LE CERCLE
Wanda sortit du souterrain par une voie tout opposée à celle qu’elle avait suivie pour y entrer. Korolef la reconduisit jusqu’à son traîneau.
Fœdor, impassible, immobile, malgré l’intensité du froid, attendait, parlant doucement au steppeur pour maîtriser ses impatiences.
En moins de cinq minutes, ils se trouvèrent en face de la haute maison où Katia était entrée une heure auparavant.
— Va m’attendre sur le quai, dit-elle à Fœdor.
Fœdor repartit aussitôt.
Elle s’approcha du dvornik, car, en Russie, les dvorniks veillent au dehors et non dans le fond d’une loge.
Voulez-vous m’ouvrir?
— Qui demandez-vous ?
— Alexandre Lazareff, lithographe.
Le dvornik, engourdi par le froid et le vodka (1), se secoua et ouvrit,
Wanda passa sous la haute porte cochère, monta trois étages et sonna à une porte.
Un guichet dissimulé dans la boiserie s’abaissa et un œil explora le palier et l’escalier.
Wanda se nomma.
Aussitôt les verrous grincèrent et la porte s’ouvrit.
La princesse pénétra alors dans une petite antichambre dont l’aménagement rappelait celui d’un bureau ou d’une caisse, et où se trouvait un second guichet.
— C’est Wanda Kryloff, dit-on de l’intérieur, et aussitôt on introduisit Wanda dans la salie des réunions.
(1) Eau-de-vie de grain.
' IBS VIERGES RUSSES. ■ 47
Cette pièce était assez spacieuse, éclairée par des lampes suspendues au plafond. Les tables de travail avaient été transformées en tables à thé, sur lesquelles se trouvaient des samovars (1) et des verres, car en Russie on prend généralement le thé dans des verres. Sur ces tables étaient jetés des livres, des journaux, des brochures.
Une cinquantaine de personnes étaient réunies dans cette salle, qui prenant du thé, qui lisant des journaux, qui écrivant ou causant.
On causait surtout, chacun de son côté, caria réunion, ce jour-là, n’avait rien de général. C’était une de ces réunions intimes et journalières qui se tiennent, tantôt chez 3 'un, tantôt chez l’autre, afin de dépister la police, et où on lit les lettres des amis, les feuilles prohibées, où l’on commente les actes du gouvernement. Quand un membre du cercle a une communication importante à faire, il réclame un instant de silence, et toute l’assistance l’écoute avec recueillement. v
C’était un de ces cercles qui pullulent maintenant à Pétersbourg et dans toutes les villes de l’empire ; car depuis une année le mouvement socialiste russe semble être entré dans la période aiguë.
Voilà cinquante ans que le mouvement a commence et que la classe intelligente et éclairée lutte contre le césarisme.
Après la mort de Nicolas, la lutte s’accentua. L’acte de l’émancipation fut plutôt une résultante de l’opinion de la nation qu’une manifestation spontanée de la volonté impériale. Alors le peuple russe, qui est un peuple jeune, fit un bond prodigieux. Son but, ce n’étaient point les réformes mesurées, insignifiantes, que projetait le débonnaire Alexandre: c’était une vraie et profonde régénération sociale. Vouloir faire de cette Russie asservie, ployée sous le joug religieux et gouvernemental, une nation libre, dénote chez les révolutionnaires russes une
(1) Bouilloires à thé.
étrange audace, une force très puissante, qui ne ressemble en rien à l’opportunisme des nations occidentales. Pour réaliser de grandes choses, il faut en vouloir de plus grandes encore. Le mouvement russe présente donc un aspect colossal, non seulement par le nombre de ses partisans et les monstrueux abus qu’il prétend réformer, mais encore par son grandiose radicalisme et par l'héroïsme de ses apôtres.
« Le trait distinctif de ce mouvement, dit Hertzen, c’est une émancipation tragique de la conscience, une négation implacable. »
Doué d’une grande sagacité, d’une logique absolue, le Busse s’affranchit brusquement, complètement, de la religion et des préjugés de ses pères. De là ce nom de nihilistes, sous lequel on se plaît à désigner tous ces esprits indépendants ; mais, en réalité, il n’existe pas en Russie de nihilistes proprement dits. Ce sont des philosophes politiques, libres penseurs ou humanitaires, qui poursuivent un généreux idéal : l’affranchissement et le bonheur du peuple russe.
Ils ont été si opprimés , si malheureux depuis si longtemps, qu’ils ne peuvent se contenter aujourd’hui d’une demi-liberté. Aussi, jamais la Russie ne sera-t-elle juste-milieu, car il y a chez les Russes comme une fougue barbare qui les emporte aux extrêmes. Le feu qui les soutient ne peut être éteint ni dans le sang ni dans les glaces de la Sibérie, ni dans les profondeurs des mines et des cachots. Il y a pour la pensée un degré de maturité, où elle ne se laisse plus garrotter par les liens de la censure et par des considérations de prudence. La propagande alors devient une passion.
L’agitation grandit donc de jour en jour. Les cercles socialistes, déjà bien nombreux dans les dernières années, se sont encore multipliés. Ils embrassent maintenant presque toutes les classes intelligentes de la- population urbaine.
Et cependant la troisième section de la chancellerie de
l’empereur a pour mission spéciale de représenter l’œil impérial qui voit tout, l’oreille impériale qui entend tout. Gomment, avec les moyens aussi énergiques qu'arbitraires dont elle dispose, n'a-t-elle pu encore fermer tous ces cercles, découvrir tous ces propagandistes, emprisonner tous ces conspirateurs? C'est qu’il lui faudrait des agents dans chaque maison, dans chaque famille, attendu que maintenant il n’est pas de maison ni de famille qui , ne recèlent des révolutionnaires.
LorsqueWanda entra, elle trouva, assis à une table près de la porte, Katia et Raymond, qui l’attendaient.
Raymond était très pâle; mais quand il la vit, une vive rougeur colora son visage.
— Ah ! enfin l s’écria-t-il en l’abordant.
— Quoi donc ? fit-elle étonnée.
— Voilà une demi-heure que nous sommes dans l’angoisse.
— Et pourquoi ?
— Sortir ainsi seule au milieu de la nuit !
— Eh bien?
— Si l’on vous attaquait !
— Homme pusillanime et de peu de foi, dit Wanda, railleuse. En bravant la police russe, ne bravons-nous pas un danger bien plus terrible que celui d’une attaque nocturne ?
— Votre intrépidité m’épouvante.
— Vous oubliez, monsieur le Français, que les femmes russes qui veulent la révolution n'ont rien de commun avec vos petites maîtresses parisiennes.
— La Russie ne sera sauvée que par nous, ajouta Katia ; et il faut que nous soyons à la hauteur de notre mission.
— Vous avez raison,: dit Raymond ; mais alors votre vie n’en est que plus précieuse, et c'est pourquoi j'implore la permission de la protéger.
— Trop Français, trop galant, fit Wanda en souriant. Nous corrigerons cela.
Mais en même temps elle adressait à Raymond un regard plein d'une reconnaissance émue.
Sous ce regard, Raymond se sentait perdre contenance. Heureusement, on venait de s’apercevoir de l’arrivée de la princesse, et l’on commençait à l'entourer.
Les assistants semblaient appartenir à toutes les classes de la société. C’étaient des jeunes gens pour la plupart Les uns portaient l’habit bourgeois, un grand nombre, les vêtements râpés, négligés, de l'étudiant, d’autres, la livrée du travail. Les femmes étaient nombreuses. Riches ou pauvres, étudiantes ou nobles, elles étaient vêtues avec une extrême simplicité. Tous ces visages étaient intelligents et résolus.
Un étranger eût été surpris de la fraternité sans emphase comme sans trivialité qui régnait entre tous les membres du cercle. L’ouvrier y était dans la plus parfaite égalité avec le prince ; car dans cette réunion se trouvaient deux princes, un certain nombre de tschinnovniks(l), et trois membres du clergé blanc (2). Aucune morgue, une grande simplicité sans affectation.
On discourait ce soir-là avec animation de l’événement du jour: le général Trépoff, chef de la police, en passant l'inspection de la prison préventive, avait remarqué un prisonnier qui restait devant lui la tête couverte. Injonction sévère d'avoir à se découvrir. Refus formel du prisonnier.
Trépoft, furieux, avait ordonné que le récalcitrant recevrait cent coups de verges,
Cent coups de verges pour une infraction à la politesse !
Le condamné s’appelait Bogoïuboff. Il avait signé des articles qui dénonçaient les turpitudes des grands, les cruautés de la police secrète, qui réclamaient l’abolition de tous les abus, la suppression des hauts fonctionnaires,
(1) Qui a un tsclunn, un grade,
(2) En Russie, le clergé blanc correspond à notre clergé séculier
et le cierge noir à notre clergé régulier. 6
LES YIEROES RUSSES. - 51
des gros traitements et des somptueux uniformes. Mais ce nJétait point là ce qui avait motivé ce traitement infamant, atroce; dans ce pays de servilisme, ce qui surtout avait exaspéré Trépoff, c’était que Bogoluboff avait refusé de s’incliner devant le chef de la police.
Bogoluboff avait osé résister àTrépoff. C’était un héros, on devait le venger. Mais quel châtiment méritait ce fonctionnaire qui avait soumis à une pareille humiliation un écrivain d’une haute valeur morale et intellectuelle ?
L’indignation débordait. Tout le monde parlait à la fois; le cri dominant était : vengeance!
Seule, une femme ne parlait pas. Accoudée sur une table, elle regardait, elle écoutait et souriait d’un sourire amer et triste.
Ses yeux étaient sans éclat, ils semblaient regarder en dedans. Dans son visage, insignifiant au premier abord, un examen plus attentif faisait découvrir une singulière expression de force, de résolution, ou plutôt d’obstination dans l’idée. Elle avait la main large, courte, énergique.
Sa mise révélait une complète indifférence en matière de toilette.
Katia Lawinska, l’apercevant, alla s’asseoir à côté d’elle.
—— Gomment ! c est vous, "Véra Zassouîitch ? 11 y a bien longtemps que nous ne vous avons vue.
— J’ai beaucoup travaillé. Je viens de passer mes examens de médecine,
— Et maintenant ?
— Je travaille pour la cause.
— A votre avis, que mérite ce Trépoff ?
— La mort.
— Mais la difficulté est de trouver un homme qui veuille se charger de l’exécution.
— A défaut d’un homme, une femme peut faire la besogne.
— La feriez-vous ?
— Si personne ne la fait.
Toutes ces réponses étaient articulées (Tune voix brève et ferme. *
Cependant, Wanda avait remis de la part de Korolef à Alexandre Lazareff les épreuves de la gazette secrète.
On réclama le silence, qui s’établit aussitôt. La correspondance excita au plus haut point l’intérêt de l’assemblée. L’exécution du traître Niconoff surtout causa une vive émotion.
— Il est temps, en effet, dit Lazareff, d’entrer dans le domaine de l’action. Voilà assez longtemps que nous nous cachons. Alors qu’on n’est pas sûr de briser la léthargie à coups de tocsin, il ne suffit plus de chuchoter la vérité à l’oreille. Dans le procès des 1 93, l’intrépide Myschkine et ses coaccusés ne viennent-ils pas de nous donner un grand exemple ! Ils savaient quelle terrible condamnation les attendait, et cependant ils n’ont pas hésité à proclamer hautement leurs convictions. Ils ont été superbes d’audace et de courage. Tous, nous sommes las de cet esclavage, de ce régime infernal qui, depuis trop longtemps, nous accable de prostration morale et de mortelle atonie. De l’audace et toujours de l’audace ! telle doit être aujourd’hui notre devise. Nous devons frapper nos ennemis de stupeur, soit par des actes inattendus, foudroyants, comme l’exécution de Niconoff, soit par des manifestations de doctrines, comme l’a fait Myschkine. Donc, le moment est venu de nous déclarer, de nous faire connaître, nous et la cause que nous défendons. Trépoff, en condamnant aux verger Bogoluboff, nous a outragés tous. Le sang peut seul laver un semblable affront.
Véra Zassoulitch se leva et, surmontant sa timidité naturelle, prit la parole :
— Mais là, dit-elle, n’est pas le seul crime de Trépoff. N’est-ce pas aussi par ses ordres qu’on nous pourchasse, qu’on nous emprisonne?
— Je l’ai vu à Varsovie, ajouta Katia, alors qu’il était grand maître de police de cette ville ; il persécutait, traquait les patriotes, comme aujourd’hui les socialistes.
— Laisserons-nous impunis de pareils attentats? reprit Véra.
Non, non l s’écrièrent tous les assistants.
— Eh bien I proposa Lazareff, d’un air sombre et résolu, que les hommes ici présents tirent au sort, et celui que le sort désignera nous vengera de ce grand criminel.
Je demande à compter parmi les hommes, dit Véra
Zassoulitch en s’avançant.
Cependant d’autres motions se produisirent: il fallait réfléchir, s’entendre avec d’autres cercles, prendre leur avis.
On se sépara donc sans avoir rien résolu.
LE PRINCE KRYLQFF
Quand Wanda et Katia rentrèrent à l’hôtel, il était quatre heures du matin.
A leur grande surprise, au lieu du silence et de l’obscurité qu’elles s’attendaient à rencontrer, elles aperçurent de la lumière et de l’agitation partout. Qu’était-il arrivé ?
— Ah! Sïatelstwo (1), que les saints me protègent! s’écria le dvornik, le prince est comme fou. Il a appris que Votre Excellence était sortie. 11 nous a tous battus ; il veut tous nous chasser pour vous avoir laissée sortir sans le prévenir.
Les jeunes filles se regardèrent.
(1) Excellence, ouplus littéralement votre éclat, votre scintillement. Se dit en parlant aux puissants personnages, hommes ou femmes.
IÆS VIERGES RUSSES*
’ — Que faire ? Gomment se présenter en ce moment devant lui?
— Le prince est levé? demanda Wanda.
—Je crois bien ! Il demande toutes les minutes si Votre Excellence n’est pas rentrée.
— Où est-il ?
— Dans le boudoir de la princesse.
— Attends-moi, chère Katia ; je préfère affronter seule sa colère.
Elle monta résolument l’escalier de marbre qui conduisait à son appartement.
En entendant du bruit, le prince avait ouvert la porte.
Il était pâle, ses traits étaient contractés par une colère folle.
— D’où viens-tu ? dit-il d’une voix suffoquée.
— Si vous le permettez, mon père, je ne vous le dirai que demain; car, en ce moment, vous n’êtes pas en état de m'entendre.
— Parle tout de suite, je le veux.
^ — Pour vous répondre, il faut que j’en obtienne l’autorisation. C'est un secret qui ne me concerne pas seule.
‘ — Une autorisation pour me répondre ? Un secret pour moi, ton père?
Il haletait.
' Wanda connaissait ces terribles colères ; mais elle ne tremblait pas.
— Parleras-tu ? Je le veux ! et tu sais bien qu'on ne me résiste pas.
Wanda se taisait toujours.
Le prince s'avança, menaçant; puis, tout à coup, domptant sa fureur, il adoucit sa voix.
— Tu sais, ma fille, que je t’aime plus que tout au monde. Je t'en prie, ne m’irrite pas ; j'aurais peur, dans un accès de folie, de m’oublier jusqu’à... Dis-moi, mon enfant, d'où viens-tu ?
— Je ne puis mentir à mon père, répondit Wanda, et je ne puis non plus dévoiler un secret que j’ai promis de garder. Je vous en conjure, ne me questionnez pas.
— Tu as un amant, malheureuse ! s’écria le prince.
U frappa du poing sur un guéridon, qui vola en éclats.
— Si tu ne me réponds à l’instant, je te briserai comme cette table.
— Attendez jusqu'à demain, je vous en prie : je suis fatiguée, permettez-moi d’aller me reposer.
— C’est cela ! le temps d'inventer une fable pour me tromper ! Je veux savoir et je saurai, quand je devrais t'enfermer jusqu’à ce que tu parles.
Devant cette menace, la fierté de Wanda se révolta.
— Faites ce que bon vous semblera. Je ne parlerai pas.
Impassible, elle s’adossa à la muraille et se croisa les bras. v
Alors, le prince, ivre de fureur, s’avança vers elle et la souffleta,
•“Tiens! fille de chienne, tu me rappelles ta mère. Et s’il t’arrive encore de sortir pendant la nuit, je te mettrai sous les verrous.
— Comme ma mère, dit Wanda en attachant sur son père un regard plein de révolte et de tempête.
En entendant ces paroles, dominé par ce regard, le prince hésita un moment, et soudain, comme si quelque terrible souvenir l’eût terrassé, il dit d’une voix caverneuse, épouvantée :
— Comme ta mère.
Devant l'attitude hautaine et méprisante de sa fille, il baissa la tête et s’éloigna.
Wanda resta un instant comme clouée à la muraille par l’outrage qu'elle venait de recevoir.
Elle n’osait sonder son eœur; car en ce moment cet homme, qu’elle était obligée d’appeler son père, ne lui inspirait que de l’aversion. Get homme, c’était comme
la personnification du régime odieux qui pesait sur son pays. Sans doute, il était le résultat du milieu dans lequel il était né, dans lequel il avait vécu; mais elle le confondait avec ce régime haïssable.
Dès qu'elle eut repris possession d’elle-même, elle appela Katia et se jeta dans ses bras.
— Je n’ai plus que toi, ma chère Katia. Mon père vient de briser dans mon cœur les dernières fibres qui m'attachaient à lui. Cet homme qui a torturé ma mère, qui a abusé de son rang et de sa fortune pour commettre tous les crimes et toutes les exactions* pour opprimer les pauvres et les faibles, vient de me frapper au visage comme la dernière des créatures. Ah ! si je pouvais fuir, partir avec toi !
— Eh bien ! partons, dit Katia.
— Je ne le puis pas. Cette nuit même, j’ai pris l’engagement de rester ici. Va te reposer; quant à moi* je souffre tant, que je ne pourrais dormir.
— Pourquoi souffres-tu?
— Sans dente, je jugeais mon père et je le blâmais; mais c’était mon père, il m’aimait. C’était un lien qui m’attachait, me retenait à lui, parfois même m’attendrissait. Ce lien vient d'être violemment rompu ; il y a eu déchirement: voilà pourquoi je souffre. Mais demain, je serai forte.
Katia, voyant que son amie s’efforçait en sa présence de retenir ses larmes, se retira.