! ^ Mais son fruit, comme cdut de
^ la noisette (i), a toujours eu une phallique. Les amandes contiutilisées dans les usages de noce, r chez les Tchèques (2).
reuses graines du grettadieT l'ont dans la symbolique populaire, présentant de la fécondité, de la t de la richesse. Dans la forme de averte, on croyait reconnaître celle C'est pourquoi Pausanias, après B la déesse Héra tenait une greain, ajoute qu'il ne veut pas dé- 'Stère qui se cache sous ce fruit (3).
as fondé à supposer que la mandunande ou de la grenade, accompa-
tunoU, on die encore, je l'ai entendu : anannée de put....; ce qui signifie sans doute enues au monde une année où la récolte : abondante, auront un riche tempérament; [ans ces années, les naissances d'enfants fort nombreuses.
SRNATia. La Mythologie des Plantes, Paris,
BRHATis. La Mythologie des Fiantes, Paris, :ontes dans lesquels la grenade, voir la pomme it un rôle fécondant ne sont point rares, on en : nombre dans Hartland. The Legend of t, 1894, in-ii, 1, p. 79^>; p. io8.
gnée de prières à Cybèle ou Agdestis pouvait rendre fécondes les femmes stériles et que toute cette histoire n'est qu'une tardive exégèse de ce rite?
Tout d'abord, il paraît difficile de justifier ainsi le rôle prêté au lis dans la romance d'iseult. Cette plante, bien loin d'être le symbole de la fécondation, n'est-elle pas l'emblème traditionnel de la pureté et de la virginité?
(I Les Latins appellent le lis Junonta rosa, en souvenir de la fable hellénique qui le fait naître du lait de Junon. Or, au moment où il naquit, la déesse Aphrodite, issue de la blanche écume de la mer, conçut, à la vue de cette blancheur végétale, une horrible jalousie. « Par dépit, elle fit pousser au milieu de la fleur candide un pistil énorme qui rappelle la verge de l'âne. C'est à quoi fait allusion Nicandre dans ces vers que l'on cite dans la traduction latine : ... at in floris medio turpe Armamentum rudentis asïni prominet, quod membnim dicitur.
Malgré ce scabreux détail de la légende, la déesse Pudicitia n'en porte pas moins une fleur de lis à la main; et Spes est représentée avec cette fleur que l'on attribue parfois k Vénus et aux Satyres, mais sans doute à cause du pistil honteux. De même, dans l'iconographie catholique, tandis que l'on place le lis
dans la main de saint Louis de Gonzague, candide protecteur de la jeunesse, on l'attribue aussi à saint Antoine, protecteur des mariages » (i).
Toute cette mythologie à double sens, prouve qu'on attribuait à la manducation du lis la propriété de féconder les femmes. Porta écrivait encore au XVP siècle, dans sa Phytognomonica : « lilium uteros emoUit, mensesque provocat, unde uterum conceptui préparât » Pourquoi, dès lors, n'eut-elle pas été propre à faire concevoir les vierges?
L'attribution de cette influence au lis, n'est qu'un cas particulier de la théorie des signatures. Cette théorie est aujourd'hui peu con-»nue; mais elle fut répandue assez tard p>our que l'abbé Gaffarel, bibliothécaire du Cardinal de Richelieu, y ait encore donné son adhésion.
(( Je trouve aux plantes, dit-il, une infinité de figures admirables que les philosophes ont appelé Signaturœ rerum. Or, la partie de la plante figurée est appelée Signatura ou bien
(i) A. DE GuBERNATis. Mythologie des Plantes, II, 199- 200. — La forme du pistil de Varutn des haies lui valut en Angleterre les noms de priest's pindle ou dog's pindle et en France ceux de v... de chien et de v... de prêtre. Tout le groupe des aroïdées était désigné par des appellations analogies. R. Payne Knight. Le Culte de Priape et ses rapports avec la théologie mystique des anciens, Bruxelles, 1883, in-4', p. 134.
Signature, Je commence donc à montrer par ordre des parties des plantes, les signatures ou figures merveilleuses que la nature y produit ».
(Puis il passe en revue, la racine, la tige, l'écorce, la branche, les feuilles, les fleurs, les fruits et les graines ; nous ne citerons que ces derniers exemples).
« Les fèves portent d'un côté la forme et la figure des parties honteuses de T homme et de l'autre celle de la femme, et je ne sais si, pour cette seule raison, Pythagore aurait donné cet avis qu'on a jamais su bien entendre : A fabis abstine... (i).
La semence qui est la dernière partie accomplie des plantes, comme la plus importante, n'est pas encore dénuée de la beauté de ces figures : car celle de VEchion que nous appelons buglosse sauvage ressemble à la tête d'un serpent avec sa gueule et ses yeux : c'est pourquoi elle est souveraine contre leur morsure, selon Dioscoride. Celle de la rue est faite comme une croix et c'est par aventure, la cause qu'elle à tant de vertus contre les possédés et que l'Eglise s'en sert en les exorcisant. On peut aussi remarquer quelque forme des par-
(i) La sœur Catherine Emmerich raconte dans ses visions que Jésus entra dans le sein de la Vierge sous la forme d'une fève.
ties honteuses, tant de Thomme que de la femme, aux grains de blé et aux pépins de raisins et, à mon propre jugement, on peut philosopher par-dessus le commun sur ce proverbe : Sine Cerere et Baccho friget Ventis; Venus ne saurait s'échauffer sans Cérès et Bacchus » (i).
Et plus loin, il écrit décidément : « Les plantes agissent en la même chose qu'elles représentent, comme aucunement la citrouille ronde, qui porte la figure de la tête, très souveraine, dit Porta, contre les maux qui la travaillent : TArgimon, le Seris, le Bellocubus, qui représentent Tœil, le guérissent aussi s'il est malade; la Dentaria qui a forme de dents, en apaise la douleur ; le Palma Christi et Tlschaemon faite comme les mains, en guérissent les plaies et le Geranopodion, celles des pieds, parce qu'il leur ressemble.
Voyez chez CroUius, les autres simples qui représentent les restes des parties du corps, comme mamelles, ventricules, nombril, rate, entrailles, vessie, reins, génitoires, matrice, et même jusqu'wx parties honteuses, comme
(i) M. J. Gaffarbl. Curiosités inouyes sur la sculpture talismanique des Persans horoscopes des patriarches et lectures des EstoUles (s. 1.) 163 1, in-12, p. 85 et 88-89.
le Phallus hollandica, décrit particulièrement par Adrianus Junius » (i).
Cette théorie des signatures si délibérément acceptée par Gaffarel, n'est elle-même qu'un corollaire d'une autre croyance. L'antique magie sympathique reposait tout entière sur cet axiome : Chaque chose agit selon sa ressemblance (2),
Par la théorie des signatures nous allons donc rejoindre les vieux rites magiques. Et que l'on ne croie point que le bibliothécaire du grand Cardinal exprimait seulement les idées de quelque personnage bizarre du XVI* siècle. Quelques exemples nous convaincront qu'il n'est que l'écho d'une longue tradition.
H On prétend, dit Pline, que le thélygonon (mercuriaîis perennis mâle) pris en boisson, fait concevoir les filles. L'arsénogonon (■mercitriûîis perennis femelle) n'en diffère que par ses graines qui ressemblent à celles de l'olivier. Ajouterons-nous foi à ce qu'on dit que l'arsénogonon pris en boisson, fait concevoir des gar-
(0 M. J. G*FFAHEL, Loc. cU., p. 98-100. — Cerlaînes croyances peuvent se rattacher encore à la même idée fondamentale. Aux environs de Menton, on croit qu'une femme qui trouve un double fruit aura deux jumeaux. J.-6. Andrews dans Rev, Trad, Pop,, IX, m. Pour des exemples analogues, voir Haryland. The Legtnd of Perseus, I, 151.
(2) Sur ta magie sympathique, cfr. Frazer. Le Rameau d'or, 1, p. 4; 50-^3-
çons. D'autres prétendent que ces deux plantes ressemblent à rocimum, mais que la graine de Tarsénogonon, laquelle est double, a de la ressemblance avec les testicules » (i).
La mandragore (Atropa mandragora. Lin) à laquelle tout le Moyen-Age (2) attribua la propriété de rendre les fenmies fécondes, de^ vait cette réputation à la forme de ses racines (3) . Connues en Allemagne sous le nom de racines d'alrun, alraunes, figures alruniques, elles constituaient de véritables fétiches que Ton suspendait dans sa maison, ou que Ton portait, dans un écrin, à son cou.
Dans ces deux cas, les pratiques magiques
(i) Plinb. Hist. Nat., XXVI, 31.
(2) Henry Maundrell qui voyageait en Palestine en 1697, rapporte que les femmes qui désiraient des enfants plaçaient cette racine sous leurs lits. Hartland. The Legend of Perseus, I, 154. — Les Perses s'en servent encore comme amulette fécondante et rappellent racine d 'homme ou racine d'amour. Ploss. Dos. Weih., I, 439.
(3) Vallot. Explication de quelques contes fabuleux imaginés sur quelques singularités du règne végétal dans Séance publique de VAcad. des Sciences, Arts et B. L. de Dijon, 1819, în-8', p. 56-57. Sur la mandragore, on peut voir encore : J. Thomassi. De Mandragora disputatio, Lipsiae, 1655, in-4*. — A. Holzbourg. De Mandragora, Utrecht, 1694, ^^'4*1 0> Rudbeck. De Mandragora disputatio, Upsal, 1710, in-8*; Grimm. Deutsche Mythologie, 4' éd., Berlin, 1876, p. 1007. — C. Brkwster Randolph. The Mandragora of the Ancients in Folklore and Medicine dans Proceedings of the am. acad. of arts and sciences, 1905, p. 1-51.
de fécondation sont étroitement mêlées à des explications qui relèvent de la théorie des signatures.
Il n'est aucune légende de théogamie végétale qui ne sorte plus ou moins directement de l'exégèse de ces antiques pratiques. Malheureusement, beaucoup d'entre elles nous sont arrivées trop incomplètes ou trop mutilées pour qu'on puisse établir nettement la façon dont elles s'y rattachent. Au dire de l'empereur Kien-long, une vierge céleste enfanta le chef de sa dynastie pour avoir mangé on ne sait quel fruit (i). Marjata, la vierge du Kalevala devint enceinte sans cesser d'être vierge et uniquement pour avoir avalé une certaine baie (2).
Malgré ces analogies évidentes, ignorant la nature du fruit qui rendit mère, la vierge chinoise, ou de la baie qui a fécondé Marjata, nous ne pouvons établir qu'en effet les Chinois et les Scandinaves lui attribuaient ordinairement un pouvoir fertilisateur.
Dans certains cas, ceux mêmes qui nous transmirent quelqu'une de ces antiques légen-
(i) P. PB PhSmabe. Vestiges drs principaux dogmes chré- Hetu, Paris, 1878, in-8", p. 208.
(1) Kalevala cité par H. HusssoN. La Chaîne traditionnelle, Paris, 1874, in-ii, p. 71- — D'autre part, on peut voir dans Habtland, The Legend aj Perseus, J, 108-110, t l'histoire de Marjatta fut christianisée.
8o LES VIERGES MÈRES
des, perdant de vue les pratiques qui leur avaient donné naissanœ, crurent les rendre vraisemblables en les complétant de quelque élément nouveau.
<( Le Conîraya Viracocha, le Créateur de toutes choses, apparut, il y a bien longtemps de cela, sous les traits d'un homme pauvre, d'apparence misérable et vêtu de haillons. Ceux qui ne le connaissaient pas ne mianquaient guère de le traiter de sale personnage et de pouilleux. Cependant, c'était par son ordre que tout avait été fait, que les plateaux et les cavités avaient été formés... Il se rendait sur tous les points de la terre pour mettre chaque chose en ordre. Dans sa sagesse, il tournait en dérision et attaquait les idoles partout où il les rencontrait. Alors vivait une jeune déesse vierge, excessivement belle, appelée Cavillaca. Plusieurs dieux et génies avaient sollicité sa main, mais sans succès. Enfin un jour qu'elle était à tisser un manteau au pied d'un arbre de l'espèce appelée Lucumo, Viracocha se dégrisa en un Joli petit oiseau et se percha sur l'arbre. Il prit de sa semence et la fit eiu trer dans une lucma hien mûre et bien appétissante. Ensuite, Viracocha fit tomber le fruit auprès de la jeune fille qui, l'ayant mangé, se trouva enceinte sur le coup et sans avoir connu d'homme. Au bout de neuf mois, elle
LES VIERGES MÈRES 8l
enfanta un fils, qu'elle allaita un an entier, sans s'être rendu compte comment elle l'avait eu (i).
Cette légende des Incas de Pérou rappelle cet autre récit tiré du poème irlandais, intitulé le Leabhar breac (2).
Cred, la bonne femme, fille de Ronan, roi de Leister, fut mère de Boethin, fils de Findach.
Findach, le pillard, qui avait l'intention de voler l'église, se trouva un certain jour dans l'aubépine au-dessus de la source, quand Bred à l'œil fort, la fille de Ronan vint y laver ses mains.
Lorsque le hardi pillard regarda la jolie fille de Ronan, un peu de sa semence tomba sur une brindille amère de cresson. La jeune fille mangea cette brindille de cresson et de là naquit l'immortel Boethin » (3).
Ces dernières légendes qui se compliquent de ce trait qu'une semence humaine (4) s'a-
(i) JiMENBZ DE LA EsPADA. Mitos de los JuTicas dans Congresso internacional de Americanistas, Madrid, 1883, T. II, p. 130-13 1 et Marklam. Narratives of the Rites and Law of the Yncas, London, 1873, p. 125.
(2) Littéralement Le livre bigarré,
(3) W. Stokes. Cred's pregnancy dans Revue celtique, T. II, p. 199.
(4) On crut longtemps, parmi le peuple, que si la femme avalait de la semence du mari, elle exaspérait son amour pour elle; comme en témoigne cette décision pénitentielle :
82 LES VIERGES BfÈRES
joute à la vertu suppc^ée des plantes, sont évidemment d'une formation secondaire : elles peuvent fort bien n'avoir qu'une origine littéraire et relever de la migration des contes (i). Il n'est pas douteux qu'il faille expliquer ainsi cette chanson très répandue parmi les Asturiens. Je la cite intégralement :
<( Il n'y a qu'une herbe aux chamj>s, qu'on appelle bourrache, et la femme qui la foule se sent embarrassée. Le Destin voulut qu'Alexandra marchât sur cette herbe.
Un jour, comme elle revenait de la messe, son père la considère : <( Qu'asrtu, Alexandra, qu'as-tu? Es-tu malade? — J'ai une indisposition que j'ai gardée depuis que j'étais petite. — Ou tu as le mal d'amour, ou tu es amoureuse. En appelant sept médecins tu seras vite guérie. On appela sept docteurs, les plus savants de l'Espagne. L'un dit : « Je n'y comprends rien » ; l'autre dit : « Ce n'est rien » ; le plus jeune et le plus beau de tous dit :
(( La princesse est grosse. » — Taisez-vous, * taisez-vous, docteur I Que ne le sache le roi
« Gustate de seminî virî tui ut, propter tua diabolîca facta, plus in amorem tuum exardescaret. Si fecisti, septem annos per légitimas ferias pœnitere debes. » Burchard. De Pœnit. Décret, lib., XIX.
(i) Cfr. Saintyves. Les Saints successeurs des dieux, Paris, 1907, in-8', p. 204 et suiv.
d'Espagne. Si le roi d'Espagne le savait, je perdrais la vie. Elle monta dans sa chambre où elle travaillait et cousait. Elle éprouvait une douleur à chaque point qu'elle faisait et entre une douleur et une douleur, elle mit au monde un enfant mâle. — Prends-le et emporte-le, jouvenceau, dans les plis de ta cape. Avec celui-là, il y en a déjà sept ; mon père ne sait rien. Qu'il ne sache ni i>ar où tu descends, ni par où tu sors, que mon père ne te rencontre pas... Ahl si mon père te rencontrait 1
Au bas de l'escalier, il se trouva avec le bon roi. — Que ix>rtes-tu là, petit garçon, dans les plis de ta cape? — Je porte des roses et des œillets, caprices de femme grosse. — De ces roses et de ces œillets, donne-moi la rose la plus colorée 1 — La plus colorée de toutes a perdu une feuille. — Qu'elle l'ait ou non perdue, on ne refuse rien à un roi. On en était là de ce propos; le bébé dans la cape se mit à pleurer. — Marche, marche, petit garçon et ne perds pas ta journée. De l'arbre qui porte ces fruits, je couperai la branche. Le roi s'en fut à la chambre d'Alexandra. Alexandra qui l'avait vu, était sortie de son lit. — Reste tranquille, Alexandra, une femme qui est accouchée il y a une heure ne peut être levée. Dis ta confession, maudite I Dis ta con-
fession, méchante! Quand elle dît : « Seigneur, j'ai péché, il lui coupa la tête » (i).
Nombre de chansons, romances, récits et contes, où Ton rencontre des herbes fées qui rendent enceintes celles qui les foulent, doivent avoir une origine littéraire (2). Il se pourrait bien que, dans cette chanson asturienne, le rôle de la bourrache (qui n'a rien que je sache de sacré), s'expliquât par un jeu de mots populaire sur bourre, bourrer (3).
Mais ces légendes de formation secondaire ou même tertiaire, qui sont les produits de la migration des contes, ne sauraient faire oublier les premiers récits de théogamie végétale, contemporaines de très anciennes mythologies. Nous avons montré que leur genèse s'explique parfaitement, en admettant qu'ils ont été inventés pour justifier l'efficacité de certains rites de fertilité. Le prêtre ou le dévot qui les imagina crut se prouver ainsi à lui-même combien on avait raison de recourir à des pratiques qui non seulement pouvaient rendre aptes à la conception, des femmes jusqu'ici stériles ;
(x) C** DE PuYMAiORB. Les vieux auteurs castillans, Paris, 1862, II, 357.
(2) On en trouvera d'intéressants spécimens dans Har- TLAND, The Legend of Perseus, London, 1894, in-12, I, p. 89-90, 92-95.
(3) De Charencey. Le Folklore dans les Deux Mondes, p. 233-
mais la provoquer sans autre recours que celui du dieu. Tous ces contes où la pierre, l'eau, la plante remplacent le mari, semblent bien les fruits de l'apologie, ou tout au moins de l'exégèse de très anciens rites (i).
(i) Qu'une femme embarrassée ait pu imaginer, dans certains cas, d'accuser quelque divinité et ce au plus grand profit de son sanctuaire, c'est possible, mais je crois que l'hypothèse purement apologétique est beaucoup plus vraisemblable. Dans les régions où il y a un sacerdoce, si humble soit-il, de tels récits ne se seraient point propagés sans le concours des prêtres qui y voyaient la justification éclatante des mérites de leurs dîeu;(. Par un détour, nous revenons donc an mtmt mobile de prc^agation.
Des naissances miraculeuses
dues à l'action simultanée des plantes
divines et des eaux sacrées
Parfois les naissances miraculeuses semblent avoir été attribuées à une double influence et supposent, pour Tesprit superstitieux, l'action simultanée des plantes et des eaux divines.
Cred, la fille à Toeil fort, n'eut pas mangé le cresson couvert de semence si elle n'était venue se laver les mains dans la source. Mais on n'ose pas déterminer, d'après ce bref récit, si l'ablution pratiquée par la fille de Ronan marque la survivance de quelque pratique sacrée. Le cas de la princesse Chand Rawati semble plus clair. Comme elle se baignait dans le Gange, dont on connaît le caractère sacrée elle vit une fleur qui flottait sur l'eau. Elle la prend, la mange et avale du même coup le sperma génitale qu'y avait laissé tomber, accidentellement, un Rishi. Aussitôt enceinte, elle
accouche d'un fils qu'elle mît au monde, naturellement par le nez. L'histoire est d'ailleurs des plus morales. Chang Rawaiti se maria par la suite avec le père de son fils et ce dernier, grâce à ses vertus, obtint l'immortalité (i). Le cas de la nymphe Adrika n'est pas moins caractéristique. Ayant été changée en poisson, par l'effet d'une malédiction divine, elle mange une feuille tombée du bec d'un épervier et qui flottait sur l'eau. Mais la feuille portait une goutte de sperme de son amant, le roi Uparichas. Cette femme-poisson fut prise par un pêcheur et apportée à ce souverain. Après qu'on l'eut ouverte, la nymphe reprit sa véritable forme et donna naissance à deux poissons, l'un mâle et l'autre femelle (2). Mais il est des récits grecs encore plus significatifs à mon avis.
On a remarqué que l'union sacrée de Héra avec Zeus reste stérile dans la légende (3).
(i) Tbmplb (Capt. R. C.) dans The Folk-lore Journal, IV, 304.
(2) Db Gubernatis. Mythologie Zoologique, p. 331. — Cette fable du Mahâbharâta a été adaptée à la légende de saint Nicolas et se raconte chez les Bohémiens en Hongrie. Hartland. The Legend of Perseus, London, 1894, în-12, I, 120 citant VoN Vlislocki, Volksdichtungen der siehen hUrgischen und sud ungarischen Zigeuner. Wien, 1890, p.
(3) Cfr. Darbmbero et Saglio. DicU des Ant., V Junon, T. V., p. 688 et suiv.
Une seule tradition en fait naître Hébé (i). A Samos, la virginité de Héra avait fait donner à rîle son plus ancien nom de Parthénia, et à la divinité elle-même celui de Parthénos (2). Héra inspire le respect plutôt que le désir, Homère l'appelle vénérable. Dans le jugement de Paris, le prix lui échappe, non parce qu'elle est moins belle, mais parce qu'elle désespère la passion. Héra est la protectrice de la femme à tous les âges et dans toutes les conditions de son existence. Elle est invoquée dans toutes ses épreuves, particulièrement dans celles de l'enfantement (3). Elle est kourotrophe, proposée à la garde et à l'éducation de la jeune fille qu'elle orne de ses dons. Elle a pour compagnes les nymphes, celles du Cithéron dans le culte de Platée, celle du fleuve Astérion à Argos, qui furent ses nourrices, celles de l'Imbrasos à Samos qui participèrent à la fondation de son temple (4). Or, les nymphes associées au culte de Héra, témoignent suffisamment qu'il est issu d'anciens cultes naturalistes :
(i) Gerhard. Greech Myth, I, § 230, n. i; Pausanias II, 17; ScHOL. II., I, 609.
(2) ScHOL. Apoll. Rhod. I, 187; II, 867; Callim. Del.,
(3) EscH. Sept. Th. 137; Eurip., Hel., 1094, El. 674; Apulée, Méth., VI, 4.
(4) Plut. Aristid. M; Pausanias Voy. IX, 2, 5; II, 17, 2; Athen, XV, p. 672, 6.
go tES VIERGES MÈRES
culte des eaux et de la terre fleurie. Elles sont d'ailleurs kourotrophes comme la déesse ellemême (i).
Héra qui assiste la jeune fille jusqu'à l'instant du mariage (2). Héra au temple de laquelle les jeunes mariées vont déposer leur voîle au lendemain de la cérémonie (3), est aussi la divinité qui mène à bien le développement du fœtus au sein de la mère, et qui assiste la femme dans les douleurs de l'enfantement. A Athènes, en Crète et à Argos, elle était invoquée sous le vocable de Ilithya (4).
Chez les Latins, le culte de Junon consiste presque entièrement en un culte de la fécondité. Héra Parthénos paraît totalement oubliée. En revanche, c'est chez eux que se sont développées les légendes relatives à ses conceptions miraculeuses.
« Quelques auteurs, dit Noël Leconte, prétendent que Junon fut, un jour, invitée à dîner par Apollon, dans le palais même de Jupiter. Parmi les mets ornant la table, figurait un plat de laitues sauvages. En ayant mangé, Junon,
(i) Preller. Gr. Myth. I, 596-599 et Welcker. Griech Gœtterlehre, p. 372.
(2) Le fiancé jurait par Héra fidélité à sa femme: Poll.
III, 38; ScHOL. Aristoph. Theim, 973; Apoll. de Rhodes,
IV, 96; DiOD., V, 73.
(3) Archil. Fragm,, 17, Bergk.
(4) Cfr. Daremberg et Saglio, V Ilithyia, p. 382 et suîv.
demeurée stérile jusque-là, se trouva subitement enceinte de la déesse de la jeunesse, la séduisante Hébé (i). » Malheureusement on n*a pu retrouver dans quel écrivain ancien Noël Leconte avait pris ce récit. Hésiode et rinterpolateur d'Homère en font, au contraire, la fille légitime de Zeus.
Certaines légendes posthomériques racontent que Héra, jalouse d'avoir vu Zeus donner le jour à Pallas, par sa seule puissance, et sans le secours de son propre sexe, s'en vengea en enfantant de son côté, sans l'intervention de son éi>oux, Héphaestos, après avoir goûté d'une plante fécondante (2). Mais de quelle plante s'agit-il ? Nous ne le savons pas.
Enfin une dernière tradition, ou mieux une dernière variante, la plus précise de toutes, nous est rapix>rtée par Ovide. La voici telle qu'il la met dans la bouche de Flore.
« Quand Minerve fut née sans mère, la chaste Junon vit avec douleur que Jupiter n'eut pas eu besoin de sa participation. Elle allait se plaindre à l'Océan de cet empiétement sur ses droits, elle s'arrêta fatiguée à ma porte.
(i) Natalis Comitis. Mythologie, etc., Lyon, 1602, T. I, p. 14.
(2) HÉSIODE. Theog,, V. 927; Hymn. in Apollod. I, 3, 6. — Lucien. Des Sacrifices, VI. — Hygin. Praef. cfr. A. Maury. Les Religions de la Grèce, I, 498.
Dès que je l'aperçus : « Quel sujet t'amène, lui dis-je, fille de Saturne? » Elle m'apprend alors le but et la cause de son voyage. Je la consolais par des paroles amicales. « Ce n'est point par des paroles, dit-elle, que l'on peut adoucir mon chagrin ; si Jupiter est devenu père sans épouse et seul avec ce nom de père, s'est réservé celui qui m'appartient, pourquoi n'aurai-je point l'espoir de devenir mère sans époux et de concevoir sans ses embrassements en restant néanmoins chaste épouse? Je veux tenter tous les secrets puissants que m'offre l'étendue de la terre; je fouillerai les mers et les détours même du Tartare.
La parole était sur mes lèvres; l'hésitation se peignit sur mes traits. — Nymphe, me ditelle, tu parais pouvoir quelque chose ix>ur moi. — Trois fois je voulus lui promettre assistance, trois fois ma langue s'arrêta, tant je craignais le courroux de Jupiter 1 — Prête^moi secours, dit-elle, je t'en prie ; je te promets discrétion ; — et elle atteste la divinité du Stjrx. Tes vœux, lui dis-je, seront comblés par une fleur que j'ai reçue des champs Oléniens; elle est unique dans mes jardins. Celui qui m'en fit don me dit : « Touche avec cette fleur une génisse même stérile et elle sera mère » ; j'obéis et déjà la génisse était mère.
Aussitôt ma main a détaché la fleur de sa
LES VIERGES MÈRES g3
tige ; Junon en est tooichée ; et cet attouchement a fécondé son sein. Enceinte, déjà elle parcourt le Thrace, et la gauche de la Propontide ; enfin ses vœux sont accomplis. Mars avait vu le jour. Ce dieu, se souvenant qu'il me doit reconnaissance, m'a dit : « Et toi aussi, prends plaoe dans la ville de Romulus (i). »
Ces trois légendes ne sont évidemment, comme nous le disions, que des variantes d'une seule et unique tradition. La première est liée à la seconde par le trait de la manducation d'une plante; la seconde à la troisième par le motif de la démarche de Junon ; le dépit contre Jupiter. C'est donc encore la même idée que nous avons rencontrée déjà en tant d'autres fables : la fécondité obtenue par la communion à un totem végétal ou même par son simple contact.
Mais ici une question se pose. Quelle était la plante ou la fleur qui avait fait concevoir la mère des dieux ? On sait que la grenade et la pomme étaient des attributs ordinaires de Junon. La pomme, d'ailleurs, est souvent mise pour la grenade et symbolise comme elle la fécondité. Les traditions précédentes sont trop
(i) Ovide. Fastes, V, 231-260, tr. Panckoucke, éd. in-12, p. 20X-203.
vagues pour qu'on puisse rien en déduire à ce sujet.
Une superstition des Florentins modernes permet de supposer que le pommier joua ce rôle dans l'antique Italie. Quand une femme stérile désire un enfant elle va trouver un prêtre et le prie de lui remettre une pomme bénite « an enchanted apple » dit Leland; et une fois en possession de ce talisman, elle se ixînd à sainte Anne, la San'Na, qu'elle supplie do lui accorder un enfant (i). La dévote mange-t-ellc la pomme? — Je ne sais. Mais la San' Na est incontestablement une substitution à Junon Lucina ou plus brièvement à Lucina qui n'est qu'une épithète Junonienne personnifiée (2).
Il est vrai que, dans la tradition ancienne, œ n'est pas un fruit qui opère, mais une fleur.
(i) Cn. G. Leland. Etruscan Roman Remains in popular tradition, London, 1892, in-4*, p. 246.
(a) Cette pratique florentine rappelle un bien joli conte pieux du Portugal. Une femme qui se confessait à saint Antoine lui confia son désespoir d'être sans enfants. Le saint lui remit trois pommes en lui recommandant de les manger de suite. Arrivée à la maison, elle pose les trois pommes et se met à préparer un beafteck. Son mari aperçoit ces fruits et, ignorant leur propriété, les mange; mais quand il apprend ce qu'il avait fait, il est terrifié. Il en serait mort si, ie terme étant arrivé, une personne charitable ne lui avait ouvert le ventre et ne l'eût ainsi débarrassé d'une fille. Th. Braga. Contos Tradicionœs do Povo Portuguez, Porto, s. d. I, 4a.
LES VIERGES MÈRES g5
On pourrait admettre que la fleur et le fruit de la même plante eussent eu Tune et l'autre les mêmes effets. Je crois avoir cependant de sérieuses raisons pour supposer que la fleur dont il s'agit dans nos traditions n'est autre que TAstérion et non point la fleur du pommier.
« A quinze stades de Mycène, écrit Pausanias, sur la gauche, on trouve un temple de Junon; le chemin qui y mène est arrosé de l'eau de la fontaine Eleuthère; c'est de cette eau que les prêtresses de Junon se servent dans leurs purifications, et dans les fonctions secrètes de leur ministère. Le temple est bâti au pied du mont Eubée, ainsi appelé du nom d'une des filles du fleuve Astérion ; car les gens du pays disent que ce fleuve eut trois filles : Eubée, Prosymne et Acrée, et qui toutes les trois furent nourrices de Junon ; ils ont donné le nom d' Acrée à une montagne qui est visà-vis de celle où est le temple, le nom d' Eubée à celle-ci et le nom de Prosymne à une grande place qui est devant le temple. L' Astérion coule au bas, ensuite il se précipite dans un gouffre et ne paraît plus; sur ses rives croît une herbe qu'ils appellent de V Astérion, ils en parent l'autel de la déesse et lui en font des couronnes...
En entrant dans le temple, on voit sur un trône la statue de Junon, d'une grandeur extra-
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ordinaire, toute d'or et d'ivoire, c'est un ouvrage de Polyclète. La déesse a sur la tête une couronne au-dessus de laquelle sont les Heures et les Grâces; Junon tient d'une main une grenade, pourquoi une grenade? C'est un mystère que je passe sous silence...
Sur la cime de la montagne où ce temple est bâti, vous remarquez les fondements d'un autre temple plus ancien et quelques ruines que le feu a épargnées; celui-là fut brûlé par le fait de Chrysis, prêtresse de Junon, qui s' étant endormie, ne s'aperçut i>as que le feu avait pris à des couronnes fort sèches qui en étaient trop près (i). »
D'après cette relation, il est clair que l'as^ térion (muguet?) qui croissait sur les bords du fleuve du même nom, était consacré au culte de la déesse. On en faisait des couronnes que l'on suspendait dans son temple et des guirlandes dont on paraît ses autels. Mais, chose remarquable, cette fleur consacrée à Junon, porte le même nom que le fleuve dont elle émaille les bords, ce qui donne à penser que fleuve et fleur devaient concourir à un même rôle. Mais quel était-il? Pausanîas ne nous le dit point.
Nous avons vu que, près du même temple,
(i) Pausanias. Voyages, II, xvti.
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Teau de la fontaine Eleuthère servait à des purifications, et des survivances modernes permettent de croire qu'elles passaient pour favoriser Taccouchement des femmes enceintes (i). Eleuthère n'est-il pas celui qui délivre ? Cette fontaine me semble d'ailleurs étroitement apparentée à celle de Nauplie où Junon se baignait tous les ans pour recouvrer sa virginité? (2).
Etre délivrée, être purifiée, recouvrer sa virginité, sont des expressions qui se rapportent toutes aux mystères de Junon et aux cérémonies qu'on y célébrait pour l'heureux enfantement des mères.
Mais Junon n'était pas seulement une Lucine, elle était encore, et avant tout, une mère, la mère divine par excellence, celle que l'on
(i) Au mois d'août 1870, à Athènes, en pratiquant des fouilles au céramique, on a découvert un bas-relief représentant les parties sexuelles de la femme avec cette inscription : ce ÊiXet6uia n en latin Lucine... Ce bas-relief était certainement sacré, symbole vénéré ou ex-voto, il indique que les femmes enceintes venaient en ce lieu pour implorer Junon Ilithyie, la déesse des accouchements.
Aujourd'hui, en Grèce, presque rien n'est changé. Seulement les offrandes s'adressent à un saint que les orthodoxes appellent Eleuthère. A Athènes, près de la métropole, et à Patinia, petit village voisin de la capitale, [ les fidèles ont bâti une église en son honneur. Les femmes
enceintes s'y rendent et assistent à une liturgie à leur intention. R. Bezoles, Le Baptême, Paris, 1874, in-8*, p. 127-128.
(2) Pausanias. Voyages, II, xxxviii. — Schol. Pind., oly VI, 149.
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invoquait universellement contre la stérilité. Et ceci nous conduit à cette hypothèse que les dévotes qui se rendaient près de Mycènes pour demander progéniture, devaient aller se baigner dans le fleuve Astérion, et se couronner des muguets (astérion) qui croissaient sûr ses bords.
Ce fleuve est, en effet, un fleuve générateur puisqu'il était le père de trois filles et, qui plus est, toutes les trois, nourrices de Junon. Le muguet est une plante éminemment printanière et, comme toutes les plantes précoces, ne pouvait guère manquer d'être considéré comme un très précieux remède contre la stérilité. Sans doute les femmes désireuses d'enfants, après s'être baignées dans les eaux de l'Astérion et s'être couronnées de ses fleurs, offraient-elles en vœux à Junon ces couronnes qui se desséchaient dans le temple et que laissa s'enflammer la nymphe Chrysis. Notre hypothèse trouvera plus loin sa pleine confirmation dans l'étude que nous consacrerons au mariage sacré de Zeus et de Héra : Jupiter et Junon.
Ce double rite d'un culte semi-aquatique et semi-végétal n'est point propre d'ailleurs à la Grèce.
On le retrouve en Australie. Chez les riverains de la rivière Proserpine, la divinité Kunya taille les enfants dans des racines de pan-
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danus et les introduit dans la mère pendant qu'elle se baigne (i). Qu'est-ce à dire sinon que Kunya était honorée tant par une absori>tîon de la racine de pandanus que par un bain sacré. Aux Iles Fidgi, les femmes stériles vont se baigner à certain fleuve avec leur mari et la femme, immédiatement avant le congrès, prend une boisson fabriquée en exprimant la racine d'une espèce de caroubier et le noyau d'une sorte de safran (2). Quoi qu'il en soit de ces cas sur lesquels les détails sont insuffisants, l'Extrême-Orient va nous fournir un exemple des plus caractérisés.
« Les princes de la dynastie mandchoue qui régnent encore aujourd'hui sur la Chine, se glorifient d'avoir eu, eux aussi, pour auteur de leur race, le fils d'une vierge-mère. Voici ce qu'ils nous racontent à ce sujet. Une fille céleste descendit un jour près de la montagne qui se trouve non loin de la plaine d'Odoli et se baigna dans un lac du voisinage. Sur ces entrefaites, une pie laissa tomber sur le sein de la jeune personne un fruit rouge qu'elle s'empressa de manger. S'étant trouvée subitement enceinte, elle mit au monde un fils qui
(i) W. E. RoTH. Superstition, Magic and Medicine dans North Queensland Ethnography, Bulletin n' 7, août 1904, § 82, p. 23.
(2) Hartland. The Legend of P ers eus, I, 153.
se mit à parler dès le jour de sa naissance.
Une voix dans les airs annonça qu'il avait le ciel pour père, qu'il réunirait plusieurs tribus en un seul peuple, et précisément de lui donner le nom d'Aïschin-Goro.
Cet Aïschin-Goro est d'ailleurs un personnage fort réel, qui vivait vers 1375 de notre ère. Il fonda une petite principauté dans la plaine d'Odoli et ses successeurs devaient être un jour les conquérants du Céleste empire (i).»
Cette tradition est-elle le souvenir d'un pèlerinage fait par la mère d' Aïschin-Goro à quelque lieu sacré (2) ; ou bien un simple emprunt
(i) De Charbncby. Le Folklore dans les Deux-Mondes» p. 185-186, d'après E. F. Koeppen, Die Religion des Bouddha, T. II, p. 160.
(2) De tels pèlerinages existent en Chine depuis une haute antiquité. On peut en donner en preuve la tradition relative à la naissance de Miao-chen, qui fut assimilée par le bouddhisme à Kouan-Yin : la grande maîtresse à la robe blanche que Ton invoque contre la stérilité. La reine Pao-Teh (la Vertu précieuse) occupait le trône avec son époux depuis quarante ans, sans lui avoir jamais donné d'héritier et « comme elle en éprouvait un vif chagrin, elle conseilla au roi de se rendre avec elle à la colline des Fleurs, où se trouvait l'image d'une divinité douée d'une puissance miraculeuse si grande qu'on n'y avait jamais recours inutilement. Ils y allèrent en grande pompe, y présentèrent beaucoup d'offrandes pendant toute une série de jours, puis revinrent dans leur royaume non sans avoir promis aux prêtres une récompense magnifique au cas où la reine deviendrait enceinte. En réalité, la reine conçut trois fois et donna successivement le jour à trois filles : la Belle Pureté, Beau Soir et Belle Vertu ou Miao-Chen. » J. M. de Groot. Cérémonies annuelles céléhrées à Emoui, Paris, 1886, în-4', I, 189-190.
littéraire? Je ne saurais le dire, les éléments nous faisant défaut pour en décider. II n'en est pas moins frappant de voir associé, dans cette histoire de vierge-mère, la manducation d'un fruit à la prise d'un bain.
C'est encore de Chine que viennent les récits suivants : <( La vierge Ching-mou conçut pour avoir mangé une fleur de Lien-hoa (lotus) qu'elle avait trouvée sur ses vêtements à l'endroit où elle se baignait. S'étant rendue au terme de sa grossesse dans l'endroit où elle avait ramassé la fleur, elle y accoucha d'un fils qu'elle fit élever par un pauvre pêcheur. Cet enfant que l'on s'accorde à identifier avec Fo-hi devint un grand homme et accomplit force prodiges (i).
(i) J. Barrow. Voyage en Chine, Trad. Castera, Paris, 1805, în-8', II, 31 X. — Un missionnaire écrit à propos de cette même vierge-mère : « Lorsque nous parvînmes à Pu- Hô (dans le Kiang-Si), ville située au confluent de huit rivières; notre pilote qui avait là sa famile voulut y séjourner une semaine, pour célébrer avec les siens une fête en l*honneur d'une divinité chinoise qu'on appelle vulgairement Ching-Mou : la sainte Mère et même quelquefois Thiênhéou : Reine du Ciel... Les Chinois disent que la déesse Kouan-yn ou Ching-mou est vierge, quoiqu'ils placent presque toujours un enfant dans ses bras et un oiseau blanc au-dessus de sa statue, avec l'inscription suivante que j'ai lue : Kian-chè-tche-mou : mère libératrice du monde. N'estce pas la sainte Vierge avec le saint Esprit sous forme de colombe. » R. P. Laribe, Traditions chinoises sur la Vierge et la Trinité, dans Annales de Phil, ChréU, Paris, 1845, T. XII, p. 475-476.
Il y a mille ans environ (disait-on, en 1660) trois jeunes vierges appelées : Angéla, Changela et Fecula descendirent du ciel pour se baigner dans une fort belle rivière. Tandis qu'elles étaient en prières, Fécula aperçut un arbre, dont les feuilles plus longues et plus pK>intues que celle d'un orme, couvraient à demi des fruits pareils à des cerises noires. Y ayant goûté, elle les trouva si bons qu'elle ne pK>uvait s'en rassasier. Quelque temps après oe régal, la vierge se trouvait enceinte. Elle eut donc le déplaisir de voir ses comi>agnes remonter au ciel sans pouvoir les accompagner, son état de grossesse lui interdisant un aussi long voyage. Force lui fut de rester sur la terre jusqu'au temps de ses couches, qui se firent neuf mois après. S'étant délivrée d'un fils qu'elle sevra presqu 'aussitôt, elle le porta dans une petite île, lui commandant d'attendre l'arrivée d'un pêcheur qui ferait son éducation.
Il n'était pas permis, en effet, à la mère de se charger de ce soin, obligée qu'elle était de regagner le céleste séjour. A peine eut-elle disparu, que le pêcheur annoncé s'arrêta à l'endroit où était le jeune enfant. Il l'emporta dans sa maison où ce dernier grandit à vue d'œil. Son esprit et son corps firent chaque jour de merveilleux progrès ; il se rendit bientôt capable de gouverner le pays et même de
faire des lois pour quantité d'autres royaumes. Par la suite des temps, la mère de ce héros fut honorée sous le nom de Piissa (i) . »
Les fruits noirs de cette dernière légende ne sont autre chose, d'après le P. Kircher (2), que ceux d'une espèce de lotus (lotum aquaticum). Je le croirais d'autant plus volontiers que la parenté de ces divers récits avec le suivant n'est guère contestable et nous retrouvons précisément, dans ce dernier, le rite de la manducation du lotus.
La vierge Ma-Tso^Pô invoquée en Chine contre la stérilité (3), naquit de façon merveilleuse. Tchun, sa mère, rêva une fois qu'elle recevait de la déesse Kouan-yin une fleur de lotus qu'elle mangeait; peu de temps après, elle devenait enceinte et puis une gestation de quatorze mois, lui donna le jour (4). » Ma- TsoPÔ est d'ailleurs représentée tenant à la main une fleur de lotus (5).
Ces diverses traditions qui peuvent toutes
(i) De Charencey. Le Folklore dans les Deux-Mondes, p. 195-196, d'après Ambassade mémorable à Vempereur du Japon, Amsterdam, 1680, in-f, 2* p., p.82.
(2) Kircher. China illustrata, Amsterdam, 1687, în-f*, p. 141.
(3) J. M. DE Groot. Les fêtes annuellement célébrées à Emoui {Amoy), Paris, 1886, in-4*, p. 263-265.
(4) J. M. DE Groot. Loc. cit., I, p. 262.
(5) J. M. DE Groot. Loc, cit., I, pi. XV, reproduisant le n* 141 1 de Musée Guimet.
se rattacher à d'anciens rites de fécondité pratiqués dans les lacs sacrés où fleurissent les lotus, nous amènent à des légendes plus complexes.
Vishnou est souvent identifié ou associé au lotus. On dit que son haleine a le parfum du lotus, que son nombril est semblable au lotus et s'ouvre dès que le soleil le touche, enfin ce dieu repose ou marche non pas sur la terre, mais dans un lotus d'or.
Brahma, la première incarnation de Vischnou sort du lotus qui naît du nombril de ce grand dieu (i). « On suppose que l'habitation de Brahma se trouve dans une mer de lait, sur une fleur semblable à celles qui pK>ussent dans les étangs appelée Camélia (nom sanscrit du lotus) d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires, qui pousse à Temerapu, qui signifie l'ombilic de cet océan de douceur. A cette fleur on attribue dix-huit noms qui célè- ^
brent ses différentes beautés. Dans cette fleur, on dit que Brahma dort six mois de suite chaque année, pour veiller les autres six mois. (2). » Brahma est représenté un lotus à la main et trônant sur un lotus (3).
(i) Bâghavata-Purâna, III, 20, 16.
(2) P. V. M. DA Santa Catarina. Viaggio alV Indie Orien tali, III, 18.
(3) Vishnu Purana, IV, cap. I,
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Quand le Boddhisatva (autre încarnation de Vischnou) vînt au monde, un lotus miraculeux sortît de terre. Il s'y assît et, d'un regard, embrassa tous les mondes. Puîs, lorsqu'il se leva de ce trône végétal, pour parcourir l'unîvers, des lotus naquirent sous ses pas (i). A sa mort, les cinq espèces de lotus sortirent de terre en tous lieux offrant aux yeux étonnés le spectacle le plus ravissant (2). Les images de Bouddha le figurent ordinairement assis sur la fleur de lotus.
Le lotus était également un attribut de Krichna (autre manifestation de Vichnou) ce dieu jx)rtait, sous chacun de ses pieds, la marque de cette fleur. Il aimait à s'en parer; Le Bhagavata-Purâna le montre agitant le Nelumbo ou lotus rouge d'une main et portant un lotus bleu fixé à son oreille (3).
Dans cette association du lotus à Vichnou, à Brahma, au Bouddha, à Krichna, la plante en question fut sans doute assimilée au soleil pour diverses raisons. Les Indous assurent que le soleil est sorti des eaux comme le lotus et ils le représentent par un nymphéa qui sur-
(i) Lalita Vistara, ch. VII, trad. FoucAUX, p. 86.
(2) L. Feer. Entretiens du Buddha et de Brahma sur l'origine des choses dans Congrès Internat, des Orientalistes de 1878, p. 475.
(3) Bhagavata-Purana, lib. X, 23, 22; 30, 25; 32, 2; 35,
nage. Le lotus, comme le soleil, est un principe de création et de fécondité. L'un et l'autre sont divins. Toute partie du lotus contient un bouddha avec ses assistants. Chaque rayon de soleil peut manifester la force divine de Vichnou.
On ne saurait donc s'étonner de rencontrer dans la plupart des pagodes un étang à lotus ou à nymphéa. Ces étangs sacrés appelés :
Sa : bokkerani puskkarini (étang de lotus) servent aux ablutions saintes (i).
Dans les cérémonies funéraires, on prie les ancêtres de donner un garçon couronné de lotus et l'épouse de l'officiant mange un peu de la pâte qui lui est offerte, espérant prendre de la sorte, une part plus efficace à leur vertu génératrice (2).
Se baigner dans l'étang de lotus et manger le lotus, c'est donc particii>er à la fécondité des dieux ou des demi-dieux. Dans le Bhagavata-Purâna, nous voyons les brahmanes offrir un sacrifice à Vichnou pour obtenir un fils au roi, et la reine stérile manger de l'offrande qui la rend mère d'un fils (3). Vichnou, sous le
(i) L. FouRNBRBAU. Le Siatn Ancien, Paris, 1895, în-4*, I, 109.
(2) V. Henry. La Magie dans VInde antique, Paris, 1904, în-i2, p. 137.
(3) E. BuRNOiTF. Bhagavata Purâna, IV, 35, 38. Dans ce cas particulier, l'offrande était composée, il est vrai, de riz
nom de Bhagavata, à la suite d'un sacrifice offert par Nâbhi et Mêroudêvî, sa femme, s'incarna dans le sein de celle-ci (i). Le Bouddha (manifestation de Vichnou) descend dans le sein de sa mère sous la forme d'un éléphant tenant dans sa trompe une fleur de lotus blanc^ La légende qui rapporte ce trait a d'ailleurs gardé le souvenir d'un rite du bain auquel elle n'attribue plus, il est vrai, qu'une vertu purificatrice (2)0
Sans doute, ces grands dieux ont bien d'autres charges que de consoler les femmes stériles, mais ils ont des suppléants tout particulièrement consacrés à cet office. Tel Kamin, sorte de dieu de l'amour, dans l'Inde moderne. Kamin est armé d'un arc de bambou et de cinq flèches. « La première est une fleur blanche de nénuphar, elle frappe à la tête et donne la confusion d'esprit; la deuxième est une fleur de manguier, elle frappe au front et donne le désir; la troisième est la fleur d'une anonacée, elle frappe à la poitrine et donne le besoin de possession ; la quatrième une fleur de jasmin, elle frappe aux mamelles et donne le rut; la cinquième est la fleur du lotus blanc, elle
préparé avec du sucre et du lait, mais on ne saurait douter qu'il en est d'autre où le lotus remplace le riz ou s'y associe.
(i) E. BuRNouF. EhâgavatiL-Purûna, V, III, 1-20.
(2) E. W^ Rhys David. Buddhist Bitth Stories, p. 52-63.
frappe aux parties sexuelles et unit les amoureux (i). »
Le lotus qui monte des lacs sacrés, comme le soleil fécondateur monte des eaux, demeure donc, dans Tlnde, une fleur de fécondité et Tonde où elle se propage, participe à sa vertu de combattre la stérilité.
En Egypte, le lotus était appelé l'épouse du Nil, parce que lorsque ce fleuve grossit, il en couvre la surface. Cette fleur a été consacrée à Isis, la vierge-mère, elle lui est parfois identifiée. Horus, qui naquit de cette mère divine, sortit, lui aussi, dit-on, d'une fleur de lotus. On le représente assis sur cette plante sacrée. Ck>mment se fit sa conception? A l'époque où elle eut lieu, Osiris, l'époux d'Isis, et père putatif d'Horus, était mort ; l'eau du Nil où furent, disait-on, jetés ses organes virils, en avait-elle reçu un pouvoir fécondateur; ou la déesse conmiunia-t-elle au divin lotus dont naquit son fils? Je ne sais (2).
Quoi qu'il en soit, le lotus, comme le lis, sert à exprimer, par un double symbolisme, la chasteté et la fécondité. On a reconnu au
(i) D' Ch. Valentino. Notes sur VInde, Paris, 1906, p.
137-138- (2) Pour le culte du Lotus en Egfypte cf. A. db Gubbr-
NATis. Mythologie des plantes, II, p. 20-29 et Joret. Les
Plantes dans l'antiquité, I, 269-272. — On rencontre parfois
le lotus dans le sexe des momies de femmes.
LES VIERGES MÈRES lOQ
nymphéa, dès la plus haute antiquité, la propriété de calmer les sens. C'est donc une plante qui rend chaste. Cependant, il était cher aux femmes indiennes à d'autres titres. Elles le mangeaient pour avoir des enfants. Il en fut sans doute de même chez les femmes d'Egypte.
Chez les Grecs d'Asie, la problématique tribu des Lotophages descendait du lotus. Le souvenir de ce double symbolisme s'est perpétué jusque dans l'art chrétien où il est arrivé que des artistes substituent le lotus au lis, précisément dans les mains de la Vierge.
k--mm — ««
Les Thëogamies thëriomorphiques
La Mythologie des unions de Jupiter
sous des formes d'animaux
« Les tribus qui prétendaient Jadis descendre d'animaux au sens propre du terme, regardèrent plus tard ces animaux comme des avatars de Zeus. » A. Lang La Mythologie p. i5a.
tt Une fois le zoomorphisme rejeté dans l'ombre par l'anthropomorphisme hellénique, il était nécessaire que les animaux-dieux, tombés au rang d'animaux sacrés, fussent rattachés par des liens plus ou moins arbitraires aux différentes divinités anthropomorphes, soit comme compagnons spit comme attributs 11 arrive toutefois que la légende animale Jouit d'un crédit tel qu'il est impossible de l'anthropomorphiser intégralement ; c'est alors qu'intervient la métamorphose, c'est-à-dire l'hypothèse poétique d'une transformation de dieu-homme en animal, alors qu'il s'agit en réalité d'une transformation restée imparfaite du dieu-animal en homme. » S. Rbinagh, Prométhéê dans Conf. au Musée Guimet, Paris 1907. in-zap. 99.
Nous voici parvenus à une catégorie de traditions qui représentent un mélange fort complexe d'influences successives, mais où le thème miraculeux fondamental semble bien être la fécondation d'une femme par un dieu à forme animale.
Pouvons-nous espérer que T hypothèse gé-
^,Aii.
nérale qui nous a permis d'expliquer la formation de la plupart des légendes précédentes par une mauvaise exégèse des rites magiques contre la stérilité s'appliquera encore ici ? Ce n'est guère douteux.
Un missionnaire contemporain, le P. Martial de Salviac, qui a vécu parmi les Oromo ou Galla, parle longuement de leur culte et nous permet de saisir sur le vif les rites sauvages qu'ils emploient encore pour attirer la fécondité sur leurs troupeaux et sur leurs femmes.
« Il y a dans l'année, dit-il, deux fêtes principales régulières : l'Atara et l'Atête. Ces fêtes sont surtout familiales et se célèbrent mystérieusement à l'intérieur des cases. Pendant leur durée, de trois jours la première, de dix la seconde, les gens de la maison ne doivent ni sortir ni donner l'hospitalité. Après l'accomplissement de certains rites, le père de famille invoque Dieu et appelle la fécondité sur sa femme, sur ses filles grandes et petites et sur ses troupeaux par ordre d'espèces. La décence chrétienne proscrirait certains détails de la fête d' Atête. Cette fête exige le sacrifice d'un bœuf, celle d'Atara veut l'immolation d'un bouc (i). »
(i) p. Martial db Salviac. Un peuple antique au pays de Ménélick, Les GaUa, Paris, 1901, in-8*, p. 145.
Il est fâcheux que le P. de Salviac ait été tenu par le but de son ouvrage à tant de discrétion. Cependant ces indications nous suffisent pK>ur comprendre le sens et la fin de ces cérémonies de fertilisation. La déglutition des chairs sacrifiées, au dire des Gallas, attire un esprit en leur intérieur. « Nous le sentons, disent-ils, il agit en nous, et alors pleins de joie, nous nous mettons à danser et à chanter. — Entendant un indigène me faire d'un ton grave et convaincu, sa profession de foi sur ce pK>int, ajoute le P. de Salviac, je ne pus me défendre d'un sourire et j'émis un doute. Il parut étonné, quasi scandalisé et réitéra vivement son affirmation. Je me tins alors sur une prudente réserve, de crainte de choquer intempes^ tivement ce croyant. Après tout, la persuasion qu'un être surnaturel s'empare d'eux au moment de la manducation de la victime, tient à l'idée universelle de la communion ( i ). »
Comme l'a fort bien vu le P. de Salviac, le rite essentiel des fêtes Galla n'est pas autre chose qu'un sacrifice de communion, la forme la plus ancienne du sacrifice. Roberston Smith a établi, en effet, que le sacrifice de communion était plus ancien que l'offrande ou sacrificedon ; qu'on en trouvait des traces isolées chez
(i) P. Martul de Salviac. Loc, cit, p. 14a.
•Jt
les Grecs et les Romains, comme chez les Hébreux; enfin que la communion chrétienne n'était qu'une transformation de ce rite primitif (i).
Mais il est un point que met parfaitement en lumière le récit du P. de Salviac et sur lequel les savants ne se sont guère arrêtés jusqu'à présent. J'entends l'efficacité du rite en question contre la stérilité. Les sacrifices de communion remontent à l'époque où les plantes et les animaux étaient considérés comme des dieux ou plus exactement comme des totems.
Il était interdit de tuer ou de manger ces protecteurs divins; cependant une fois l'an ou dans des circonstances solennelles prévues, il était reçu que l'on sacrifiât le totem; et les membres du clan communiaient de sa chair ou de ses fruits afin de participer à ses vertus divines.
Les totems furent souvent considérés comme les pères ou les ancêtres de la tribu (2). Mais que ce soit par une exégèse singulière du tabou
(i) s. Reinach. Cultes, Mythes et Religions, Paris, 1905, gr. in-8', I, 97-104.
(2) Frazer. Le totémisme, trad. Dirr et Van Gennep, Paris, 1898, în-i2, p. 6 et suiv. — S. Reinach. Mythes, Cultes et Religions, I, p. 25-26. — Même en admettant avec M. Reinach que ce caractère du totémisme n'est pas essentiel mais secondaire, on ne saurait nier qu'il soit très ancien et qu'il ait été des plus fréquents.
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dont ils étaient Tobjet, ou par suite d'une analogie conçue par lui entre une race divine et des gens de son clan, il est certain que la communion au corps de celui qui était par excellence le père du clan, le premier générateur de la tribu, devait être souverainement efficace contre la stérilité. Les interdictions alimentaires, plus nombreuses pour les femmes que pour les hommes, avant la puberté, ne sont-elles pas une preuve que Ton craignait qu'elles ne reçussent de certaines manducations, une fécondité prématurée ? (i).
Parfois, on serait tenté de voir dans ces manducations d'animaux quelque application de la théorie des signatures dont nous avons déjà parlé à propos des plantes. Anciennement en Prusse on servait aux jeunes mariés, une fois au lit, un plat de testicules de chevreuils, de taureaux ou d'ours (2). Dans la vieille Angleterre, on prescrivait aux femmes désireuses d'avoir un fils, de prendre des testicules de lièvres dans du vin (3). En Transylvanie, même
(i) Frazer. Le Totémisme, trad. Van Gennep., Paris, 1898, în-ia, p. 28.
(2) ScHRODER. Die Hochzeitshr ùuche der Esten und einiger anderer Finnisch-ugrischer Volkerschaften in Vergleichung mit dessen der Indogermanischen Volker,, Berlin, 1888, p. 171.
(3) Hartland. The Legend of Perseus, I, 156.
Il6 LES VIERGES MÈRES
ordonnance (i). Parfois ce sont les organes génitaux du renard qui font le même office (2). Les animaux dont la forme, avec plus ou moins de bonne volonté chez les naïfs interprètes, pouvait permettre des rapprochements scabreux étaient volontiers considérés comme fécondateurs. Voici ce qu'on raconte en Annam : Un homme sans enfant décida de manger une énorme anguille qui se tenait ordinairement au confluent de certaine rivière. Un bonze vint le trouver et le supplia d'épargner cet animal. Ne jx)uvant le détourner de son projet, avant de se retirer, il lui demanda quelque nourriture. L'homme lui donna des légumes cuits suivant le rituel bouddhiste, sans sel et sans assaisonnements, et le bonze s'éloigna. L'homme put pêcher l'anguille en empoisonnant le cours d'eau et quand il l'eut fait cuire il trouva dans son ventre la nourriture qu'il avait offerte au prêtre. II reconnut ainsi que le bonze n'était qu'une manifestation de l'anguille. Quand l'homme eut mangé l'anguille, sa femme devint enceinte et donna naissance à un fils qui causa leur ruine. Ce
(i) VoN Wlislocki. Volksglauhe und Volkshrauch der Siehenhurger Sachsen, Berlin, 1893, p. 169.
(2) VoN Wlislocki. Loc. cit., p. 103.
fils n'était qu'une réincarnation de l'anguille qui se vengea ainsi de son meurtrier (i).
Les histoires et les pratiques où les poissons jouent un rôle ne sont point rares, et l'on devine par certaines d'entre elles que l'abondance des œufs de ces animaux ou, comme nous l'avons déjà dit pour l'anguille, leur forme grossièrement analf^ue à celle de l'organe mâle ont été des raisons sinon déterminantes, du moins explicatives de leur attribution (2). Ne voyons-nous pas une femme s'introduire un poisson dans le vagin avant de le faire manger à son mari pour accroître sa fécondité.
A la lumière de ces indications générales, nous chercherons à éclaircir un premier point de la mythologie jupitérienne. Les aventures amoureuses de Zeus sont fort nombreuses. Le naturalisme des croyances qui en font le père de toutes choses, le principe fécondant et la cause essentielle du monde, s'est formé par l'assimilation d'une série de cultes locaux où l'on vénérait des dieux de la vie et de la fécondité.
La légende d'Europe et de Jupiter taureau.
(i) A. Landrs. Contes et Légendes annamites, Saigon, 1SS6, p. 160.
(a) Hartland. The Legenâ of Perseus, London, 1894, 1, p. 73-76-
— Homère ou, pour être plus exact, le poète qui a interpolé dans le discours de Zeus à Héra rénumération des liaisons du Dieu, connaît Europa, il en fait une fille de Phénix, l'oiseau fabuleux, et lui donne deux fils : Minos et Rhadamante (i). Le fait dominant de sa légende est l'enlèvement d'Europe par Zeus qui, épris d'amour et métamorphosé en taureau, vient la surprendre sur le rivage de Tyr ou de Sidon et la transporte, suivant les uns, dans l'île de Crête où s'accomplit leur union (2), suivant d'autres, en Béotie, au voisinage de Thèbes(3). « Overbeck (4) se rencontre avec Jahn p>our voir dans l'Europe Cretoise une divinité tellurique qui s'unit à Zeus à l'ombre du platane toujours vert de Gortyna (5), ou dans la grotte de Tumessus, par le lepoçyafjLoç dont le souvenir était célébré chaque année dans la fête des Hellotia (6). L'épisode principal était une procession dans laquelle on p>ortait une énorme
(i) Iliade, XIV, 321, Schol. Ili, XII, 292, citant Hésiode et Bachylide; Platon Nue, 318; Eurip, Cret., éd. Nauck,
fr- 475-
(2) Horace. Od., III, 25; Ovide. Métam., II, 850, Fast.,
(3) Pausanias, IX, 19.
(4) Overbeck, art. Zeus, p. 5 et 89.
(5) Sur ce platane toujours vert; Théoph. Hist, Plant, I, 10, 5; Varron. De re rtist, I, 7; Plin. H. N.
(6) Overbeck dans Mém, de VAcad. Roy. de Saxe, 1861, IV, 109.
guirlande de myrte appelée Hellotis comme la déesse ; s'il faut en croire une tradition rapportée par Athénée, la guirlande était censée renfermer les ossements même d'Europa Hellotis (i) » (2).
Le myrte ne fut point exclusivement consacré à Europe. Dans Tîle de Cythère, dit-on, Vénus, ayant honte un jour de sa nudité, se cacha derrière un myrte et, par reconnaissance, l'adopta comme sa plante bien-aimée.
Dans ses fêtes, au commencement d'avril, on s'en paraît, et les époux, ses protégés, en portaient des couronnes (3). On pourrait déjà déduire de là qu'Europe fût une forme locale de Vénus. Et, de fait, Lucien l'assimile à la Vénus Astarté de Sidon (4).
Mais qui ne voit que nous arrivons ainsi à la primitive forme animale d'Europa? La Sidonienne, dit Ovide, est la vache égyptienne d'abord femme, ensuite vache, enfin déesse.
Il est donc fort probable que le mariage sacré de Zeus et d'Europe était à l'origine l'union du taureau sacré avec une vache, sorte d'Isis- Athor.
(0 HÉSYCH. sv. Athen, Deipnos, XV, 678.
(2) J. A. HiLD, art. Europa dans Daremherg et Saglio, m, 863.
(3) A. DE GuBERNATis. La Mythologie des Plantes, Paris, 1882, in-i8*, II, 233.
(4) Sur la déesse Syrienne, 4.
Nous savons, il est vrai, que cette donnée s'anthropomorphisa ; mais il reste à déterminer SOUS quelle influence. Le taureau sacré, si connu en Egypte sous le nom d'Apis, reçut fort tardivement un culte. L'un des rites qui se pratiquait à l'occasion de la découverte de chaque nouvel Apis, indique bien quel était l'un des offices principaux du dieu . <( Dès que l'Apis nouveau a été trouvé, le i>euple quitte le deuil et les prêtres préposés à sa garde le conduisent d'abord à Nicopolis, où ils le nourrissent pendant quarante jours; ensuite ils le font monter dans le vaisseau thalamège qui renferme pour lui une chambre dorée; ils le conduisent ainsi à Memphis et le font entrer comme une divinité dans le temple de Phtah (Vulcain). Pendant les quarante jours indiqués le taureau sacré n'est visible qu'aux femmes : elles se placent en face de lui et découvrent leur sexe ; dans tout autre moment, il leur est défendu de rester devant lui. » (i).
Les femmes demandaient ainsi au fécondateur de la vache sacrée des gages de postérité. Mais qu'en j>eut-on induire pour la légende d'Europa qui, vraisemblablement, se rattache à quelque localisation du culte d'Astarté?
C'est que fort probablement le taureau ne prit
(i) DioD. DB Sicile, I, 85.
cette place dans la légende que parce qu'il jouait un rôle analogue à celui d'Apis dans le culte d'Astarté et qu'on l'invoquait p>our en obtenir progéniture. Pour les rites qui devaient accompagner une telle supplication, il est fort à croire qu'ils furent multiples. On connut certainement dans les temples d'Astarté les veilles rituelles et les prostitutions sacrées, La Bible en fournirait des témoignages reflétés. Mais ces veilles et prostitutions n'empêchèrent p>oint les sacrifices animaux ou holocaustes de communion, dans lesquels le taureau enguirlandé de fleurs, comme aujourd'hui chez les Galla, incorporait à ses fidèles, avec sa propre chair, sa toute puissante fécondité (i).
Le taureau a toujours été un tyi>e de la force du mâle et il a joué ce rôle représentatif dans maintes mythologies et maintes liturgies magiques. Chez les Gaulois et les Celtes, il fut certainement vénéré comme un dieu fécondateur. L'Irlande, en particulier, pourrait en donner maints témoignages. On conserva longtemps dans les champs du manoir d'Habyrdon un taureau blanc en liberté, sans le sou-
(i) C'est en vertu d*un principe analogue que les Nouveaux Zélandaîs, après la bataille, recherchaient, pour les manger, les corps des chefs les plus célèbres « croyant s'assimiler le courage, ITiabileté et la gloire de celui qu'ils dévoraient ». LuBBOCK, p. 423.
Ji
mettre jamais à la charrue ou à l'attache.
Quand une jeune fille voulait se marier, on allait chercher l'animal pour le conduire à travers la ville jusqu'aux portes du monastère de Saint-Edmond et la fiancée marchait près de lui en caressant ses flancs et ses fanons. Le cortège, une fois arrivé au milieu des moines qui l'attendaient sur le seuil de leur p>orte, on renvoyait le taureau tandis que la jeune fille pénétrait dans l'église où elle allait baiser la tombe du saint patron du lieu. Evidemment le rite ancien est mutilé; mais cette caresse au taureau, à fin de progéniture, n'en demeure pas moins significative (i).
Les amours de Zens serpent, — On racontait dans les milieux orphiques une autre union de Zeus qui n'est pas la moins singulière. Voici comment M. S. Reînach propose d'interpréter les textes relatifs à cet hymen mystérieux : (2).
Zeus-serpent s'accouple à sa mère, Rhéaserpent, ou selon d'autres, à sa fille, Perséphone-serpent. De cet union naît un œuf divin, d'où sort un serpent cornu : Dionysios- Zagreus qui est un dieu. « Héra jalouse, ex-
(i) County-Folklore. Printed Extracts, V Suffolck, London, 1893, în-8*, p. 124.
(2) s. Reînach. Le Serpent cornu dans Mythes, Cultes et Religions, Paris, 1906, in-8', II, 58-65.
cite contre lui les Titans qui Tamusent d'abord puis se jettent sur lui pour le dévorer. Vainement Zagreus essayant d'échapper à leurs coups prend la forme d'animaux divers, en dernier lieu celle d'un taureau ; son corps est mis en pièces et les Titans en dévorent les morceaux. Cependant le cœur de Zagreus est resté intact ; Athéné l'apporte à Zeus qui l'avale ou le fait avaler à Sémélé. Bientôt Zagreus renaît sous le nom de Dionysios et les Titans, ses meurtriers, sont précipités dans le Tartare. Mais les hommes, nés de la cendre des Titans, portent la peine du crime de leurs ancêtres décédés; seule, l'initiation aux rites orphiques peut les affranchir du péché et leur assurer la vie éternelle, (i) »
Il n'est pas douteux que cette légende composite ne se soit formée à l'époque où se confondirent les cultes du Zeus hellénique et du Dionysios Thrace. Le culte du dieu-taureau, accompagné de sacrifice de communion, semble bien avoir eu pour but principal d'obtenir la fécondité. Mais peut-on dire la même chose du culte du serpent qui est la forme essentielle de Dionysios Zagreus?
« Les femmes de Samothraoe, écrit Plutarque, sont sujettes, de toute ancienneté, à être
(i) s. Reinach. Loc, cit., p. 59.
possédées de l'esprit d'Orphée et de la fureur divine qu'inspire le dieu Dionysios, d'où leur vient le nom de Clodones et de Mimallones ; elles ont à peu près les mêmes pratiques que les femmes édoniennes et que les thraciennes qui habitent les environs du mont Hémus. Il semble même que c'est des cérémonies qu'observent ces dernières femmes qu'est dérivé le mot grec epT^çxEow (imiter les Thraces) qui signifie exercer un culte superstitieux.
Olympias, femme de Philippe, plus livrée que les autres femmes à ces superstitions fanatiques, y mêlait des usages encore plus barbares et traînait souvent après elle, dans les choeurs de danses, des serpents privés, qui se glissaient hors des corbeilles et des vases mystiques où on les portait et s'entortillaient autour des thyrses de ses bacchantes, jetaient l'effroi parmi les assistants. Cependant Chéron de Mégalopolis, que Philippe envoya consulter l'oracle de Delphes après un songe qu'il avait eu (i), lui rapporta un ordre du dieu de sacrifier à Jupiter Ammon et de rendre à ce dieu des honneurs particuliers. On ajoute qu'il perdit un de ses yeux celui qu'il avait mis au trou de la porte d'où il avait vu Jupiter cou-
(i) Quelque temps après son mariage, Philippe songea qu'il scellait le sein de sa femme et que le cachet portait Tempreinte d'un lion.
ché auprès de sa femme sous la forme d'un serpent. Olympîas, au rapport d'Eratosthène, ne découvrit qu'à Alexandre seul le secret de sa naissance et l'exhorta à n'avoir que des sentiments dignes de cette auguste origine (i).
II est clair que cette légende eut pour p>oint de départ la dévotion d'Olympias au dieu serpent de l'Orphisme, à Dionysîos-Zagreus.
Etant donnée la popularité des mystères et de leurs pratiques, il n'est pas étonnant que cette légende se soit beaucoup répétée dans les pays helléniques. Chez les Messénîens, Nicotéléa avait eu d'un serpent, le héros Aristomène (2) ; Arîstodama de Sicyone, mère d'Aratus, passait pour avoir eu commerce avec ce reptile (3); Elien prétendait tenir des Iduméens le conte d'une jeune fille qui aurait été passionnément aimée par un serpent (4) et Plutarque rapporte la même aventure d'une jeune fille d'^tolie (5). La nymphe Hélia, fille de Sibaris, étant un jour entrée dans le bois sacré de Diane, vît tout à coup
(i) Plutarque. Vie d'Alex,, § III, voir aussi même livre, § XXVII et Quinte Curce, X, 5.
(2) Pausanias, IV, 14.
(3) Pausanias, IV, 14.
(4) Elien. H. A., VI, 27.
(5) Plutarque. De Solat, anim., XVIII, 3.
paraître un énorme serpent qui la couvrit et engendra ainsi la race des Ophiogènes (i).
On sait combien le culte totémique du serpent fut répandu dans Tunivers. Dès qu'une femme indigène du cap Bedford voit un serpent, elle se sauve au plus vite, de peur qu'il ne i>énètre en elle ; aussitôt le mari cherche la bête dans les buissons et sous les pierres et s'il ne la trouve pas, c'est signe que sa femme est grosse (2).
Il n'est pas douteux qu'en Asie on ait rajv proché le serpent de la forme du phallus et que, p>our cette raison, on l'ait invoqué contre la stérilité (3). La première population de Kachmir était appelée du nom de leurs ancêtres les Nagi ou Serpents (4). Aujourd'hui encore les femmes de l'Inde obtiennent d'être mères en sacrifiant au serpent (5).
(i) Elien. h. a. XII, 39 et Strahon, XIII, 14. — Ces légendes passèrent d'ailleurs chez les Romains où Scipion et Auguste, au dire de certains étaient nés d'un serpent. Tite Live, XXV. Aulu. Gell., VI-i; Suétone, II, 94.
(21) A. Van Gennep. Mythes et Légendes de l'Australie, Paris, 1905, in-8', p. LII.
(3) Abbé Bertrand. Dict. des Religions, Paris, Migne,
V Naga Pouàja, III. 865.
(4) Abbé Bertrand. Dict. des Religions, Paris, Mlgne,
V Nagi, 803-809.
(5) D' Ch. Valentino. Notes sur VInde, Paris, 1906, p. 138. L'idée de la paternité totémique du serpent se retrouve en Australie chez les Moluquois. Coutand d'Or ville, t. II, p. 332.
Un conte du Panjab rapporté par Swynncrton dérive évidemment d'un vieux rite sacrificiel de fécondité. Un serpent mangeait un jeune homme quand sa femme tout en pleurs lui demanda ce qu'elle deviendrait après qu'il aurait dévoré son mari. — Pourquoi cette injustice? — Le reptile pris de remords, rampa jusqu'à son trou et en rapporta deux pilules magiques disant : « Tiens, sotte femme, prends ces deux pilules et avale-les et tu auras deux fils que tu pourras consacrer toi-même et qui prendront grand soin de toi. » La jeune femme lui répliqua pourtant : <( Mais que deviendra ma bonne renommée? » Le serpent ne sachant pas qu'elle était déjà mariée lui répliqua exaspéré : <( Les femmes sont des êtres absurdes 1 (i) »
Evidemment cette mort du mari se rattache à d'antiques sacrifices humains offertsi à quelque totem-serpent, dans le but d'avoir des enfants. Il s'agit là d'un sacrifice-offrande, mais il n'est pas douteux qu'en bien des cas le serpent totem ait été l'objet d'un sacrifice de communion. Dans les Mille et une nuits arabes, nous voyons le roi Salomon prescrire la chair de deux serpents à un roi d'Egypte et à son vizir tous deux sans enfants. La loi mahométane
(1) SwYNNERTON. Indian Nights, p. 137.
IsS LES VIERGES HÈRES
tolère d'ailleurs semblable nourriture quand elle est destinée à des femmes stériles (i).
En Afrique, les femmes de population Juîdat étaient œnsidérées comme les épouses du serpent et ne pouvaient, par suite, manger de sa chair (2). A Madagascar, les indigènes ne répugnent pas à manger du serpent (3) ; mais il existe des tabous qui l'interdisent (4).
Nous ne prétendons point cependant que la légende de la naissance de Dionysios-Zagreus se soit greffée sur un sacrifice de communion dont le serpent eut été la victime sacrée. Mais puisque le serpent passait si souvent pour un ancêtre totémique ou pour s'être uni aux femmes, il est fort à présumer qu'on le considérait comme un saint patron de la fécondité. Et sans doute Dionysios-Zagreus n'échappa point à cet honneur.
Par quels rites contraignait-on primitivement le dieu à accorder progéniture? Rien ne nous permet aujourd'hui de dire que ce fut par un sacrifice de communion ou par une sim-
(i) Thousand Nighis and Nighl, éd. F. Burton, iS: VII, 320, cltS par Hartland.
(2) Db BboSSShs. Culte des dieux fétiches, p. 41.
(3) A. Vak Gbhmbp. Tabou et Totémisme à Madagasc 1904, in.8*, p. 309.
(4) A. Vah Gsmnp. ,Ldc. Ht., p. 114.
pie offrande, ou même par un simple contact.
Toutes ces hypothèses sont vraisemblables,
mais aucune ne saurait être démontrée.
En Egypte, le serpent de la montagne
Scheikh Haridy, près de Gebel, était censé assurer la fécondité aux femmes qui le visitaient. Dans une petite mosquée de la montagne, où on l'exposait, il suffisait aux dévotes de le toucher comme pour une caresse (i).
he contact du dieu pouvait donc suffire à eissurer la cessation de la stérilité. Au reste, cette pratique s'accompagnait nécessairement d'offrandes, vœux, abstinence, etc. Se contentait-on de faire des offrandes à Dionysios-Zagreus et de toucher les serpents de ses sanctuaires? C'est possible. Cependant certaines pratiques gnostiques permettent de soupçonner que le culte du serpent orphique pouvait avoir gardé le souvenir d'antiques sacrifices de communion.
« Sous le nom de Itahaméens ou d'Ophites, se groupaient quelques païens adorateurs du serpent, à qui il convint à certains jours de s'appeler chrétiens. C'est d'Assyrie que vint, ce me semble, le germe de cette église bizarre ; mais l'Egypte, la Phrygie, la Phénicie, les mystères orphiques y eurent leur part. Comme
l3o LES VIERGES MÈRES
Alexandre d'Abonotique, prôneixr de son dieu serpent Glycon, les Ophites avaient des serpents apprivoisés (Agathodémons) qu'ils tenaient dans des cages; au moment de célébrer les mystères, ils ouvraient la porte au petit dieu et l'appelaient. Le serpent venait, mon-tait sur la table et s'entortillait à l'entour des pains de communion. L'Eucharistie apparaissait alors aux sectaires un sacrifice parfait. Ils rompaient le pain, se le distribuaient, adoraient l'agathodémon et offraient par lui, disaient-ils, un hymne de louanges au Père céleste (i). »
Les Ophites, qui avaient leur littérature chrétienne (2), identifiaient souvent le Christ avec le Serpent; et certains d'entre eux prétendaient que c'est sous cette forme qu'il s'était uni à la Sophia-Achamoth (forme mythique de la Sagesse).
Nous retrouvons donc encore chez ces gnostiques la légende de l'union du serpent avec une femme; mais, associée à une communion eucharistique. Chose remarquable, le pain de cette communion au Christ devait avoir pris contact avec le dieu et semble, par suite, avoir
(i) E. Renan. Marc-Aurèle, p. 132-133.
(2) £. Renan. Marc-Aurèle, p. 133 et L'EgUse chrétienne,
LES VIERGES MÈRES l3l
été substituée au dieu lui-même, c'est-à-dire à un Christ-serpent.
Malgré tout nous ne prétendons point que les théogamies animales se rattachent nécessairement toutes à des pratiques sacrées en l'honneur de totems animaux préposés spécialement à la fécondité. Mais les premières histoires de ce genre ont sans nul doute une semblable origine (i). Ces fables, une fois formées, durent se propager et purent se greffer ici sur une image, là sur un autre culte et donner naissance à des traditions nouvelles qui n'avaient plus qu'un rapport indirect avec le totémisme. Le cas suivant nous en est un exemple :
La légende de Léda et de Némésis et Jvrpiter cygne. — Léda s'est unie dans la même nuit à Jupiter, métamorphosée en cygne, dont elle eut PoUux et Hélène, et à son époux Tyndare, père de Castor. Léda mit au monde un œuf d'où sortent les Dioscures et leur sœur Hélène (2).
Le mythe de Léda se confond dans la tradition la plus ancienne avec celui de Némésis,
(i) Lang. Mythes, Cultes et Religions, p. 413, note 3.
(2) s. Reinach. V* Dioscures in Darbmbrg et Saglio, III, 250. Voir aussi dans Mythes, Cultes et Religions, II, 56 du même savant, l*étude suggestive où il cherche à établir que les Dioscures primitifs sont eux-mêmes des cygnes.
l32 LES VIERGES MÈRES
autre déesse poursuivie par Zeus sous forme d^ cygne. Elle s'était muée elle-même en oie. Leur union produit un œuf qui, trouvé plus tard par Léda, aurait été gardé par elle jusqu'à ce qu'il produisit Hélène et le dioscure PoUux (i).
M. Furtwangler pense que, dans la légende primitive, Némésis était la mère d'Hélène et que Léda aurait été après coup substituée dans oe rôle pour des raisons purement littéraires (2). Mais comment expliquer la fable originelle dans laquelle Zeus-cygne s'unit à Némésis-oie pour donner naissance à l'œuf des Dioscures ?
Le culte de Némésis fut très répandu chez les Egyptiens d'où il passa en Grèce. Cette déesse, redoutable personnification de l'inévitable destin et de la rigueur des dieux, avait, au rapport de Pline, quinze chapelles dans le labyrinthe et près des bords du lac Mœris, c'est-à-dire à l'entrée de l'enfer égyptien. Sans doute sacrifiait-on le cygne ou l'oie à cette justicière. De nombreuses représentations montrent que ces oiseaux et surtout l'oie étaient des oiseaux de sacrifice en Egypte (3). Mais on
(i) Art de Rossbach, ap. Roschbr. Lexikon, III, 117.
(2) Furtwangler. Coll. Sahouroff I, Inttod. Terres Cuites, p. 8-19, pi. LXXI.
(3) Lepsius. Denkmaler. Ab. II, bl. 125, 54, 10.
LES VIERGES MÈRES l33
n'en saurait inférer que cette abstraction personnifiée qu'était Némésis eût eue d'abord une forme totémique (i).
Je croirais bien plus volontiers que certains bas-reliefs d'autels (2) où l'on représentait les oiseaux du sacrifice (deux oies dans la circonstance), de chaqT^e côté d'un autel surmonté d'une forme ovoïde, aura donné naissance à la fable connue : l'autel devint l'œuf des Dioscures, les oies ou les cygnes. Jupiter et Némésis.
Il n'est guère douteux que cette fable soit en effet née en Egypte. La précision brutale des images qui la traduisent ne peut guère être considérée comme une invention purement grecque. Au reste, ce qui prouve que ces sortes de représentations sont vraiment indigènes en ce pays, c'est la force de persistance qu'elles y manifestèrent. S'il faut en croire M. Gayet, certains spécimens gréco-alexandrins sont de
(i) Il est fort probable que le culte de Némésis se greffa sur le culte de Seb qui est, en effet, un dieu-oie et passait pour avoir pondu Tœuf créateur. Il y a toujours totémisme à l'origine, mais ce n'est plus que totémisme indirect. — On peut, d'ailleurs, rapprocher de cette fable ce que nous rapporte Plinb des Amours de Glaucé la joueuse de guitare, avec un oison. H. N., 1. X, ch. XXII.
(2) WiLKiNsoN. Ciistoms and Manners of ancient Egypt, II, ch. X, p. 361.
l34 LES VIERGES MÈRES
date fort tardive et auraient ornés des églises chrétiennes. L'image dans laquelle M. Gayet a vu un faucon, pourrait bien être l'œuvre d'un faussaire (i) ; mais dans celle très authentique que l'on trouve dans Strygowski (2), il s'agit bien certainement d'un cygne. Un ange lui tient les ailes tandis qu'il couvre une femme (la Vierge Marie) nue et couchée et cherche à joindre son bec à ses lèvres (3).
Nous n'avons pas la prétention d'épuiser ici cette étude. Il nous faudrait alors expliquer pourquoi Zeus s'unit à la fille de Clétor sous forme de fourmi ; pourquoi Chronos aima la vierge Philyre sous forme d'étalon (4) ; pourquoi Prajapati prenait la forme d'un chevreuil pour obséder sa fille de ses assiduités; pourquoi Neptune s'incarnait en taureau pour pos-
(i) Alb. Gayet. L'art Copte, p. 107-108. J'en aï donné une reproduction dans Les Saints successeurs des dieux,
(2) Strygowski. Koptische Kunst. Le Caire, 1904, in-f*, p. 22, Ab. 26, n* 7279.
(3) Il ne faut pas s'étonner de ce grossier matérialisme des chrétiens d'Egypte. « S'il faut en croire les auteurs coptes, une fille de l'empereur de Constantinople s 'étant trouvée enceinte avant d'avoir été mariée, un concile d'évêques décida gravement que c'était par l'opération du Saint-Esprit. » E. Amelineau. Résumé de VHistoire d'Egypte, Paris, 1894, in-12, p. 214.
(4) Phérécyd. Fra., I, p. 70. La même chose se racontait du dieu indou Vivaswan qui s'unit sous cette forme à la vierge Sandja, La sciencç personnifiée, Harw., I, p. 51.
LES VIERGES MÈRES l35
séder la jeune Eolienne et en bélier pour séduire la fille de Bisaltus (i).
Nombre de ces fables s'expliqueraient sans doute par la migration des thèmes miraculeux relatifs à la naissance, mais greffés sur d'anciens rites totémiques ou sur d'antiques images liturgiques à représentations animales.
Les Semang nous montrent un cas de manducation animale greffé sur des rites du totémisme végétal : La future mère va à l'arbre, le plus proche qui soit, de l'espèce de son « arbre natal ». Elle le décore de feuilles odoriférantes et de fleurs, se couche dessous, tue l'oiseau, faisan argus, qui est porteur de l'âme et réside dans l'arbre et de ce fait conçoit (2). Il est fort possible ici que le récit de quelque théogamie animale venue d'une autre tribu ait provoqué l'addition de la manducation du faisan aux anciennes cérémonies de fécondation en l'honneur de l'arbre natal.
Je ne saurais préciser quelle fut la source de la légende grecque relative à l'union de
(i) Ovide. Métam., VI, 116-117. — Lang. Mythes, Cultes et Religions, p. 482-483. Ces histoires sont innombrables et l'on ne prétend pas en dresser ici un recueil complet.
(21 Année sociologique, X, 249-250, d'après Skbat and Blagden. The Pagan Races of the Malay Peninsula, London, 1906, in-8*, II, ig2t 216, 225. — Athénée parle des amours d'un paon avec une jeune fille, Deipnosophoi, 1. XIII, 30.
l36 LES VIERGES MÈRES
Phtiah avec Zeus sous forme de colombe (i).
En revanche, je ne serais pas étonné qu'on parvint un jour à rattacher à cette fable ou à son prototype, la tradition iconographique qui représente le Saint-Esprit sous l'aspect de cet oiseau lorsqu'il descend sur la Vierge Marie pour la couvrir de son ombre.
(i) Elibn. HisU Var., I, 15.
itéorologiques
Universalité du Totémisme. — Ce serait une étrange erreur de s'imaginer que les totems se rencontrent seulement parmi des plantes ou des animaux comestibles, comme tendrait à le faire croire la théorie de M. Frazer. Tous les êtres sont susceptibles d'être considérés comme les parents du clan, il suffit qu'ils puissent être regardés comme ayant une sorte de vie. Or, nous avons vu que les primitifs n'hésitent pas à traiter les rochers eux-mêmes comme des êtres animés. Dans ces dispositions, ils ne pouvaient manquer d'attribuer la vie aux divers météores. Ils les ont même fort souvent considérés comme des totems.
Le vent est adopté comme totem par les Wotgo balluk (Victoria N. O.) (i) et par les Creeks (Amérique) (2).
(i) Journal of the Anthropological Inslitute, XVI, 319. — Report of the SmiChsonian Instilulion for, 1883, p. S18.
(3) MoBCAH, At%c. Soc, p. 161. — Gatschet, Migration Ltgtnd of the Creek Indians, I, p. 155.
l38 LES VIERGES HÈRES
La pluie est apparentée aux Dierys (i) (Australie du Sud), aux Moquis (Amérique) (a), aux Damanas (Afrique) (3).
Les Miamis (Amérique) se considèrent comme des hommes-i^eige (4). Chez les Pouteouatmis, les membres de la tribu qui forment le clan de la Neige étaient brûlés, contrairement à ce qui se pratiquait dans les autres clans de cette tribu, parce qu'on croyait que, comme la neige vient d'en haut, de même aussi les corps des hommes-neige ne devaient pas être mis sous terre, mais traités de façon à pouvoir rejoindre la neige, leur parent des airs. « On avait un jour enterré un hommeneige et l'hiver suivant fut si long et la neige si abondante qu'on désespéra de revoir le printemps. Alors on eut l'idée d'exhumer le cadavre et de le brûler ; et voilà que la neige ne tomba plus, le printemps arriva tout d'un coup (5). >.
A Samoa, les nuages, l'éclair, l'arc-en-ciel, sont des totems (6). L'averse et l'éclair sont
(1) Journal Anthrop. Insl., XVI, 33 n.
(2) MoRGjiH. Ane. Soc, p. 179.
(3) AiTOKiisoN. Lake Ngami, p. 331.
{4) Frazsk. Le Totémisme, 1S9S, în-iz, p. 37.
(5) Frazbk. Le Tolimisme, 1898, in-ii, p. 55, d'après Rtlation des Jésuites, 1667, p. ig-Lettres idifianta, VI,
(6) TuRNiii. Samoa, p. »i, a? 35. 53. 59 =* 67,
les noms que donnent MM. Fison et Howit aux deux classes primaires de la tribu Kabera de Queensland (i).
En Australie, la tribu de l'Enconter-bay est apparentée au tonnerre (2). C'est également le cas de nombreux clans en Amérique, tels les Omahas, les Kans, les Winnebagos, les Potawatamies, les Sauks, les Renards (3).
Nous ne devrons donc pas nous étonner si certains peuples ont admis que le vent, la pluie et l'éclair pouvaient féconder les femmes ou leur procurer des enfants. Je me contenterai d'en donner quelques types :
Les fils des vents. — Les vents rapides et légers ont semblé aux anciens, pouvoir s'unir avec les animaux doués des mêmes qualités.
Ecoutez Virgile : « C'est surtout dans les cavales que les fureurs de l'amour sont terribles- Vénus elle-même les leur inspira, lorsqu'aux champs de Béotie, elles dévorèrent les membres du malheureux Glaucus. La chaleur les emporte au delà des sommets du Gargare, au delà des ondes bruyantes de l'Ascagne; elles franchissent les monts, elles traversent les fleuves. A peine les feux de l'amour se sont-ils allumés
(i> Joum. Anikrop. Insl., XIII, 336.
(3) A. W. Howit. The Native Tribet of Saua-East Aus iralia, Londrei, 19041 Ïn-S'. p. 186.
(3) MoBGAN. Ane. Soc, p. 155, 157, 167, 170.
dans leurs veines avides, au printemps surtout (car c'est au printemps que cette chaleur se réveille) elles s'arrêtent sur les cimes des rochers, et tournées vers le Zéphyr, elles recueillent ses douces haleines, et souvent, ô prodige I fécondées par son souffle seul, elles se précipitent à travers les rochers, les torrents et les vallées profondes (i) ».
Les savants ne sont pas moins affirmatifs que les poètes. D'après Pline « Il est certain qu'en Lusitanie, dans les environs de Lisbonne et du Tage, les juments, se tournant du côté d'où vient le Favonius, aspirent son souffle fécondant, qu'elles deviennent pleines et que les poulains qu'elles mettent bas sont extrêmement rapides à la course (2) ».
Le vent n'accorde pas seulement ses faveurs aux juments et aux cavales, mais aussi aux oiseaux. S'il faut en croire le grave Plutarque :
« Le yent même le vent peut du sein de la nue t Féconder les oiseaux avant que soit venue c L'époque de la ponte (3)
Enfin nul n'ignore que le vent du printemps
(i) Virgile. Géorgiques, III, 266-276.
(2) Pline. H. N., VIII, 67. Voir également S. Aug. Civ. Dei, XXI, 5.
(3) Les Symposiaques ou les Propos de Table, lîb, VIII, art. I, § 3.
avait une épouse. Chacun connaît ces beaux vers d'Ovide :
(( J'étais Chloris, moi qu'on appelle Flore : C'est ainsi que mon nom d'origine grecque a été corrompu par la prononciation latine.
J'étais Chloris, nymphe de cette heureuse contrée, où les hommes autrefois connurent des jours fortunés. Parler de ma beauté coûterait à ma modestie ; mais elle valut à ma mère un dieu pour gendre. C'était au printemps; j'errais au hasard; Zéphyre m'aperçoit, je m'éloigne ; il me suit, je fuis ; mais il fut le plus fort (i) ».
Tous ces récits où le vent de printemps Zéphyre ou Favonius jouent le rôle de procréateur, se rattachent évidemment à un culte printanier et les Floralia (28 avril — 3 mai) n'étaient pas seulement la fête de Flore, mais de Zéphyre.
Sur le temple octogone des vents, ce dieu est beau, jeune, frais, presque nu et il glisse dans le vague des airs. Couronné de fleurs, avec les ailes d'un papillon, il vagabonde portant partout avec lui, la fécondité. Aussi les fêtes qu'on célébrait en son honneur auraientelles pu justement s'appeler les fêtes de la fécondité. Chacun sacrifiait alors à ce dieu et
(i) Ovide. Fastes, V, 195-202.
les prières qu'on lui adressait devaient être singulièrement apparentées entre elles : Couvre la terre de verdure et multiplie les plantes de mon jardin. Protège les nids et emplis-les de pépiements. Fais que mon écurie s'enrichisse d'un poulain nouveau. Donne-nous, avec l'amour du cœur, la virilité des reins. — Les Floralia étaient fort licencieuses et il est à croire que les suppliants devaient être d'actifs collaborateurs du dieu mignon aux ailes diaprées. Vers février de l'année suivante, les fils du Zéphyre ne devaient pas être rares.
Un tel culte d'origine agricole et saisonnière était certainement antérieur à l'histoire allégorique que nous rapporte Ovide et même aux légendes qui nous parlent des fils mythiques de Favonius ou de Zéphyre.
Le monde gréco-romain n'est pas seul à avoir professé de semblables croyances. De Héra, enceinte par l'œuvre du vent et mettant au jour Héphaistos, on peut rapprocher la vierge Ilmarinen ou Ilmatar qui engendra le héros finnois Vainamoïnen sous les caresses du vent d'Est (i) et Wenohah qui, fécondée par le même vent, donna le jour à Michabo, le héros algonquin plus connu sous le nom de Hiavatha (2).
(i) Kalevàlat Runes, XLV et L.
(2) Brinton. Americ. Hero-Myth., Philadelphia, 1882, p.
Les femmes Aruntas (Australie Centrale) s'enfuient devant les tourbillons de poussière très fréquents à certains moments de Tannée, par crainte de devenir enceintes (i). Evidemment celles qui désirent enfanter, au contraire, peuvent se jxyrter au devant de la rafale. Les Binhyas de l'Inde prétendent descendre du vent (2). Suivant les habitants de Lampong, les femmes de l'île voisine d'Engano (Indonésie) ne conçoivent jamais que par le fait du vent (3).
Des fils de la pluie. — <( Les Pimas de la Californie incontestablement apparentés par la langue, et, sans doute aussi par leur système de civilisation aux Mexicains proprement dits, nous racontent que dans les temps les plus reculés, une jeune vierge, d'une beauté remarquable, habitait les bords d'un lac ondoyant sur l'emplacement où se trouvent aujourd'hui les ruines de Casas Grandes. Elle n'aimait personne et prétendait rester fille. Une sécheresse siuirint qui menaçait de faire mourir la tribu de faim. Celle-ci donna à ses concitoyens des grains et des provisions qui ne s'épuisaient
(i) Spencer et Gillbn. Native THbes.
(2) A. Lang. Mythologie, p. 72.
13) A. Van Gbnnep. Lucina sine concubitu dans Revue des Idées, 1904, I, 556, Marsden W. The history of Sumatra, containing an account of the Government, Laws, Customs, etc., London, 181 1, in-8*, p. 297.
pas plus que ses libéralités. Un jour qu'elle dormait, un orage éclata et une goutte de pluie vint tomber sur sa poitrine. A l'instant même, la jeune fille se trouva enceinte d'un fils qui, plus tard, devint le constructeur de Casas Grandes (i) ».
Les indigènes d'Oraïbe regardent également leur Montezuma comme né d'une vierge rendue grosse par la pluie (2).
On est assez embarrassé pour expliquer l'origine de semblables histoires. Il est remarquable qu'elles soient nées en des pays où les divinités pluviales sont les divinités principales. Elles doivent se rattacher à leur culte. La pluie, dans ces régions montagneuses, a beau être fréquente, les pentes d'écoulement sont si rapides, le sol est tellement aride que l'indigène, comme sa terre, sont toujours assoiffés. Les rites qui semblaient devoir amener la pluie et éloigner la sécheresse durent être considérés aussi comme propres à favoriser la conception en éloignant la stérilité. Tout
(i) H. DE Charbncey, Loc, du, p. 235, d'après Albert Emory. fiotes of a tnilitary record from Leawen-Worth in Missoury to San Diego in CaUfornia dans Senat's Documents, Washington, 1849, p. 82-83.
(2) M. G. Thompson. The Puehlos and their inhahitants, p. 331. — Bancroft. The Native Races of ihe Pacific States of North America, London, 1875, T. III, p. 175, note.
LÉS Vierges mèrei^ 14S
cela n'est qu'hypothèse, mais fort vraisemblable.
Les traditions en honneur dans le pays des Hottentots peuvent prêter à des considérations analogies. Après la fête de leur puberté, les jeunes filles doivent courir nues sous la pluie du plus prochain orage. L'eau, en tombant sur tout leur corps, les rend fécondes et leur assure une abondante postérité (i).
D'après un conte des tribus altaïques de la Sibérie méridionale, on s'aperçut qu'une jeune femme qui venait de se marier était déjà enceinte. Interrogée, elle répondit qu'elle avait ramassé un morceau de glace tombé en même temps qu'une pluie céleste et que l'ayant bu, elle avait trouvé deux grains de froment qu'elle avait mangé. Au bout du temps ordinaire de la grossesse, elle mit au monde deux jumeaux (2).
Les descendants de la foudre et de V éclair.
— Ching-Mou vit une grande lueur de la foudre autour des étoiles boréales; elle en fut émue, conçut, et, après vingt-quatre mois, mit au monde Hoang-Ty sur la colline de l'Eternité. Le nom de Hoang-Ty est aussi Hiong :
(i) Hahn. Tsuni'goam, 87.
(2) Radloff. Proben der Volks IHteratur der Turkischen
Siamme Sud, Sibiréens, St-Petersburg, 1866, I, 204.
Ours, à cause de ces étoiles qui ont toujours porté le nom d'ourse (i).
Il n'est presque rien dont on n'attribue l'invention à Hoang-Ty. Son œuvre civilisatrice une fois accomplie, d'aucuns prétendent qu'il est monté sur le dragon et s'en est allé au ciel (2).
Le taureau Apis, adoré à Memphis et qui n'était autre qu'une forme d'Osiris, naissait d'une génisse vierge fécondée par une lueur descendue du ciel (3), rayon lunaire suivant les uns (4), éclair ou feu céleste suivant les autres (5). Et, chose curieuse, cet Apis a sur
le dos l'image d'un aigle (6).
« Aigina, fille du fleuve Asopos, est enlevée
par Zèus changé en aigle, d'après d'autres en
feu ; il la transporta et la cacha dans l'île qui
prit plus tard le nom d'Egine. De cette union,
naquit Eaque, le plus pieux des hommes, plus
tard juge aux enfers (7) ».
(i) p. DE Prémare. Vestiges des principaux dogmes chrétiens, Paris, 1878, in-8*', p. 433.
(2) De Prémare. Loc cit., p. 434. Chez les Finnois, la déesse Nechkindé-Tevter sous Tinfluence d*un simple regard de son père Chkaï, véritable dieu soleil, enfante Pourgfuiné- Paz, le dieu de l'éclair. M. Mullbr, Nouvelles Etudes de Mythologie, Paris, 1898, in-8', p. 176.
(3) Hérodote, III 28.
(4) Plutarque. Symposia., liv. VIII, quest. I, § 3.
(5) PoMPONius Mêla, lib. I, cap. 9.