifices intéressés que plus d'une jeune sotte attribue quelquefois, du moins dans les commencements, à une générosité d'âme tout à fait inconnue de ces êtres vils.

Un autre obstacle étranger à la fille, obstacle que nous avens longuement développé ailleurs, c'est le manque radical de toute propriété, et, qui plus esfc^ l'absence des moyens de l'acquérir. La fille publique reste dans la maison de tolérance et dans la prostitution, parce qu'en dehors de cette ignominie, il n'y a pour elle d'autre perspective que de se faire ramasser dans la rue comme une mendiante ou une vagabonde.

Il existe à l'affranchissement des prostituées ' d'autres barrières qu'élèvent les prostituées eUes-mômes : ce sont, en général, les mœurs qu'elles contractent dans le métier. Le mauvais lieu a, en effet, son caractère, son parler, ses goûts, ses habitudes, dont la plupart des filles ne peuvent plus ensuite se dépouiller pour rentrer dans le monde. Elles ont beau vouloir se laver de la tache originelle, la fange tient désormais à leurs mains comme le sang à celles de Pilatc.

Un des vices les plus inhérents aux prostituées, surtout à celles de bas étage, c'est l'ivrogiieric : mais si

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hideux que soit ce vice chez une femme, il y a quelque chose déplus affreux et de plus triste encore, c'est la cause qui l'a fait contracter : « Tous les renseignements que j'ai pris, dit M. Parent-Duchàtelet, prouvent qu'elles n'ont commencé àboire que pour s'étourdir. »

L'immoralité profonde de quelques-unes ne contribue pas moins que l'ivrognerie à leur fermer pour toujours les portes de la société.

Nous n'en Unirions pas si nous voulions décrire tous les défauts des prostituées. L'abjection, l'abrutissem.ent, la goinfrerie, la paresse, la prodigalité, la violence, font, hélas 1 sur ces pauvres damnées plus de rephs et de détours que jamais le Siyx inexorable : Styx inaninbilis undâ.

Cet état déplorable et avili des hlles tient peut-être à l'opinion qu'on a d'elles dans le monde. Ghargez^de votre anathème, de vos mépris telle classe de la société que vous voudrez, et vous la verrez bientôt descendre au-dessous môme de ce mépris et de cet anathème. Les femmes surtout, en général molles et ductiles par caractère, sont ce que l'opinion les fait. La prostitution, par elle-même, est un lléau qui sort de sources impures et misérables ; mais vous l'avez encore gâtée pnr l'ironie, le sarcasme, l'insulte et le dégoût amer (pie vous avez répandus sur la prostituée. Ce n'est pas le moyen de nettoyer un ruisseau que d'y jeter de la boue.

Il y a, chez la prostituée, des obstacles graves qui s'opposent à toute régénération morale ; mais n'y a-t-il pas, d'un autre côté, de bonnes dispositions qui favoriseraient, au contraire, le retour de quelquesunes à une meilleure conduite ?

Le sentiment religieux n'est jamais éteint chez la prostituée. Il reparaît, au contraire, et sans cesse, sous mille formes diverses. On la voit faire dévote, ment le signe de la croix devant un enterrement qui passe ; attacher, le jour de Pàques-fleuries, un rameau bénit à sa ceinture, payer des messes afin que son amant ne tombe pas à la conscription, porter sur elle une petite médaille en argent ou faire allumer des cierges autour de Notre-Dame-de-Bon-Secours pour guérir un enfant malade. M. Parent en cite une qui refusa un rendez-vous dans une éghse. Il paraît, au reste, que ce sentiment religieux n'abandcnna, en aucun temps, les filles de mauvaise vie. A Rome, elles fréquentaient immodérément les temples.

xMais une vertu singulière aux prostituées, et qu'elles pratiquent presque toutes de tout cœur, c'est la charité. Elles se visitent mutuellement à l'hôpital, se cotisent pour fournir des vêtements à celles qui doivent sortir de prison et qui se trouvent dans une nudité absolue. Il est rare également qu'elles repoussent la main des pauvres.

Les clochettes de mai secouaient leurs ombelles ; C'était fête du roi, les lions et les belles Laissaient, après l'hiver, éclore avec pâleur Au soleil attiédi leurs toilettes en fleur : Mais tandis que les quais versaient leur foule accrue, Un pauvre aveugle était à l'angle d'une rue, Au milieu de la fOte et non loin du château. Gardes nationaux, tenant au bras leur femme, Officiers de comptoir que la presse diffame, Courtisans harnachés allant à leurs travaux. Riches, dans leur orgeuil, traînés par des chevaux, Tout passait, tout riait, sans regarder cet homme. 11 avait beau, taisant le nom dont on le nomme, Crier : « Je suis aveugle, et je vous tends la main ! « Donnez, vous qui passez, chrétiens, parle chemin! » On ne Técoutait pas : on allait à la fête,

On allait Dans la foule immense et satisfaite,

Vers l'aveugle que Dieu de son pouce toucha, Hors une jeune fille, aucun ne se pencha. C'était ce que l'on nomme une fille perdue, Une âme par la faim à l'opprobre vendue; Elle avait payé cher le sou qu'elle donna; ^

Et Dieu, que l'on dit bon, alors lui pardonna; Car aveugle de cœur, mendiante elle-même. Pauvre fille qu'on bat et que jamais l'on n'aime, Elle avait le matin, vous le savez, Seigneur, Ramassé cette aumône aux égouts de l'honneur. — Riches beautés au col tout chargé de guipures, Ce sou, quoique tombé d'entre des mains impures Et que vous méprisez, ce sou, je vous le dis, Luira plus que votre or, un jour, au paradis !

La iJiideiir elle-mùine (qui le croirait!), le sentiment •le la pudeur ne s'efiace pas entièrement du cœur des prostituées : seulement ces malheureuses se font une pudeur à elles. On en a vu rougir de dépit et de conlusion lorsque la domestique de l'établissement ouvrait

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par mégarcle la porte de leur chambre à un étranger, avant que leur toilette fût tout à fait réparée.

Toutes les prostituées ne sont point cuirassées contre le mépris : il y en a qui se montrent très-sensibles dans le tête-à-tête aux moindres marques d'honnêteté : on a observé que quelques-unes d'entre elles éprouvent surtout de la reconnaissance pour les jeunes gens qui, par un certain respect de la femme, s'abstiennent de les tutoyer. Comment ne pas être touclié de ce sentiment chez les filles publiques, si l'on songe aux dégradations qui leur ont été imposées par des hommes ne valant pas mieux qu'elles, et se croyant le droit de les humilier cruellement ? Les malheureuses ont une soif ardente de pardon et d'oubli. Une bonne parole est pour elles comme un verre d'eau froide donné à un pauvre.

Il est sans doute des natures grossières et sensuelles que l'habitude du métier endurcit à la honte , des filles tellement vicieuses et corrompues, qu'ehes méprisent ceux qui ne les méprisent point assez. N'en est-il point d'autres au contraire chez lesquelles les quaUtés délicates de la femme ne sont point éteintes, mais seulement recouvertes par l'enveloppe bourbeuse de la profession ? Gomment expliquer la répugnance que témoignent certaines d'entre elles pour des mots indécents, les rougeurs subites qui leur montent aux joues devant un homme qu'elles aiment , le goût qu'elles ont pour les lectures vertueuses , l'admiration naïve qu'elles éprouvent devant certaines scènes de la

nature, leurs joies innocentes à voir la pousse des teuilies eu avril ou à entendre le chant des petits oiseaux? Tous ces faits sont pourtant attestés par de graves observateurs. La chasteté de l'âme survivraitelle, en certains cas, aux horriljles souillures de la débauche physique ? ^lystère !

Les prostituées aiment surtout trois clioses au monde : le soleii, les Heurs et leurs cheveux.

L'une d'elles, raconte M. Parent-Duchâtelet, étendue sur son lit à l'hôpital, une belle journée d'été, s'écriait: « Que Dieu est hou de faire briller sur nous son « soleil! » Ces proscrites, habituées à ne tenir aucune place dans la société, à n'avoir part à rien, se sentent émues devant ce foyer commun, devant cette lumière universeUe et libérale qui se lève chaque matin sur tous ses enfants et ne connaît dans le monde ni serfs, ni parias, ni lilles publiques.

On les voit aussi donner à l'achat des bouquets un argent considérable; ces pauvres femmes déllorées et lléiries aiment à retrouver dans les lis, les fleurs d'oranger et les pà([uerettes un peu de leur ancienne blancheur : à défaut de leur parfum de vertu évanoui, elles aiment à respirer en quelque sorte la virginité de la fleur, connue elles se plaisent à s'entourer, ({uand elles le peuvent, de lirmocence des petits enfants.

Le prix qu'elles attacheat à leur chevelure, quand d'ailleurs elles ne tiennent plus à tout le reste, vient sans doute également d'une lionne disposition morale : c'est le dernier souvenii' ipii leur reste do leur temps

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d'innocence, le seul ornement naturel (|uc l'homme ne leur ait point trop souillé ; elles aiment cette chevelure que peut-être leur mère a bénie et dans laquelle souvent elle passait les mains.

Mais c'est surtout lorsqu'elles se rendent au dispensaire pour y subir la visite que les filles publiqiies donnent des marques de pudeur accidentelle et momentanée. Pour i)eu qu'elles se sentent regardées dans ce moment-là, elles rôdent autour de l'endroit fatal avec emJjarras, la rougeur sur le front, les yeux baissés ; enfin, si elles se décident à entrer, elles le font avec la rapidité de Féclair : elles n'entrent pas, elles disparaissent. Quelques-unes (celles qui en ont le moyen) viennent en fiacre; elles en' soin, pour ne point être vues, d'abaisser le rideau de la portière.

La fille publique a de bons côtés par lesquels elle serait peut-être à même de remonter à la vertu; il suffirait souvent pour qu'il en fût ainsi de lui tendre la main au lieu de la repousser comme on le fait avec or-' gueil et avec dégoût. Ces pauvres orphelines, envers lesquelles l'humanité se montre si dure et si marâtre, ne demanderaient pas mieux, pour la plupart, que de se régénérer, et elles se régénèrent en effet à notre insu, toutes les fois qu'un généreux sentiment les saisit au cœur. Ce sentiment est celui de la inaternité. Une lille-mère devient à l'instant même, à ses propres yeux et aux yeux de ses compagnes, une femme grave, sérieuse et presque transformée. Les incommodités de la grossesse, bien loin de l'aflliger, la réjouissent et lui

inspirent un noble orgueil. Il lui semble qu'elle rentre dans ses droits et dans les devoirs de la société en rentrant dans les lois delà nature. Ses couches se font à l'hôpital avec toute sorte de dévotion, de courage et d'allégresse. Le nouveau-né la blanchit de son innocence, de sa candeur, de son sourire, de ses caresses. Voilà donc un petit être au monde qui ne la méprise ni ne la souille ! Quelle joie ! Pour redevenir bonne, patiente, oublieuse de l'injure et des hommes, la fille n'a qu'à regarder son enfant. A ses yeux tout est là. Cet enfant représente par ses larmes le repentir qu'eUe n'a pas encore et Tinnocence qu'elle n'a plus. Cet enfant est sa foi, son espoir, son bon ange, son salut, et il lui soml^le que Dieu lui-même n'oserait pas la damner si elle se présentait à lui ce petit Jésus entre les bras.

Qui s'imaginerait que c'est dans cette classe de femmes dégradées ({ue l'on trouve peut-être les exemples les pkis héroïques d'amour maternel? Quelquesunes ont été jusqu'à se retrancher le nécessaire ou jusqu'à vendre leurs cheveux, uniquement pour payer les mois de noiUTice de leur enfant. Mais la nature, qui ne souffre jamais qu'on viole impunément ses lois, accorde rarement à ces malheureuses la satisfaction de devenir mères. La prostitution est généralement stérile : ainsi le veut l'ordre éternel des choses. D'un lutrc côté, exposées à mille causas abortives, les ^restituées amènent bien rarement à terme le fruit de leurs entrailles. L'une d'elles, que cite ^I. Parent-

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Duchâtelet, devint folle par la douleur qu'elle éprouva de ne pouvoir jamais accoucher. Il y a pourtant quelques exceptions. Par une de ces fantaisies de la nature qui déjouent tous les calculs de la science, une fille de la rue du Cœur-Volant, qui n'avait jamais élé féconde en vivant avec un homme qu'elle aimait, devint grosse plusieurs fois de suite dans le mauvais lieu, et éleva ses enfants.

La Convention, qui, malgré ses erreurs, comprenait le secret de toutes les régénérations morales, avait voté des secours aux fiiles-mères, non comme on l'a dit, pour offrir une prime d'encouragement à la débauche, mais pour ne point séparer la mère de l'enfant, et lui fournir ainsi un moyen d'expiation dans l'accomphssemenl du premier des devoirs envers la nature.

Un autre sentiment qui restaure aussi par moments la prostituée, c'est l'amour.. Si souillée qu'elle soit, si fréquentée par la foule, si déflorée à la surface par ce travail banal et ce commerce de chaque nuit, elle conserve au fond du cœur un besoin d'affection : la fille aime un homme à travers tous les autres hommes. A celui-là un reste de jeunesse, de volupté et de pudeur ; aux autres les baisers mercenaires ; à celuilà les caresses gratuites ; à celui-là des privautés folles et singulières que la fille invente exprès pour lui et qu'elle défend contre tout autre. Les prostituées de la première classe (les iilles libres; choisissent leurs amants, selon qu'elles peuvent, parmi des étudiants, des commis, des garçons de boutique,

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des ouvriers. }»Iallieureusement il arrive souvent que cet amour, le plus noble sentiment qui élève le cœur de la iille publique, après celui de la maternité, tombe sur des êtres aussi dégradés qu'elle-même. La faute en est encore moins à la prostituée qu'à la position qu'elle s'est faite.

En dehors de l'ordre social existe une classe d'hommes en guerre permanente avec la propriété. Or, il n'est pas rare que ces deux exceptions, la prostituée et le voleur, venant à se rencontrer, s'unissent désespérément l'une à l'autre, la sœur au frère, la proscrite au proscrit. Ce qu'il y a de singulier en ceci, c'est que l'amour, si bas qu'il se pose, élève, purifie, transforme toujours un peu le cœur humain. Le voleur devient à certains instants tendre, passionné, et presque touchant devant la hllo de joie, et la fille de joie devient, en certains cas, intéressante devant le voleur.

Nous en avons eu devant les yeux un exemple frappant dans une affaire de justice au fond de laquelle il y avait deux assassins, une jeune iille en deuil et un cadavre (1).

Un voleur aimait une prostituée, et cette prostituée l'a quitté : voilà son tourment, sa lièvre, la plaie de son cœur. La Iille à tout le inonde n'est plus à cet homme. Que va-t-il devenir? 11 parcourra Taris comme un

{[j AU'aii'f (le 1 u.~sas-.~iii;iL de iiKidaine KonautI, uù liguraiciiL Micuud cl la filIc AUlIIc.

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fou, il maigrira, il en perdra ia tète, il essayera de se luer. L'amour se rencontre toujours avec les mêmes symptômes dans le cœur de Thommo et de ia femme, à quelque dégradation qu'on les suppose descendus. Lo voleur est jaloux comme Othello, quoique sa Desdemona soit une pauvre fdle perdue, une prostituée inscrire au bureau des mœurs. Cet homme se montrera môme plus beau, plus grand, plus dévoué dans sa passion que le Maure de Venise : il ne tuera pas sa maîtresse ; il essayera pour de bon, et à plusieurs reprises, de se tuer lui-même, — Dites-nous, chastes beautés du grand monde, combien il y a d'hommes qui ont manqué de se donner la mort pour Tamour de vi/lis ! (jui se sont attaché le cou à un lacet, parce que votre joli cœur semblait se retirer d'eux ! Eh bien ! une femme proscrite, conspuée, honnie, est plus avancée que vous, mes belles colombes : elle a trouvé l'amant dévoué, l'amant qui, tendre, soumis, suppliant, infatigable, huit par se tuer lui-môme quand il n'a pu vaincre les rigueurs et les iniidélités de sa maîtresse. Tenez, à votre place, je serais jalouse de cette fille. On dira peut-être que ce n'est point là de l'amour, (|ue c'est de la frénésie et de l'immoralité. — Sans doute, ce n'est point l'amour comme nous le comprenons; c'est Tamour tel que le comprennert des êtres \ioleiits, pervertis, en lutte avec la société, mais clioz lesquels la uatiu'e n'a ];)oint perdu tous ses droits et qui trouvent dans un sentiment généreux en lui-même le courage du sacrifice.

L'amour est comme le ciel : plus on descend et plus il paraît bleu.

A mesure qu'on pénètre dans les régions basses et ténébreuses de la société on rencontre l'énergie des sentiments développée avec une sorte de fureur. Une fille de la première classe devint folle pour avoir été abandonnée de son amant. On en a vu d'autres donner tout leur argent aux pauvres, cet argent si chèrement gagné, par la grande joie d'avoir trouvé un homme qui leur plaisait"; elles renonçaient , pour lui être agréables, à l'ivrognerie, aux jurements, à la gloutonnerie et aux autres défauts du métier. Enfin, la jalousie, chose étrange î les tient aux entraiUes comme les autres femmes. On en cite qui tombèrent en langueur et en démence parce que leur amant leur avait fait des traits. Courroucées, elles lui reprochent hautement son inconstance en lui vantant leur fidélité. — Ces pauvres femmes, qui ont épousé le genre humain, trouvent ce maître-là trop banal ; il leur faut un cof'ur à elles seules, un cœur où se répandre, il leur faut un soutien. Malheureusement le roseau sur lequel elles s'appuient ne tarde pas à les blesser : elles donnent de l'amour, et on Icurrendle mépris, les coups, les soufflets. Plusieurs entrent ainsi à l'hôpital toutes saignantes ; une fois guéries, elles courent de nouveau vers leur gracieux bien-ahné pour lui demander pardon, à deux genoux el à mains jointes, d'avoir été battues !

C'est surtout au miheu du silence et de la solitude

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des prisons que la voix du cœur se l'ait entendre à ces pauvres êtres dégradés. De la prison de la Force les détenus trouvent moyen de faire parvenir à la maison de Saint-Lazare des bouquets emblématiques. Le langage des fleurs (qui le croirait?) est employé par ces misérables pour faire comprendre leurs sentiments. La violette indique le caractère modeste d'un jeune brun ; la rose est un blond doux et coloré ; le lilas est un châtain très-amoureux. Les filles de Saint- Lazare choisissent, dans le bouquet, selon leurs goûts, et envoient également leur emblème à l'inconnu dont elles imaginent la figure. Si ces échanges sont agréés de part et d'autre, une correspondance s'établit par lettres, dans lesquelles ces amants, qui ne se sont jamais vus, s'assurent de leur mutuelle afi'ection. Suffit -il que des natures souillées entrent en contact avec un sentiment honnête pour qu'elles remonient à une sorte de décence? Ces lettres ne contiennent, en général, aucun mot obscène.

La maison centrale d'Embrun a deux quartiers bien distincts, l'un destiné aux hommes et l'autre consacré aux femmes. Le voisinage des deux sexes ne profite, d'ailleurs, en aucune sorte aux détenus : toute communication est absolument interdite entre les deux bâtiments. Ces réprouvés habitent côte à côte sans jamais se voir ni se parler. Les mômes souffrances, les mêmes privations, les mêmes soupirs, enflent, aux mêmes heures du jour et de la nuit, ces cœurs solitaires sans quils .rouvent aucun jnoyen de sj

joindre, m de s'entendre par sig-nes : des murs inexorables, des barrières de fer et de granit, séparent éternellement ces natures faites pour s'unir.

Dans les comédies les amoureux réussissent toujours à tromper la vigilance d'un vieil oncle ou d'un tuteur; mais à Embrun les murailles sont hautes, les verrous plus sûrscpje les murailles, les gardiens plus inébranlables encore que les verrous.

Cependant, si comprimé que soit le cœur humain, si hermétiquement enfermé qu'on le suppose entre des cercles de pierre, il trouve toujours moyen de se répandre à travers certaines fissures secrètes et mystérieuses. Les détenus d'Embrun, quoique nuit et jour observés, gardés, surveillés, ont inventé une voie de commumcaiion sentimentale avec le quartier des détenues. Ces hommes, qui ont plus de raisons qu'Adam dans le paradis terrestre pour s'ennuyer d'être seuls, contractent un mariage idéal avec l'une des femmes qui s'ennuient de leur côté. Les couples s'assortissent selon la durée de leur peine, selon leur caractère et selon les indications de leur figure. Comme d'ailleurs ils ne se connaissent pas et se voient seulement des yeux de l'àme, il ne leur en coûte pas plus de se rêver mutuellement sous des traits accomplis. Les petits cadeaux, les services, des lettres s'échangent entre les deux individus pendant tout le temps de la captivité, qui n'est souvent pas moindre de six ou sept années. Ces criminels mutilés par la prison recommencent dans une langue moins élevée,

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mais non moins touchante, l'élégie épistolaire d'Héloïse et d'Abcilard.

L'amour jn^end quelquefois dans ces régions basses un caractère sombre et sauvage comme les mœurs des hommes et des feunnes qu'il rapproche. Un voleur et une fille de mauvaise vie s'entretenaient à travers les grilles d'une autre prison : « —Toi m' aimer, dit-elle? tu « ne te couperais pas seulement pour moi le petit doigt « de la maiu ! — M'en défies-tu? — Oui. » A ce mot, l'homme qui avait un couteau pour diviser son morceau de pain qu'il mangeait en parlant, se trancha le doigt et le jeta à tra\'ers la grille, ce Tiens, » dit-il. La femme se montra satishiiLe du ce gage d'amour, et la liaison commença. — Qui ne croirait lire une page de l'histoire des Mohicans ?

Les unions aux([uelles manque un sentiment d'estime mutuelle ne sont jamais durables. On s'est aimé, Ton se quille. Peut-on d'aiUeurs donner le nom sacré d'amour à de telles rencontres sans idéal, sans respect du devoir, sans autre garantie que l'exaltation des sens? Non. La femme qui a foulé aux piedà toutes les lois morales a, quoi ([u'elle fasse, un vide dans le cœur.

Toutes les filles publi({ues sont-elles à plaindre?

11 s'en trouve, il faut l'avouer, dont la légèreté est extrême et que l'habitude du vice fait tomber insensiblement en une sorte d'enfance, d'où leur vient sans doute le surnom de lîllcs folles i|u'on leur donnait au moyen âge. Celles-là s'aperçoivent moins que les autres des horreurs de leur état ; elles prennent même la vie

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en jouant. La Chartreuse, le Prado, le hol Montesquieu, le cabaret, les tiennent dans une sorte de vertige et d'étourdissement qui les empêche de voir clairement le fond de l'abîme. En considérant la bonne santé, la belle humeur et l'insouciance de quelques iDrostituées, certains hommes se hâtent de conclure, fort contents d'eux-mêmes, qu'après tout ces créatures ne sont pas malheureuses. Il convient d'abord de séparer l'exception de la règle. Si le métier semble, en effet, conserver, accroître même, dans certains cas, la fraîcheur et le bien-être physique de quelques filles, il détruit, chez le plus grand nombre d'entre elles, les forces et les agrément s de la nature. La gaieté s'en va avec tout le reste ou dégénère en une joie bruyante et crapuleuse qui attriste par un caractère de licence. Tant pis, du reste, pour celles qui rient, vœ vohis quiridetis! Loin de voir dans l'indifférence apparente de quelques filles pubhquesun prétexte pour ne point nous affliger de leur déchéance, nous y découvrons, au contraire, un nouveau motif d'intérêt et de commisération. Si quelques-unes d'entre elles ne sentent pas leur état, nous devons encore les plaindre davantage, car c'est une dégradation de plus.

Ces filles contentes de leur position sont en petit nombre. Généralement les fiUes souffrent du plaisir des autres ; elles souffrent de l'abandon, elles souffrent surtout du remords.

On en cite qui devinrent folles i)our avoir été reconnues dans cet état i)ar quelques anciens habitants de

leur pays. Sur cin(| cents filles aliénées, trente -six furent entraînées à la folie par des chagrins cuisants et des humiliations sans fin. Si vous en voyez quelques-unes affecter finsolence, le cynisme et l'ironie, à qui la faute ? Ces malheureuses, attaquées tout à fentour par le sarcasme et l'offense, opposent à l'outrage un front d'airain, repoussent la honte par l'orgueil, et sur leur cœur qui saigne, sur leurs lèvres mordues, étalent un rire sinistre. — Il faut d'ailleurs bien qu'elle rie, la fille de joie : c'est son métier !

L'état moral des prostituées est ce qu'il y a de plus triste et de plus saignant au monde. Tous les observateurs ont remarqué chez elles, dans la prison, à l'hôpital et dans la maison de tolérance, un besoin de bruit, de mouvement, d'agitation, de tapage, qu'il faut attribuer sans aucun doute à la nécessité où elles sont de s'étourdir; ces malheureuses espèrent ainsi étouffer la voix de leur conscience ; elles ressemblent aux enfants qui, ayant j^eur, chantent en traversant les bois, pendant la nuit. Vains efforts, elles ne viennent pas toujours à bout de donner le change aux protestations sourdes de la nature et de fesprit. C'est ce qui produit alors ces filles in(|uiètes, sortes de fantômes errants en lutte avec la société et avec elles-mêmes, qu'on yoit flotter dans la ville comme des nuages, toujours maussades, toujours agitées : leur vie a le déchirement et la vacillation du remords ; on (lirait qu'il est écrit sur leur front : Eris vaga cl pvofiign super terrain.

Ce grand besoin d'attachement, cette soif d'affection qu'une volupté grossière, hrut-ile et désordonnée n'a pu satisfaire, tel est le châtiment de celle qui a profané l'amour. A qui donc irait-elle offrir son cœur et *{ui en voudrait ? La malheureuse en est réduite à chercher une distraction dans le changement, mais le cri de sa conscience la poursuit. Elle ne peut se tenir plus de deux ou trois mois dans la môme maison ; la marche est un de ses besoins. On la voit flotter dans Paris, agitée, sombre, soucieuse, la mort dans l'àme, le rire aux lèvres. On dirait dans ces moments-là une pauvre âme damnée. Elle va d'un quartier dans un autre, sans savoir où. Tous les ruisseaux la connaissent, toutes les bornes l'ont heurtée, tous les murs de Paris ont reflété son ombre. Va ! va ! Elle semble vouloir se fuir elle-même. Oh ! qu'elle doit alors arrêter un regard d'envie sur ces fenêtres, si pauvres qu'elles soient, où, au sixième étage, il y a de la lumière, du feu et une famille. « Là du moins, se ditelle, est riionneur, là est le repos 1 »

Oui, nous ne saurions trop le redire, la ilUe de joie souffre. Cette foule solitaire et brutale qui la fré- (picnte chatiue soir lui déi)ose au cœur un vide immense. Quand elle se trouve seule en présence d'elle-même, l'abandon, l'ennui, l'abattement, le dégoût, lui ôtent le peu de forces (jne la débauche lui avait laissées ; elle ferme la paupière et s'en loi't pesamment sur ses maux.

Après avoir partagé si longtenq^s une co iclie à

deux et à tout le monde, la prostituée sent enfin le bosoin d'un lit à elle, froid, solitaire et chaste, pour s'y reposer : or, ce lit de la fdle, c'est le cercueil.

Encore la malheureuse n'arrive-t-elle qu'à travers mille souffrances jusqu'à cotte retraite. Le lecteur se souvient que nous avons parlé des maladies qui la rongent et qui en emportent chaque jour quelque lambeau (1). La perspective la plus sûre de la fdle de joie, c'est l'hôpital : elle y entre sans murmurer. La maladie est presque sur toutes d'un effet austère ; quelques-unes cherchent à la conjurer par la prière et l'aumône. Si c'est la mort qui vient à elles, les prostituées la saluent gravement comme leur sœur. La mort se montre moins dure aux fdles de joie qu'aux vierges et aux reines : — elle ne leur emporte aucune couronne. — Presque toutes se jettent dans ses bras avec confiance ; elles ne manquent guère alors d'appeler un prêtre. L'homme noir reçoit leur dernier souffle et leur dernier aveu. Cet aveu se réduit toujours à quelques mots : « J'ai aimé, j'ai eu faim, je me suis « vendue. » Ceci fait, elle meurt. On jette sur son cadavre un peu de terre et d'oubli, car la fille à tout le monde n'est connue de personne.

Seulement le cimetière, moins partial que la ville, la reçoit comme une autre dans son sein et la confond avec les pauvres dans la fosse commune. Six mois

(1) a Une prostituée, dit M. Béraud, n"est jamais sûre en levant de ne pas se coucher le soir gangrenée. »

222 LES VIERGBS FOLLES

après il n'y a guère plus de différence entre le cadavre d'une duchesse tout rongé de vers et celui d'une fille à soldats. Voilà pres.jue de nos jours la seule égalité vraie, celle du commencement et âe la fm. La vie n'a pour tous qu'une entrée et qu'une sortie, dit la Bible : Omnibus introitus ad vilam et similis exitus.

Toutes cependant ne finissent point dans le métier. Mais leur avenir n'en est pas moins sombre pour cela. Nous renonçons, du reste, à mesurer cette échelle de maux qui commence à l'âge le plus tendre et se prolonge jusqu'à la vieillesse, échelle monstrueuse qui ne s'élève pas vers le ciel comme celle de Jacob, mais dont, au contraire, chaque degré est une chute, qui commence à la prostituée et qui linit par la marcheuse ou la proxém^'te. On nomme ainsi ces vieilles femmes qui servent le soir d'enseignes vivantes aux maisons de prostitution, ou celles qui accompagnent les jeunes filles publiques sur le trottoir.

Toutefois, le sort le plus commun aux prostituées, lorscfu'elles ne meurent pas dans le métier, est « de « s'attacheîr à un vieil ouvrier veuf ou céhbataire ; « elles prennent soin de cet homme, partagent ses « travaux, préparent ses aliments et passent pour son a épouse légitime. » Rien ne ressemble en ce cas à leur manière de vivre, qui tient à la fois du dévouement de la femme, de la soumission et de la fidélité du chien. Les ouvriers auxquels s'attachent ces femmes sont, pour la plupart, des vidangeurs, des balayeurs, des récureurs d'égouts : — une fange purifie l'autre.

Quand on songe que la plupart de ces malheureuses ont été jeunes et jolies; qu'il ne leur a manqué qu'un peu d'adresse dans leur temps pour s'établir ; que quelques-unes ont été dérangées dans leurs projets de mariage par im fol amour toujours vénérable , on se tait ou l'on se demande si les hommes, en ne tenant aucun compte des circonstances atténuantes, sont vraiment justes envers ces misérables esclaves de leurs plaisirs.

On a vu que la prostituée vivait à une école forte et sévère, celle du malheur. Il est donc impossible qu'elle n'y contracte pas le désir de sortir de son abominable état. Il ne tiendrait peut-être qu'à la société de seconder cette bonne intention.

Les moyens proposés jusqu'ici et mis plus ou moins en pratique pour faire disparaître les prostituées se réduisent à deux : les uns ont voulu les supprimer immédiatement; d'autres ont imaginé d'étendre à la société tout entière la violation de tout droit et de tout devoir qui caractérise l'existence de la fille publique. Or, ces deux moyens, loin de remédier au mal, ne feraient que l'aggraver.

Supprimer immédiatement les prostituées est le rêve de tous les réformateurs imprudents et brouillons qui abattent les mœurs en prétendant les rele-

LES VIERGF.S FOLLES

ver. Jusqu'à nouvel ordre, la prostitution est un fléau avec lequel il faut compter. Les États les plus corrompus ont toujours été ceux où l'on a essayé de l'anéantir. Les passions brutales éclataient alors en viols, en adultères, en incestes, en monstruosités de toutes sortes qui accusaient hautement le mauvais effet des mesures intempestives. Tout en voulant comprimer autant que possible la prostitution, nous ne sommes pas de ceux qui ci'oient qu'il suffit d'un décret révolutionnaire et de quelques gendarmes pour l'étouffer. Faire disparaître un mal de la surface de la société, ce n'est point le guérir. Le mal se jettera sur d'autres points, et, comme toutes les plaies, il deviendra d'autant plus dangereux (ju'il sera plus intérieur et plus caché.

En 1793, Chaumette voulait essayer de ces moyejis de répression pour puriiier des filles publiques la ville de Paris; mais, tout en rendant justice à ses intentions qui cette fois étaient bonnes, nous n'iiésitons pas à déclarer qu'il s'est étrangement mépris. C'est une grande erreur que de prendre la société pour un camp oii un ordre du jour sui'iit à dissiper tous les vices. Non : ces grossiers palliatifs peuvent maintenir l'ordre pendant quelques jours ; mais, continués, ils donneraient lieu à l'exercice clandestin de passions plus Ibrtes que la loi. 11 faut attendre ces progrès de la révolution introduite dans les mœurs par les idées, les saines doctrines, et non point d'un coup d'Klat. Hien de plus facile, en vérité, que d'envoyer

quelques sergents de ville pour faire évacuer les maisons de filles, et que d'écrire sur la porte : Boutiques à louer. Mais si vous n'avez pas préparé à ces pauvres fdles dispersées une place dans le monde, si vous n'avez pas suffisamment fait l'éducation du peuple pour l'éclairer sur ce point délicat, le rôle de la femme, vous n'aurez fait qu'un coup de tête maladroit, et les maux qui en résulteront seront cent fois pires que ceux aux({uels vous avez voulu porter remède.

Il y a encore des gens qui prennent la société pour un vase dont il suffit de nettoyer le dehors, tandis qu'ils laissent le dedans plein de lie et d'ordures. Nous leur dirons : commencez donc par purifier le fond de la coupe, c'est-à-(fire par changer les idées, par émonder les mœurs, et ensuite vous verrez à nettoyer l'extérieur.

Ces réflexions s'appliquent aux mesures imaginées par M. Debelleyme et exécutées en 1830 par M. Mangin, pour purger les rues de Paris de la présence des prostituées. La révolution de Juillet les vit sortir de leurs repaires au bout de quelques jours en plus grand nombre qu'auparavant. Cette répression apparente n'avait donc point amélioré les mœurs.

Quant au second moyen, celui qui consiste à détruire le mariage, tout contrat obligatoire, toute loi morale, il ne mérite que le mépris et le dégoût. Ceux qui, pour abolir les maisons de tolérance, ont imaginé de iViire du monde entier un grand lupanar, ressemblent à certains économistes qui, ne saclianlr conunent

amener tous les hommes à posséder, ont inventé un beau jour de les rendre tous également pauvres. Ce serait reculer vers la promiscuité originelle et anté- Listorique, yers l'ignorance de la paternité, vers l'abjection de la femme, sorte de louve allaitant au hasard les enfants des autres, comme celle qu'on dit avoir nourri sur les bords du Tibre les deux jumeaux fondateurs de Rome.

Ne pouvant ni supprimer ni admettre la prostitution, l'autorité a essayé de la régler. Ce troisième moyen était le seul qui fût conforme aux usages et à la raison dans un pays habitué en tout à être gouverné. Nul ne conteste à l'Etat le droit de punir les prostituées qui ne se conforment point aux ordonnances de police ; mais il est permis de se demander si ce système de répression, utile à certains égards, exerce une très-heureuse influence sur le caractère de ces êtres indisciplinés. La prison n'améhore pas les filles pubHques; elle les corrompt. C'est à Saint-Lazare qu'elles contractent pour la plupart ces goûts contre nature dont parle M. Parent-Duchàtelet et qui les suivent pendant tout le reste de leur vie. La séquestration en commun est pour elles une excuse et un encouragement à se livrer aux désordres les plus inouïs. Essaierait-on de les séparer? A ces vices monstrueux, le régime cellulaire en substituera d'autres, qui, pour être plus solitaires et plus voilés, n'en sont pas moins destructeurs de toute morale.

La captivité (nous le savons, nous qui lavons subie)

tient, en outre, l'esprit dans un état de langueur et dans un sentiment de vengeance qui le rend inaccessible à tous les bons conseils. Les exhortations de l'aumônier ne sont presque d'aucun effet sur les fdles de Saint-Lazare ; elles s'ennuient trop pour profiter de ses conseils, et ne sont pas assez libres pour vouloir le bien. Si elles se laissent imposer des résolutions, il •est rare qu'elles les tiennent : la plupart d'entre elles ne paraissent même se rendre à des sentiments honnêtes que pour se ménager des avantages et être bien vues dans la maison.

L'Eghse a-t-elle été plus heureuse que l'autorité dans le choix des moyens propres à retirer les prostituées de leur dégradation? Nous hésitons à le penser. Tout en protestant de notre respect pour une croyance qui a fondé des institutions de repentir et de retraite, nous doutons que ces établissements aient rendu jusqu'ici de grands services aux mœurs. Les couvents ou autres lieux de refuge, en laissant les filles dans l'exception et en dehors du droit commun, rappellent trop la claustration dont ces malheureuses ont eu tant à souffrir ailleurs. A première vue de tels établissements effrayent l'imagination des fdles par un caractère d'austérité. La règle de quelques-uns de ces asiles exige que la tête des pénitentes soit rasée, à leur entrée dans la maison : or, les pauvres Madeleines ne se soumettent qu'avec une répugnance extrême au sacrifice de leur chevelure. Dans d'autres maisons, on emploie la force et les corrections corporelles

pour ployer à la discipline relii^'ieiise riiumeur plus ou moins intraitable de ces pécheresses, peu faites par leurs habitudes antérieures aux allures de la vie cénobitique. Nous ne voulons pas dire cpi'il en soit toujours ainsi ; mais y a-t-il eu des cas, oui ou non, où. les mauvais traitements, les coups, les punitions outrageantes, les verges, la réclusion dans un trou noir, ont été utihsés pour vaincre la résistance des filles aux volontés de la supérieure? Les tribunaux ont été plus d'une fois saisis de faits très-graves qui ont entraîné des condamnations. On se souvient de l'affaire du couvent du Bon -Pasteur, à Poitiers.

Malgré de tels abus, nous regarderions comme un tort de jeter à la tête de ces établissements un acte d'accusation : encore une fois, nous aimons à reconnaître qu'une pensée honnête, pieuse et charitable leur a donné naissance ; nous ne mettons ici en doute que leur grande efficacité. Tout le monde conviendra qu'entre la prostitution et la chasteté absolue il y a un abîme que toutes les natures ne peuvent pas franchir. Telle fille aurait fait une bonne mère de famille, (pii fera une très-mauvaise" religieuse et qui ne se sentira pas même le courage d'en tenter l'entreprise. Le cloître exige des vertus, une ardeur de foi, une rigidité de principe et de conduite, une mort des sens, dont très peu de personnes sont susceptibles, encore moins de pauvres êtres dégradés qui ont passé dans le monde jjar toutes les déceptions et par tous les désordres. Nous 'jberchons encore ici l'esi^rit de l'Evangile et nous

ne le trouvons pas : quand le bon pasteur court après la brebis perdue, ce n'est ni pour la punir, ni pour l'enfermer dans la solitude, dans la continence et dans l'ennui, c'est pour la ramener au bercail avec le reste du troupeau.

Gomment ne pas s'intéresser au sort d'une misérable, prise entre ces deux alternatives, ou l'usage forcé et immodéré de tous les hommes dans la maison de tolérance, ou la privation absolue, éternelle, inexorable, dans la maison de repentir? Évidemment, le vrai, le juste, n'existent ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux extrémités contre nature. La pauvre fdle séquestrée se retrouve après ce qu'elle était avant sa conversion, seule ! Etre à tout le monde, pour une femme, c'est n'être à personne, et nous avons vu plus haut combien cet abandon, cette solitude pèse au cœur des malheureuses, dont quelques-unes sont nées aimantes : mais qu'a le cloître pour remplir ce vide ? On nous répondra peut-être que la rehgion, en jetant Dieu dans les âmes, leur tient heu de tout le reste : hélas ! l'histoire de sainte Thérèse, si inquiète, si souffrante, si en lutte avec elle-même, ne nous dit que trop le contraire, et toutes les hlles sont loin d'être des saintes Thérèses. La mauvaise volonté des prostituées ainsi détenues dans les couvents et les lieux de retraite, la résistance de leur caractère aigri, résistance dont on s'autorise pour exercer contre elles des rigueurs et des voies de fait, ont pour cause la monotonie de la règle, l'isolement, la privation de liberté.

La plupart d'entre elles sont entrées là par besoin, par lassitude, par dégoût du métier honteux qu'elles exerçaient dans le monde ; elles y retournent par les motifs qui leur rendent le séjour dans la maison de retraite insupportable. Si quelqu'une y demeure, c'est sans consolation pour elle, sans fruit pour la société. Nous aimons mieux, sans doute, la voir repentante qu'endurcie et la religion lui rend au moins un peu de l'estime que sa faute lui avait fait perdre : mais oià trouver dans cet état de choses le commencement même d'une réforme utile, générale, conforme aux lois de la nature humaine ? Évidemment, ce n'est pas là qu'est le seul remède à la prostitution.

Tous les moyens suivis ou imaginés jusqu'à ce jour étant au moins ineflicaces, il convient d'en chercher d'autres.

Avant de rien proposer de notre chef, nous devons dire les progrès qui s'accomplissent naturellement depuis quelques années chez les prostituées par la seule force des choses, et ceux, par conséquent, qui doivent s'accomplir encore. Les maisons de tolérance, nous l'avons vu, ont contribué à riUarder le mouvement des })rostituées vers une régénération morale. Toutefois ces établissements eux-mêmes n'ont pu s'isoler entièrement de l'esprit et des exigences du siècle.

Si l'on rencontre encore quelques masures sombres, infectes, démantelées, d'où sortent au crépuscule des chauves- souris et des filles, elles sont rares et n'ont surtout rien de commun avec « ces habitations ancien- « nés qni, selon M. Parent-Duchàtelet, ne semblaient « pas destinées à l'espèce humaine, mais à des ani- « maux immondes. » 11 y a même quelques maisons qui se rapprochent un peu des pensions bourgeoises. « La maîtresse y a son appartement où se tiennent ses « fuies ; on vient l'avertir, comme une duchesse, lors- « que le repas est servi; et, lorsqu'elle paraît, toutes « doivent se lever et se tenir debout jus(|u'à ce qu'elle « soit assise. C'est elle qui a le bout de la table et « qui en fait les honneurs ; l'oidre le plus parfait « règne pendant le repas ; on n'y entend aucun piopos « inconvenant. » Le salon est également tenu avec une certaine décence. « On n'y voit plus, ajoute le « même auteur, ces vêtements diaphanes et ces poste tures lubriques qu'affectaient autrefois les fdles de « mauvaise vie. »

Un fait donc qui répond à toute objection, c'est que la réforme de l'état malséant des filles s'accomplit à notre insu et pour ainsi dire spontanément. Chaque jour la prostituée s'avance vers un ordre de choses meilleur et plus convenable. « Ceux qui comparent ce « qu'elle est aujourd'hui, remarque naïvement M. Face rent , avec ce qu'elle était il y a quinze ou vingt « ans, ne peuvent, pour ainsi dire, plus la reconnaître.»

Il ne s'agit ici, je le sais bien, que d'améliorations

superficielles, et ce ne sont point les seules auxquelles il faudrait s'attacher; mais l'ordre matériel n'est point étranger à Tordre moral, et les prostituées en renonçant aux habitudes d'indiscipline, aux insultes et aux paroles grossières, prouvent du moins qu'ehes sont moins éloignées qu'autrefois d'une vie nouvelle et du repentir.

N'y aurait-il pas des moyens qui pourraient seconder ces progrès, sans les forcer outre mesure, mais aussi sans les abandonner à l'aveugle lenteur du temps? Le problème se réduit à des termes fort simples : qu'il y ait le moins possible de filles publiques et qu'elles soient le moins mal possible.

Il faut d'abord rétrécir le chemin qui conduit au mauvais lieu, cette grande voie de perdition qui attire les générations nouvelles. Fermer brusquement les, écluses serait faire déborder aiheurs le flot des passions brutales. Il n'existe dans le monde, à ma connaissance, ({u'une seule société qui ait trouvé le moyen de supprimer entièrement les filles publiques, c'est celle des Mormons; mais elle y est arrivée en établissant chez elle la polygamie. Le remède n'est-il pas pire que le mal ?

Il faut pourtant ({ue les nations modernes y réfléchissent : elles ont deux plaies qui les déshonorent, le paupérisme et la prostitution. Vainement essaieraiton de jouer sur les mots et de dire que les hommes politiques n'ont rien à voir dans de pareils détails. La grandeur et la virilité des i)euples sont toujours en

rapport avec l'état des mœurs. Voulez -vous qu'iui pays s'élève ou conserve son rang dans le monde, ayez une jeunesse vertueuse et forte. Toute corruption d'où qu'elle vienne est pour la société un germe de décadence. L'abus des plaisirs sensuels, faciles et grossiers éteint chez une population la conscience du droit, le sentiment du devoir, l'amour du bien puljlic, le dévouement à la patrie. La débauche n'est favorable qu'au despotisme, car elle affaiblit l'estime de soi-même et dépose dans les âmes un levain d'abjection dont profitent les gouvernements personnels. Les coureurs de filles font de mauvais citoyens et de mauvais soldats. Comment résisteraient-ils à l'ennemi ces hommes énervés qui ne savent point résister à euxmêmes, à leurs vils penchants, aux tentations do la rue et du ruisseau?

Tout en arrêtant, quelques pages plus haut, sur la prostituée notre pitié et notre intérêt, nous n'ignorons pas (pi'il y a d'un autre côté des maux encore plus saignants, des victimes tout aussi dignes de notre attention. Oui, quoique le spectacle de la hUe perdue, étalée en plein air, louée au premier venu, soit triste, il y en a un autre non moins affhgeant : c'est celui do pauvres et beaux jeunes gens, étudiants pour la plupart, apprentis «ou surnuméraires, qui vont jeter au mauvais lieu leur innocence et souvent leur premier amour. Les malheureux apprennent dans ces maisons infâmes le mépris de la femme; et lorsque le mariage plus tard, vient à eux, avec l'âge et la position

dans le monde, il les trouve presque tous l'âme flétrie, le corps malade, les illusions mortes, le cœur éteint, meilleurs, en un mot, pour le cercueil que pour le lit nuptial.

Tout suicide, — et la prostitution comme elle se pratique de nos jours est un suicide véritable, — attente à la vie d'une société et la désorganise profondément. Le désordre se trouve ici jusque dans les mots. Il ne devrait pas être plus permis à une fille ou à un homme de se perdre que de se tuer.

La prostitution est, sachez-le bien, une source de mouvements et de désordres. Il devient toujours dangereux à la longue, pour un État, de laisser ses membres se séparer du centre : ce sont ces forces divisées et en dehors de l'ordre moral qui, dans un temps donné, amènent certaines commotions violentes ^et stériles. Il y a deux sœurs naturelles au monde : c'est la prostituée et l'émeute (1). Cette pauvre créature, repoussée avec dégoût et horreur par la société, lui oppose la résistance, la rébellion, la haine. Comme tous les êtres souffrants et mal à l'aise, la prostituée rêve un renversement ; elle entretient ce qui l'entoure dans cet esprit de révolte. Ce sont, en effet, ces bouges enfumés et ces allées douteuses, qui, à certains jours de désordre, vomissent dans la rue des destruc-

(1) Nous disuns éiiioule et non révolution. Les émeutes sont faites le plus souvent par la convoitise et l'esprit de tapage ; les révolutions ne s'accomplissent que par le sentiment du devoir.

teurs. La vengeance et la hache sortent de U\ avec des baisers fiévreux.

Le ressentiment de ces malheureuses éclate surtout dans la manière dont elles parlent des femmes du monde ; elles les accusent hautement de gâter le métier et d'entreprendre sur leurs droits. Elles enragent de les voir cueillir les fleurs d'une chose dont il leur revient toutes les épines. Les insultes et les voies de faits, très-rares maintenant, auxquelles les prostituées se livraient jadis, chem.in faisant, envers les femmes honnêtes, n'avaient pas d'autre source que la vengeance; c'étaient des représailles.

Tout le monde est intéressé à ce que la prostitution s'évanouisse de nos sociétés modernes ; mais personne n'y est plus intéressé que la femme vertueuse, que la mère de famille, que la jeune fille innocente. Tant que ce gouffre restera ouvert, n'ont-elles point à craindre pour leur mari, pour leur fils, pour celui qui leur a été promis? Laissons de côté ces motifs égoïstes : quelle conscience délicate peut vivre en paix tant que le mal règne autour d'elle? Sans doute la femme honnête n'est point coupable de ce que font les autres, mais il existe dans la vie sociale une solidarité terrible. Le déshonneur de Laïs nuit à la réputation de Cornélia.

Le débauché ne croit plus à la vertu ; la taupe ne croit point au soleil.

D'un autre côté, les maisons de tolérance servent de repaires aux vagabonds, aux forçats et aux voleurs,

elles prennent et elles recèlent. Répudiée et proscrite, la fille se déclare ouvertement en état de guerre avec Il société. Alors s'engage entre elle et la loi une lutte longue, laborieuse, pénible, oii la victoire demeure, selon la chance, à l'une ou à l'autre, pauvre victoire dans tous les cas, et qui salit toujours celle qui l'obtient. Aucune punition ne peut plus atteindre des misérables si chargées d'infortunes, la prison ne les effraie guère : Saint-Lazare vaut la maison de tolérance l.

Voilà donc la première conquête qu'il s'agit de réaliser; il faut diminuer le nombre des prostituées, il faut enlever une partie de sa proie à ce monstre affamé, à ce Moloch des temps modernes qui dévore, bon an mal an, le tiers de nos filles.

Les causes de la prostitution étant connues, ce sont ces causes qu'il faudrait combattre. Nous avons vu que la prostitution tenait à la misère et la misère à l'ignorance. Apprenez aux jeunes filles des provinces à lire, à écrire, à compter, à coudre : une bonne école supprimera dix maisons de tolérance (1).

Est-ce tout? non. La couture ne suffit point toujours, dans l'état des choses, à défrayer convenablement

(1' Lc> prostituées nous viennentpresque toutes delà Normandie, de la Picardie, de la Champagne, de la Flandre, de la Vendée. Les bonnes maisons de tolérance se montrent plus friandes des filles de la campagne que d'autres, parce qu'elles sont en général d'une belle santé et très-ignorantes. Paris est comme TOgre : il aime la chair fraîche.

une ouvrière; il lui faut laisser, malgré elle, laisser chaque jour dans ce travail ingrat, péniljle, mal salarié, sajemiesse,ses forces, sa fraîcheur, sa santé, sa vue, et qui plus est, un peu de son honneur et de sa dignité de femme. EUe prendra un honnne par isolement, par nécessité, par calcul : or, il n'y a ([uun pas, nous l'avons dit, du concubinage à la prostitution.

Nous sommes de ceux ([ui espèrent que le marché des lemmes libres disparaîtra de notre civilisation de même que le marché des esclaves s'est fermé de notre temps à Gonstantinople. Il ne faut pourtant point se bercer de vaines illusions.

On pourrait, nous le croyons, diminuer le nombre des prostituées lentement el sûrement pai- l'éducation, par l'atelier, par le mariage. Toutefois, tant ([ue la science sociale n'aura point trouvé le moyen de fournir à toutes les femmes un travail convenoablemcnt rétribué (et nous n'en sommes point là), nous aurons des pauvres parmi nous. — Ce (:ui é(iuivaut à dire : Nous aurons encore longtemps des iiilos publi(pies!

Oui, nous en avons la triste conviction, il y aura longtemps encore des femmes dont l'éducation, l'atelier et le mariage n'auront pas voulu, cKpii, poussées par des vices ou attirées par l'homme, à défaut d'autre industrie et d'autre ressource, feront commerce de leur corps. A quoi bon les blâmer? Le temps que nous perdrions à déclamer et à faire de la morale dans le vide, employons le plutôt à organiser toutes choses pour le mieux. Les prostituées, quoique dangereuses

et malfaisantes, sont dans Tordre présent de la société ce que sont les aspics, les couleuvres, les vipères dans l'ordre de la nature : pour les détruire ne comptons que sur les forces morales de la civilisation.

Nous avons parlé de mariage. Oui, nous le croyons fermement, l'union légale de l'homme et de la femme, contractée vers l'âge de dix -huit à vingt ans, la famille entourée de garanties sérieuses, de fortes et sévères institutions assurant à chacun le fruit de son travail, telle serait la digue la plus solide contre le flot de la prostitution. Si des femmes mariées poussent le mépris de tous les devoirs jusqu'à méconnaître et abandonner leurs enfants, ce sont heureusement des exemples fort rares; et quant à celles qui désertent le foyer domestique pour le mauvais lieu, on ne peut que gémir sur leur dégradation ou condamner la tyrannie de l'homme qui leur a rendu l'esclavage de la débauche préférable à la vie conjugale.

Est-ce assez que d'opposer une barrière aux envahissements de la prostitution? Non, il faut traiter avec le fléau lui-même.

Il y a deux systèmes qui ont prévalu dans les sociétés modernes: l'un consislj i)Our l'État à laisser aller la ])rostituti(»ii et en ({uelque sorte à l'ignorer; l autre cunsish-, au contraire, à la tolérer, à la surveil-

LES VIERGES FOLLES 2r39

1er et à la régler. De ces deux systèmes le premier domine en Angleterre, le second est depuis longtemps pratiqué en France.

Devant un tribunal anglais, une femme avait été traitée de prostituée par l'un des témoins: — « Taisezvous, lui dit sévèrement le magistrat : il n'y a point de filles publiques dans la Grande-Bretagne. » On se demande où le digne juge avait les yeux, s'il n'avait point remarqué mille fois les innombrables essaims de filles infortunées, iinfortunate girls (c'est le nom qu'elles se donnent à elles-mêmes) qui descendent et remontent le Strand, Haymarket, Piccadilly, tous les quartiers de Londres. Il les avait très-bien vues : ce qu'il voulait dire, et en cela il avait parfaitement raison, c'est que la loi ne les connaît point.

Une fille, en Angleterre, ne perd pas ses droits civils pour se livrer à la prostitution ; elle ne perd que l'estime du monde. On sait que chez nous il en est tout autrement. Je connais les excellentes raisons qu'on peut alléguer en faveur d'une telle mesure : l'ordre public, le besoin d'un système de répression prompte et énergique vis-à-vis de natures vicieuses, le devoir pour l'Etat de protéger les femmes honnêtes : j'en suis pourtant à me demander si c'est un bien ou un mal. Mettre la prostituée en dehors du droit commun , n'est-ce point la rabaisser à ses propres yeux? Ne la condamne-t-on point ainsi à l'abrutissement et à rim})énitenco finale ? Ne la déclare-t-on point une créature anormale, un être d'exception (pii iiCst i)lus

forcé de rougir? En faisant le mal, elle fait son métier.

A la société qui l'admoneslerait en vain, n'a-t-elle point le droit de répondre : « Je ne suis plus des vôtres : vous m'avez chassée, déi^i'adée, proscrite : il n'y a plus rien île commun entre vous et moi ! »

Si l'on veut que les lilles publiques s'amendent, il faut les traiter comme des femmes. C'est le moyen de les rappeler à leur noble origine. Toute personne dans la société mesure le respect d'elle-même à l'étendue de ses droits civils. Nous ne sommes certes pas de ceux qui veulent réhabiliter la débauche ; quiconque se vend doit porter la responsabilité de son déshomieur ; mais nous ne croyons nullement que la morale publique g-ngne à l'abaissement systématique de pauvres créatures souffrantes et maudites, ni surtout à leur excommunication légale. Xos frères qui vivent de l'autre côté de l'Atlantique, nos voisins, les Anglais, ne l'ont pas cru davantage, eux qui avec leur grand sens prati- {{ue admettent la lille perdue à témoigner en justice et à jouir de toutes ses libertés, eux qui ne veulent même point savoir qui elle est ni la profession qu'elle exerce ; eux (pi:, malgré leur puritanisme, ne soufli'ent };oint qu'on lui crache son nom à la tète de\ ant un tribunal.

On conipte une fdle de vie é([uivo {i;e sur deux cent trente-trois individus domiciliés à Paris (i). Toutes, il

(1) Ouuiiiue I';iii< sciil le conU'c de la prostiUition, il n'en est pas le seul foyer ; loiiles nos grandes villes de province, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Lyon surtout, la ville de toutes les misères et de toutes les cicatrices, comptent un très-grand nom-

LES VIERGES FOLLES 2 il

est vrai, ne sont point frappées de déchéance légale; mais elles peuvent l'être d'un instant à l'autre par suite des rapports de police. L'état de servitude administrative dans lequel vivent chez nous les prostituées a un autre inconvénient, il encourage les affronts et les mauvais traitements ([ue leur prodiguent des hommes sans cœur. Privée de ses droits civils, la fille publique ne compte plus : ce n'est personne. Vainement me dira-t-on qu'elle a bien mérité le dédain et l'opprobre : méprisez le mal ; plaignez ceux qui le font. Est-il d'ailleurs vrai que toutes soient également coupables de leur déshonneur? Plusieurs, nous l'avons vu, ont cédé à des circonstances fatales ; d'autres conservent encore, malgré l'abjection de leur étal, quelques bons sentiments qui devraient au moins nous inspirer l'indulgence, la pitié. Il y a plus : toute interdiction est nuisible : tenir les filles en dehors du droit commun, les entourer d'une ceinture d'ignominie, n'est-ce point élever des obstacles à lem^ repentir?

bre de filK'S publiques. Nous avons lu dans un journal estimable: «Reims est infecté de prostitution; il s'y trouve peut-être cent enfants au-dessous de quinze ans qui n'ont pour ainsi dire d'autre moyen d'existence ; sur ce nombre, il en est dix ou douze qui n'ont pas atteint leur douzième année. Je raconte des faits et je ne dis pas tout. » {Industriel de In Champagne, du 14 août 1836.) Il serait bon djc continuer le travail de statistique entrepris par M. Parent-Duchâlelet et de l'étendre aux chefs-lieux et aux villes industrielles de nos départements. En attendant que ce travail se fasse, nous devons constater que Paris représente encore une très-faible partie du fléau qui j)èse sur toute la France.

N'est-ce point le moyen de prolonger leur séjour dans le bagne de la débauche ?

Au moyen âge, la condition des filles publiques était généralement confondue avec celle des juifs. Elles ont ainsi traversé des siècles d'humiliation et de mépris ; eUes ont porté tous les insignes de l'esclavage et de l'anathème, le bonnet haut, la plaque d'étain, la ceinture dorée, d'où le proverbe. En valaientelles mieux? La morale publique y a-t-elle gagné? Non, assurément. Aujourd'hui, il reste encore sur elles les stigmates de l'avihssement (c'est sa faute), et la tache qu'imprime l'inscription au bureau des mœurs.

Eh bien ! nous demandons justice pour tous et pour toutes. Oui, justice et pitié pour le ver de terre, clémence pour les prostituées. Ce ne sont ni la vertu ni la morale publique, ni même des préjugés honorables qui s'opposent le plus à la rentrée de ces créatures dans le droit commun; ce sont trop souvent des préjugés égoïstes. Certes, à la vue de maux si désolants, d'une dégradation si profonde du sexe féminin, il serait naturel d'éprouver une confusion mêlée de tristesse. Tel n'est pourtant pas le sentiment universel que l'homme manifeste devant la lillo' publique. On a beau lui crier : C'est ton ouvrage I — N'importe, il trouve une sorte d'orgueil à humilier celle qu'il dégrade.

Entre ces ci'éaturcs et nous il n'y a pourtantiju'une raison de prééminence: la force. Nous faisons l'opinion, elles la subissent. Cette raison est celle de

toutes les tyrannies, seulement elle change de forme selon l'occasion : sous la main des rois, elle devient le canon, sous la nôtre l'ignominie et la boue. Nous éclaboussons oii les autres mitraillent : c'est aussi barbare, et c'est plus lâche.

S'il répugne à nos mœurs d'effacer les interdictions légales, au moins devrions-nous abolir ces formalités et ces servitudes qui poursuivent encore la fille après sa rentrée dans le monde. Ce n'est pas le moyen de l'encourager dans la bonne voie que de maintenir une tache sur la prostituée, môme après sa conversion, de la laisser exposée aux tracasseries et aux poursuites de l'autorité, même longtemps après qu'elle a dépouillé le manteau de l'ignominie.

Pourquoi ne point raconter ce qui s'est passé dans ces dernières années en Angleterre ? Le Parlement, effrayé du développement de certaines maladies, tenté peut-être par T exemple d'autres nations, notamment de la France, édicta une loi qui, dans les villes de garnison, Chatham, Woolwich, etc., etc., soumettait les filles publiques à la visite. L'émotion fut universelle. Qui résista de toutes ses forces à cette innovation? Celles qui y avaient intérêt, sans doute, les filles perdues et infortunées, mais aussi (qui le croirait ?) les femmes honnêtes, les ladies, se réunirent pour combattre une telle mesure dans des meetintjs \n\h\ics. — « Que nous veut-on ! Oi^i s'arrêtera une pareille inquisition légale? Si vous tenez à éteindre des maladies honteuses, fort bien : remontez à la source, visitez

riioinme. » Telles furent leurs raisons. La résistance triompha et l'acte du Parlement anglais est aujourd'hui lettre morte. On en pensera ce qu'on voudra, mais j'admire un peuple qui brave le plus horrible des fléaux plutôt que de voir compromise une seule de ses libertés.

Il faut, nous l'avons dit, opter entre deux systèmes, l'un qui ferme les yeux sur la prostitution, l'autre qui cherche à l'organiser. Ils ont après tout leurs avantages et leurs inconvénients.

Qui ne comprend très-bien que l'État, par un sentiment de délicatesse et de dignité, s'abstienne de toute intervenlion dans une chose aussi sale? On ne peut, en môme tem[)s, ({ue le louer de son respect, peut-être exagéré, pour la liberté personnelle qui lui interdit de soumettre les prostituées à des lois et à des mesures d'exception. N'a -t -il point le droit de considérer la réforme des ma'urs comme étrangère à sa compétence ? Tout en restant lui-mième en dehors de la question, le gouvernement anglais compte d'ailleurs sur l'initiative des bons citoyens i)Our réagir contre ce que nos voisins appellent le mal social (social evil). Ce concours actif et zélé ne lui manque point. Des moralistes, des ministres protestants, des hommes graves s'entendent entre eux pour courir après la brebis égarée. Ils

trouvent moyen d'atteindre plus ou moins les filles publiques par de bons livres, par des meetings auxquels sont conviées toutes les malheureuses d'une ville ou d'uu quartier, et où, interrogées avec bienveillance, elles exposent elles-mêmes les causes de leur dégradation morale, en mdiquent le remède. Il existe, eu outre, des associations charitables, des asiles fondés par des souscriptions volontaires, qui offrent aux filles repentantes un toit, des conseils et l'argent nécessaire pour commencer une vie nouvelle. Moins le gouvernement intervient , plus la société sent le besoin de se défendre elle-même contre un lléau qui la menace et la déshonore.

Chez nous l'État est le dieu Pan, qui se retrouve eu tout et partout. Grand rétributeur des cultes, grand aumônier, grand maître d'école, comment eût-il échappé à la tentation de se faire le censeur des bonnes et des mauvaises mœurs ? Au point de vue de l'ordre et de l'hygiène publique, ce système présente des avantages ; il s'accorde d'ailleurs si merveilleusement avec l'ensemble de notre législation, qu'il serait peut-être téméraire de le changer. Seulement qu'on y prenne garde : tout exercice du pouvoir entraîne une responsabilité. En soumettant les filles publiques à des règlements particuliers, en prélevant une taxe sur les maisons de débauche, en imposant sa surveillance, l'État ne prend -il point l'engagement de proté,^er et de défendre celles (pi'il tolère, inscrit sur son registre et prive de leurs droits civils? Par une

sorte de connivence avec la prostitution, ne la proclame-t-il point un mal nécessaire ? En ce cas qu'il améliore le sort des infortunées qui s'y livrent !

C'est sur le séjour habituel des prostituées que l'administration devrait tout d'abord poi-ter son attention et sa sollicitude. La bonne tenue des maisons de tolérance aurait pour effet d'attirer à ces établissements les fdles insoumises, lesquelles forment, comme nous l'avons dit, la couche inférieure des prostituées. Ne pouvant les atteiudre ni par la force ni par la violence, il faut les gagner par les avantages matériels. Quand elles verront les prostituées en maison mieux vêtues, mieux nourries, mieux logées que les autres bohémiennes du vice, elles finiront par abandonner d'elles-mêmes cette vie sauvage et errante qui ne leui' offre qu'un asile grossier contre les intempérias des saisons, un morceau de pain noir à dévorer sur le bord de la route, et quelques haillons infects pour couvrir leur nudité. Or, la prostituée en maison étant, comme nous l'avons reconnu, un progrès sur la prostituée vague et insoumise (triste progrès, sans doute, mais tout est relatif), la société a le plus grand intérêt à favoriser même le moindre mouvement vers l'ordre. — Il y a des cercles dans l'enfer du Dante : il y a des degrés dans la prostitution.

Certes, il est triste d'en être réduit à considérer le mauvais lieu comme un refuge, surtout quand on apprend de la bouche dos foncti(^nnairos eux-mêmes à ({uel point les filles jiubhiiues sont indignement surmenées.

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps de l'exploitation de l'homme par l'homme ; il y a quelque chose de plus triste et de plus lamentable, c'est l'exploitation de la femme par la femme.

Ces entrepreneuses de débauche connues sous le nom de daines de maison s'enrichissent partout des veiUes et de l'opprobre de leurs ouvrières avec une impitoyable avidité. Quelques-unes font leur fortune en moins de cinq années (1) ; elles se retirent alors dans une maison de campagne aux environs de la ville et s'établissent avec quelque officier veuf et décoré. On en a vu se présenter à l'autel en robe blanche et la couronne de fleurs d'oranger sur la tête, tandis que ce jour-là, peut-être, quelque pauvre fdle, instrument de leur fortime, s'en allait solitairement à l'hôpital ou au cimetière.

Un fait physiologique signalé par le judicieux auteur des Femmes proscrites, M. Arnould Fremy, et vraiment digne de remarque, c'est l'extrême embonpoint de ces maîtresses de maisons, qui vivent et s'engraissent pour ainsi dire de la substance de leurs filles.

(1) Le gain des dames do maison est pour quelques-unes de 5 à 600 francs par jour. Il y a telles filles qui leur rapportent à elles seules jusqu'à plusieurs milliers de francs par mois. On a vu de ces femmes avides, tourmentées du démon du lucre et de la spéculation, posséder ainsi jusqu'à deux et trois maisons qu'elles faisaient tenir sous un faux nom par leurs créatures.

Voyez l'ouvrage de Parent-Duchâlelet.

On se demande comment l'administration, qui a le droit d'arrêter la fille publique pour une simple infraction aux règlements, n'a aucun pouvoir sur ces vampires, ^ur ces marchandes de chair humaine qui profitent du déshonneur de leurs esclaves pour battre monnaie. Si vous tenez à mépriser quelqu'un, c'est sur elles qu'd faut porter vos dédains et vos justes accusations, c'est à leur avarice, à leur honteuse industrie, à leurs mauvais conseils, qu'il faut attribuer autant qu'à l'homme la dégradation de la prostituée. Leur intérêt est de la rendre incapable de tout amendement. Le miUeu dans lequel vivent les tilles publiques, milieu abject, misérable, l'exploitation dont elles sont les victimes, tout contribue à entretenir chez ces créatures bornées, sans droits, sans défense, un sentiment d'aveugle dépendance envei's la fatahté. Ce n'est point ici Je lieu de traiter la question du capital et du travail ; mais si le capital abuse de ses droits, c'est surtout quand il spécule sur le vice.

Améliorez le sort des prostituées ! Là où il n'y a présentement que honte, souffrance, misère, abandon, ai)portez la protection et le bien-être. Ne souffrez pas cette vie d'humiliation qui commence au grabat et qui s'achève à l'hôpital. En rendant les OUes plus heureuses, voui les rendez meilleures. Le moral de ces infortunées se relève peu à peu à mesure que l'on remonte vers des établissements plus convenaljles et mieux tenus. Les lillesde la première classe se livrent, pendant le jour, à des lectures instructives et amu-

santés; jamais, dit M. Parent-Duchâtelet, on ne leur voit dans les mains d'ouvrages obcènes. Elles recherchent, au contraire, de préférence, dans leurs lectures, les scènes tragiques, les traits de vertu, les vives émotions, le courage maternel, la pitié, le sentiment fiUal. Celles-là choisissent leurs amants parmi de jeunes commis, des élèves en droit, des étudiants en médecine, des sous-officiers. Elles leur sont fidèles à leur manière.

Quand l'autorité exercerait une surveillance vraiment morale sur les maisons de iilles, nous ne voyons pas qui aurait à s'en pleindre et comment elle outrepasserait la limite de ses fonctions. Il a été dit que la plus grande moitié du jour était abandonnée dans les maisons de tolérance au far niente ; les maîtresses prennent même grand soin d'entretenir cette oisiveté abrutissante en détournant leurs esclaves du travail et de la lecture. Qui empêcherait d'occuper, au contraire, ces loisirs par des leçons de musique, de calcul, d'écriture, et même de dessin? Chez quelques-unes, la passion du chant ou de l'étude, qui sommeille, faute de culture, donnerait le change à des instincts inférieurs, à des passions ignobles. Celles mêmes qui n'auraient aucune disposition pour les exercices de l'esprit trouveraient encore dans le travail des mains une ressource contre les mauvais conseils du désœuvrement. Il est à remar([uer que toutes les filles publiques entrées dans les maisons de tolérance avec un état et avant continué cet état

dans l'étalDlissement, malgré les vives représentations de la maîtresse du logis, n'y ont jamais fait un longséjour. Le travail purifie et moralise, le travail rapproche les prostituées de la société, de même que l'oisiveté les en éloigne.

Les prostituées ont le caractère des enfants de bas étage : elles se livrent entre elles aux jeux bruyants, aux querelles, aux voies de fait: elles sont, comme nous l'avons dit, les mineures de la civilisation moderne. Il ni' faut point les mettre en esclavage (le temps des esclaves est passé) ; mais il y a mille raisons pour les tenir en tutelle. Habituées à vivre dans une sorte de communauté bestiale, ces iiUes ne se distinguent guère moralement les unes des autres. Cette absence de personnalité contribue à prolonger leur séjour dans les maisons de tolérance ; car plusieu^rs tremblent d'être obligées de se suffire à elles-mêmes et libres ne savent comment se conduire. Quel remède à cela? C'est toujours dans l'éducation, dans le développement do l'esprit, qu'il faut chercher les moyens de relever les faibles et les incapables.

Nous avons vu, en outre, ({ue des trois classes de prostituées, il y en avait une bien plus proche de l'affranchissement que les deux autres classes : c'est celle des filles isolées. Les efforts d'une administration vraiment utile devraient donc tendre à exciter chez les filles en maison le sentiment du nioij auquel correspondent les sentiments (Je la propriété et de la liberté, de manière à les retirer du milieu banal de la prosti-

tution pour les établir à leur compte. Cet état d'isolement, quoique encore vicieux, sans cloute, et immoral, marque sous tous les rapports un progrès dans la destinée des filles publiques. 11 y a, chez elles, mouvement vers la société : ces malheureuses n'en sont plus guère séparées que par la note d'infamie attachée à leur personne ; cette barrière qui songe à l'abaisser?

11 est pour les Vierges folles un moyen de régénération morale qui n'a point été assez étudié, c'est l'émigration.

Tant qu'elle reste dans le milieu fatal oi^i elle a succombé une première fois, la fille, même repentante, est sans cesse exposée à une rechute. Sa mauvaise réputation, les anciennes tentations qui l'ont perdue, la difficulté de vivre en travaillant, mille causes extérieures menacent à chaque instant la fragihté de cette vertu plus ou moias restaurée. On lui tient d'ailleui s si peu compte de ses efforts sur elle-même pour ne point retomber dans l'abîme !

L'émigration dans les colonies lointaines et encore peu peuplées présente à tous les blessés du vieux monde cet avantage incomparable qu'elle renouvelle pour eux les conditions de la lutte. Les travaux de défrichement, l'austère volupté de la cabane, la forte constitution de la famille à l'ombre des forêts vierges, tout concourt à former pour les éinigraiits et les émigrantes une vaillante école de mujurs. Ce n'est point seulement le sol qu'on feule aux pieds, c'est le terrain des habitudes journalières Vqui se^ trouve changé,

c'est l'âme humaine qui se transforme dans le combat avec les forces de la nature. Les colonies anglaises les plus florissantes n'ont point été fondées dans les commencements par des éléments très-purs. C'était, au contraire, l'écume de la société que le vent poussait sur les mers. Qu'est-il arrivé avec le temps? c'est que les repris de justice ont éprouvé le besoin de rétablir parmi eux un ordre moral, et que les filles perdues se sont en quelque sorte retrouvées elles-mêmes dans le désert.

La France a besoin de colonies. Que ce soit l'Etat qni se mette à la tète du mouvement de l'émigration ou que ce soient des sociétés particulières, il n'importe : ce mouvement, dirigé avec sagesse et avec persévérance, rendrait très-ceitainement des services à la régénération des mœurs.

Un mot sur les devoirs de l'administration en ce qui concerne l'hygiène des filles publiques.

Nous ne sommes plus au temps où l'on refusait de chercher un remède à certaines maladies par des scrupules religieux, et sous prétexte que ces fléaux étant des châtiments, il ne fallait point les contrarier. Quand bien même de telles maladies horribles seraient la punition d'une faute connnise, ont -ils péché ces petits enfants, fruits d'une union malsaine, (|ui empoisonnent, en venant au monde, le sein de leur nourrice? Ont-elles péché ces jeunes vierges (pii, à seize ans, portent dans leurs nerfs malades, dans leur pâleur scrol'uleuse, la trace des traitements mer-

cui'iels et des infirmités secrètes de leurs parents ? Quant à l'axiome banal que la crainte des épines retient les voluptueux de cueillir le fruit défendu, on sait quelle en est la valeur. Les swiïes n'effrayent pas plus le libertin et ne le détournent pas plus des femmes que l'ivresse avec tous ses maux ne détourne le buveur du cabaret, que la crainte de la 'prison et de l'échafaud n'arrête le malfaiteur sur la pente du crime.

Il faut être juste : les soins sanitaires donnés maintenant aux filles sont déjà plus étendus et plus efficaces que ceux qu'elles recevaient autrefois. Le dispensaire a été établi, comme nous l'avons vu, pour bannir de rapproche des plaisirs sensuels certaines orties qui en rendaient la fleur trop dangereuse. Mais cette institution a elle-même ses inconvénients. Nous avons parlé de la répugnance qu'éprouvent les filles à y entrer devant témoins. Or, respectons ce reste de pudeur chez celle qui ne s'est point respectée elle-même : n'éteignons pas la mèche qui fume encore ! Les médecins du dispensaire se transportent déjà dans les maisons de tolérance et même chez quelques filles isolées, en petit nombre, pour y faire la visite ; il faut espérer que cette mesure s'étendra peu à peu à toutes les prostituées.

Le régime disciplinaire des filles pubhques a également gagné en douceur et en convenance : on ne fouette plus avec des verges, comme on le faisait autrefois, les malheureuses atteintes de maladies syphilitiques, quand elles entrent à l'hôpital et quand elles

en sortent ; on ne les fait plus coucher sur la paille, ni même sur le carreau, comme cela se pratiquait dans les anciennes prisons ; on ne leur rase plus la tête pour des fautes de discipline, ni on ne les nourrit plus au pain noir dans des cloaques infects, suivant le vieux système pénitentiaire. Hes progrès, accomplis dans un sens d'humanité, en font espérer d'autres.

Nous ne sommes pas de ceux qui demandent à l'administration plus qu'elle ne peut et ne doit entreprendre. Son rôle est limité par des raisons de convenance que nous comprenons parfaitement. Qu'elle surveille de son mieux l'entrée des jeunes fdles sur les registres de la prostitution ; qu'elle s'enquière exactement de leur âge, et cherche, s'il y a moyen, à les écarter de ce hideux méfier; qu'elle réprime les exactions des maîtresses de maisons ; qu'elle punisse au besoin les mégères qui abusent de leur autorité ; qu'elle poursuive avec énergie, et cherche à détruire la race impure des souteneurs de filles ; qu'elle protège la décence publique, et nous croyons qu'elle aura rempli son devoir : c'est à la société de faire le reste.

La civilisation est une lutte perpétuelle du bien contre le mal. A cette lutte tout le monde doit i)rendre

part. Ne me diSes pas : «Je suis riche ; ma lille est bien élevée; elle ne tombera jamais dans le bom^bier. Et quant aux auti-es, que m'importe ! » Insensé ! La vue de ces créatures déchues est un reproche journalier à votre égoïsme, une flétrissure indirecte pour l'innocence et la vertu. L'atmosphère morale d'une société se vicie par les miasmes qu'exhalent les couches inférieures de la débauche. Les fautes que nous laissons commettre aux autres finissent toujours par nous atteindre. Le m.al qu'il permet autour de lui par négligence ou par erreur ternit la conscience du juste.

C'est surtout aux penseurs, aux écrivains, aux publicistes, ces pasteurs des âmes, qu'il appartient de réformer les mœurs. Les bons livres sont la semence du progrès : et par bons livres nous n'entendons pas ces fades ouvrages qui dissimulent le mal, ni ces déclamations vulgaires, qui n'ont jamais inspiré à personne l'amour de la vertu. Soyons sérieux, soyons })ratiques. Un terrible fléau persiste dans les sociétés modernes : comment le combattre? Il faudrait d'abord le prévenir. Quant aux jeunes filles que n'auront pu arrêter sur la pente du mal ni l'édui-ation, ni l'atelier, ni le mariage, cherchons à les reconquérir par d'autres moyens. Il s'agit d'arracher à la prostitution toutes celles qui n'y demeurent que faute de trouver ailleurs \\n morceau de pain et un asile. Le nombre en est grand. Les malheureuses qui ont fait l'expérience du vice savent ce (ju'il en coûte. Toute dégradation est

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une souffrance; et celles qui souffrent ne demanderaient pas mieux que de sortir du supplice.

Ceci n'est point un rêve, une flatteuse utopie, puisque quelques-unes se relèvent, l'occasion aidant, de leur ignominie. Sur trois mille quatre cent une filles publiques, trois cent dix-neuf se sont réfugiées dans les maisons de repentir ou de retraite, deux cent cinquante-quatre ont été redemandées par leurs parents et sont rentrées avec joie dans la famille, cent vingt et une ont trouvé à se marier, vingt-huit ont été reprises par leurs maris qu'elles avaient abandonnés, et cent une ont été réclamées par des gens riches, parmi lesquels trois colonels de régiment et un amiral russe. Sur les cent vingt et une mariées, quelquesunes se sont étabhes avantageusement ; vingt-sept ont épousé des ouvriers à leur aise, douze des marchantls, cinq des hommes distingués dans le monde. Onze avaient exercé le métier pendant une année, huit pendant deux ans, treize pendant trois ans, quatre pendant quatre ans, trois pendant onze ans, une pendant treize ans. Toutes, dit-on, se conduisirent gravement et respectèrent les liens du mariage autant que le mariage les honorait.

D'autres, rentrées également dans le mondO; y tinrent un rang convenable. Sur cinq mille quarante prostituées qui avaient quitté leur état, onze servirent dans les hôpitaux, treize se firent sages-femmes et dix-sept actrices ; cinq tinrent des pensions bourgeoises, trois des cabinets de lecture, et une un débit de papier

timbré ; une autre devint maîtresse de musique dans un grand pensionnat. Quand, abandonnées à ellesmêmes, livrées à leur propre humiliation, cernées tout à l'entour par le mépris et les obstacles sans nombre, ces pauvres filles tombées trouvent encore moyen de remonter jusqu'au sentiment du devoir, jusqu'à la famille, jusqu'au mariage, que serait-ce si la société leur prêtait aide et assistance?

Allez donc à elles puisqu'elles viennent à vous ! L'opinion publique aura d'autant plus le droit de se montrer tolérante qu'elle sera plus éclairée, plus réellement vertueuse. Seconder les efforts des filles infortunées pour sortir de l'abîme, est une œuvre d'humanité, de justice, de réparation sociale. Les libertins seuls peuvent en rire. Ee désespérons point de la prostituée, pour qu'elle ne désespère point d'ellemême. N'accablons pas le roseau qui tremble courbé vers la terre.

Le retour des filles perdues devra nécessairement être accompagné d'un changement de vie. La société ne rend son estime qu'à ceux et celles qui la méritent : rien de plus juste. Aussi ne sont-ce point les sévérités de la morale que nous blâmons : ce sont les préjugés durs et égoïstes qui n'ont rien de com.mun avec les vrais principes. C'est déjà trop que la prostitution soit, au dix-neuvième siècle, un cloaque dans lequel de jeunes filles, à la suite d'une faute, vont chercher un refuge contre la faim : n'en faisons point un lieu de damnntlon, qui entoure les réprouvées de l'éternité du

mal. Pitié, pardon et oubli pour celles qui se relèvent ! L'enfer s'en va de nos croyances : qu'il se retire aussi de nos mœurs.

Il y a sur nos sociétés modernes deux plaies qu'il faut guérir : c'est le pauvre et la prostituée.

Ouvriers du bien public, ne reculons point devant les difficultés d'une pareille tâche : ce n'est point une affaire de sentiment, c'est une œuvre de raison, c'est un devoir. Les économistes se plaignent de ce qu'en France, depuis quelque temps, la population no s'accroît point. A qui la faute? En grande partie à la débauche, source de stérilité. La science sociale s'estelle encore bien rendu compte de ce qui se perd, chaque année, de forces humaines? Plusieurs parmi les filles pubhques sont belles ou l'ont été: or, la beauté est un don de la nature, qui, dans une civilisation intelligente, pourrait rendre des services, ajouter un charme à la vie, exercer une influence morale.

D'autres étaient nées vaillantes, robustes, actives, ^lieux élevées et mieux placées dans le monde, elles auraient contribué au bien-être et à la prospérité d'un ménage. Ayons moins de filles repoussées ou trahies, qui s'en vont, le soir, à l'angle des rues, par la pluie et le froid, les i)ieds dans la boue, la larme au cœur, le rire aux lèvres, demander au passant attardé le pain de chaque jour, pain amer de reproches et de souillures : nous aurons alors, sous le toit dom.estique, plus de bonnes mères do famille, ({ui se réjouiront dans leurs enfants.

L'histoire des prostituées se divise en deux chapitres:— Avant et Après la chute. Avant, ce serait à la famille de les retenir sur le bord de l'abîme : après, c'est à la société de leur fournir les moyens de remonter. Il existe déjà dans d'autres pays des institutions fondées par des dons volontaires qui aux filles publiques, désireuses de commencer une vie nouvelle, procurent un secours d'argent, de l'ouvrage et une protection efficace.

Pourquoi n'en ferions-nous pas autant?

A défaut même de la morale, l'intérêt public nous somme de trouver un remède au fléau qui altère la santé des générations nouvelles, la valeur de nos soldats, la prospérité des familles. En attendant qu'il en soit ainsi, le devoir de la société est au moins d'atténuer le mal, de combattre pour son existence menacée. Dans cette lutte, il est besoin d'une bienveillance infinie, qui nous semble être le véritable esprit des temps modernes. Ily a souvent dans le cœur des prostituées — tous les moralistes le déclarent — certaines qualités qui ne sont qu'engourdies par l'état d'abandon, de dégradation extrême oii les circonstances les ont plongées, et qui se raviveraient peut-être sous un régime meilleur. Profitez-en; cherchez à relever la prostituée par les côtés où elle est encore accessible au bien : par le travail, parla maternité, par le sentiment du devoir. Relevez cette pauvre créature tombée dans la boue, souvent en courant après l'amour; lavez cette conscience humaine si souillée; restaurez-la,

purifiez -la, afin de retrouver sous les mutilations du vice, sous les injures de l'homme, l'image sacrée de la femme.

L'AFFRÂNCHISSEIVIENT

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