‹ Les Vierges RussesChapitre 17 sur 63 · LA VIERGE RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

LA VIERGE RÉVOLUTIONNAIRE

Le prince Siline tira sa montre.

•*” Une heure! Wanda Kryloff doit arriver dans un instant. C’est un grand caractère. A mon avis, et c’est aussi celui de Padlewsky, nous devons l’admettre dans le comité, en raison des services qu’elle peut rendre à la cause.

— Une jeune fille de vingt ans, objecta Narkileff, belle comme la princesse, peut aimer d’un moment à l’autre ; et qui nous répond de sa discrétion vis-à-vis de celui

qu'elle aimera? N’est-ce pas exposer un peu légèrement les secrets du comité ?

— On voit bien, s'écria Padlewsky, que vous ne connaissez pas Wanda Kryloff! Non seulement elle est belle comme une héroïne de roman, mais elle en a toutes les perfections morales. Il n'est pas d’esprit plus élevé, d'âme plus noble que la sienne. Elle sera d’ailleurs liée à nous par un secret de famille.

— Ah! repartit Poloutkine, vous raisonnez, mon cher Padlewsky, avec votre exaltation ordinaire. Les femmes sont des êtres faibles, versatiles, et en matière de sentiment. . .

*— Gomment! docteur, s’écria Padlewsky indigné, c’est là le jugement que vous portez sur les femmes? Sous prétexte, sans doute, que leurs ; chairs sont plus molles que celles de l’homme, vous pensez qu’il en est de même de leur nature morale? Si leurs muscles sont moins vigoureux, leurs nerfs sont plus résistants, capables d’efforts plus continus. Oui, je prétends que la femme, soutenue par une exaltation cérébrale, est plus forte que l’homme le plus robuste. Elle accomplira des actes de courage devant lesquels nous faiblirions.

— Est-ce à nous d'ailleurs, reprit Siline, qui les voyons à l’œuvre chaque jour, de douter de leur persévérance et de leur énergie? .Elles se montrent nos égales en dévouement, en intrépidité, et nous devons les traiter comme telles*

— J’ai présenté Wanda Kryloff. Je réponds d’elle sur ma tête, dit Padlewsky.

Au même instant, Sophron rentrait et introduisait Wanda, qu’il venait de rencontrer dans le souterrain.

Elle tendit la main au prince et à Padlewsky.

— Mais, s’écria- t-elle, je connais aussi ces messieurs; je me rappelle les avoir vus au cercle. Ce sont nos amis Narkileff, Komoff et Poloutkine.

Puis elle jeta un regard circulaire sur la pièce dans laquelle elle venait d’entrer.

— Vous le voyez, dit Padlewsky en riant, vous êtes ici dans 1 antre du diable. C’est ici que se trament les plus noirs complots, que se confectionnent les articles les plus incendiaires de la presse souterraine (I). Vous vous attendiez, n'est-ce pas? à une mise en scène effrayante, à des tentures rouges et noires, tout au moins à des chaussetrapes avec vue sur l’enfer. Eh bien ! non, voilà tout simplement la salie du comité révolutionnaire, et je vous présente les cinq grands conspirateurs qui prétendent bouleverser un empire de cent millions d’hommes.

En effet, dit Wanda un peu remise de sa surprise cela ressemble peu à l’idée que je me formais de cet effroyable comité.

T»u0 avez entendu paner, reprit Silïne, de l’initiation un peu théâtrale de la franc-maçonnerie. Nous pensons, nous, que les circonstances sont trop graves pour nous amuser à de semblables puérilité^. A quoi bon des épreuves? Nous n’admettons parmi nous que des personnes incorruptibles dont le caractère nous soit absolument connu. Les traîtres, nous les tuons. C’est ainsi que^ït de PéJir Nikonoff. Si terribles que paraissent de semblables arrêts, ils sont nécessaires pour empêcher les délations, sauvegarder notre sécurité personnelle, et surtout assurer la réussite de nos projets. Vous sentez-vous Wanda Kryloff, laforce nécessaire pour garder nos secrets *> En parlant ainsi, le prince attachait fixement son regard sur celui de la jeune fille. Il ne put y surprendre ni agitation m effroi; il y découvrit, au contraire, une inflexible resolution.

Elle répondit simplement :

— J’ai la force, la volonté et la foi : la force de garder un secret, la volonté d’agir, la foi au succès. A cette

cause juste, je suis prête à sacrifier ma position, ma fortune et ma vie.

uaux tersbourg, presse souterraine tous les jour-

naux révolutionnaires qui se publient secrètement.

— Il nous importe de savoir, demanda le prince à Wanda, quels sont les mobiles qui vous ont jetée dans le mouvement socialiste.

— Le sentiment de justice, répondit Wanda, la pitié pour les victimes et les opprimés, la haine des bourreaux et des oppresseurs. Comme mobile personnel, de sombres souvenirs qui ont plané sur toute ma jeunesse.

— Je vais encore yous adresser une question, reprit Siline, qui peut-être vous semblera indiscrète ; mais vous comprendrez facilement l’importance que nous devons y attacher : Aimez-vous et pensez- vous au mariage?

— Je ne pense pas au mariage, dit-elle, et, quels que soient les entraînements de mon cœur, ma volonté saura les dominer. Je comprends que les apôtres se doivent tout entiers à leur apostolat. Je ne consentirais à me marier qu'avec un homme qui partagerait mes idées et serait résolu au même dévouement, aux mêmes sacrifices.

“*■ Il faudrait plus encore, c’est-à-dire renoncer au mariage, qui est incompatible avec la haute et vaste mission que nous voulons accomplir. Yous engagez-vous à rester dans le célibat jusqu’au triomphe de la révolution?

— Gui, jusqu’à l'affranchissement du peuple russe.

— Vous êtes prête à le jurer? dit Siline, qui, en sa qualité d’ancien conspirateur, avait conservé le préjugé du serment , aujourd’hui repoussé par les socialistes russes, comme contraire au respect qu’ils professent pour la liberté de chacun.

— Je le jure, répondit la jeune fille, qui immola son cœur comme elle avait tout à l’heure immolé sa vie, avec la même résolution calme, avec la même abnégation sublime.

— Alors, Wanda Kryloff, comme nous avons entière confiance en vous, je vous propose, au nom des cinq membres du comité ici présents, et de deux absents qui ratifient à l’avance ce que nous aurons fait, de vous admettre dans notre comité, où l’élément féminin n’est

pas encore représenté, et de prendre part à nos délibérations intimes.

— Cependant, permettez-moi à mon tour une question, dit Wanda. Etes-vous sûrs, en m’admettant ainsi dans vos délibérations, de n’avoir pas pris un peu trop en considération mon rang et ma fortune ? Ainsi Katia Lawinska est une femme hors ligne qui a déjà donné à la cause de nombreuses preuves de son dévouement. Elle est instruite, in telligente, c’est un caractère héroïque ; et cependant vous n’avez pas songé à elle.

— Ces réflexions vous honorent, repartit Woldemar Siline, et montrent l’élévation de vos sentiments. Mais, dans la période de lutte que nous traversons, nous devons considérer, outre le mérite personnel, l’importance du concours que nos adhérents apportent à la cause révolutionnaire. Si nous admettions dans le comité Katia Lawinska, il faudrait en admettre un grand nombre d’autres, toutes héroïques. Or, pour que notre secret soit sûrementgardé, nous sommes obligés de restreindre le comité. Tous les membres de la société sont absolument dévoués à l’œuvre ; beaucoup sont riches et occupent de hautes positions ; mais nous n’admettons dans le comité que ceux qui peuvent rendre des services exceptionnels.

— A côté de vous tous, je me sens bien faible et bien petite.

— Vous avez le pouvoir irrésistible de la beauté. Vous pouvez gagner à nos idées des hommes dont nous avons absolument besoin pour la réussite de nos projets.

•— Je ne sais, dit Wanda, si mon caractère se pliera aisément au rôle que vous m’assignez. Cependant, ce soir même, j’ai essayé.

Elle leur raconta alors sa conversation avec Alexis Vérénine, et la connaissance qu’elle avait faite du prince Stackelberg.

— Mais c’est là, s’écrièrent les conspirateurs, un résultat fort important. Si vous pouviez amener à nous ce jeune prince attaché à la troisième section...

— ^ire un révolutionnaire de cet Allemand systématique, s’écria Wanda, cela me paraît fort difficile; mais avant d’accepter le rôle que vous m’assignez, permettezmoi encore de vous soumettre un plan que nous avions formé, Katia et moi, un plan que nous caressons depuis quelques mois déjà et qui n’attendait que votre approbation. C’est vous, Padlewsky, qui m’avez envoyé Katia. Elle a quitté la maison paternelle plutôt que d’assister au spectacle que lui donnait son père, devenu le bourreau de ses compatriotes. Eh bien ! moi, dans la maison de mon père, j’assiste à un spectacle analogue. Autrefois, il faisait fouetter ses serfs; aujourd’hui, il exténue ses ouvriers, exploite leur travail et leur misère. Malgré l’affection qu’il me porte, je n’ai aucun empire sur lui. Au contact d’une société corrompue, il a perdu toutes les notions de justice et d’équité. Il se croit de bonne foi d’une race supérieure à ces hommes, qu’il traite en bêtes de somme. J e n’ai pas le courage de le condamner, parce qu’il est mon père ; mais ses principes autoritaires me révoltent à chaque instant. Assister plus longtemps à ce spectacle est au-dessus de mes forces. J’avais donc projeté de me « simplifier, j> comme l’a fait Katia, et d’embrasser l’apostolat. Comme tant d’autres jeunes apôtres, nous voudrions pénétrer dans les fabriques et dans les chaumières; nous avons résolu d’apprendre un métier, et nous sommes impatientes de nous mettre à l’œuvre. Dans la Russie méridionale, il existe de nombreuses associations agricoles et industrielles. Nous voudrions nous engager comme simples ouvrières dans ces artels, afin de prêcher à nos associés l’évangile nouveau. .

En parlant ainsi avec simplicité, mais avec l’enthousiasme intérieur d’une conviction forte, Wanda était superbe. Son regard inspiré, sa voix vibrante et sympathique fascinaient ses cinq auditeurs.

— Vous serez la libératrice de la Russie, s’écria Sophron Komoff.

— Sans doute, repartit Siline, un tel rôle est noble et

grand ; mais je crois que votre mission peut être plus utile, plus profitable à la cause. Nous avons, pour les classes ouvrières, des propagandistes intrépides. En ce moment, ceux qu’il faut attirer à nous, ce sont les membres de la haute société pétersbourgeoise. C’est parmi la noblesse même, dont nous voulons abolir les privilèges, qu’il importe de recruter des adeptes. Il nous faut des intelligences au cœur de la place, voilà pourquoi je vous désignais ce rôle.

— Je l’accepterai, répondit Wanda, malgré ma répulsion pour ce rôle de coquette, qui entraîne toujours de la duplicité.

— Les opprimés sont obligés de recourir à la ruse. La ruse est une arme de guerre, et la guerre est déclarée.

Wanda se rendit.

— Ainsi, reprit Narkileff, d’après le rapport que vous a fait le comte Vérénine, l’empereur ne tiendra aucun compte de notre déclaration de guerre?

— C’est son avis.

— Nous nous y attendions, dit Sophron Komoff.

— Alors, ajouta Poloutkine, il faudra, dans notre prochain numéro, reproduire notre adresse au tzar, et commenter en termes énergiques la faiblesse de ce monarque qui, depuis vingt ans, promet des réformes sans les donner jamais.

En ce moment, Korolef entra, apportant des épreuves.

— Voulez-vous reconduire la princesse? dit Siline.

— J’ai acquis la certitude, répondit Korolef, que la maison du quai est épiée. Nous allons donc sortir de l’autre côté.

Il était deux heures du matin.

Page 1