LA LETTRE ROUGE
L'empereur était rentré dans ses appartements vers une heure du matin, à peu près en même temps que Wanda* de son côté, quittait le bal.
Alexis Vérénine, en sa qualité d’aide de camp, était de faction dans l’antichambre du tzar.
L’empereur congédia tout le monde et voulut rester
seul. , , . ..
Une grande enveloppe rouge était posee sur sa table.
11 s’assit dans un fauteuil, posa la main sur cette lettre et parut plongé dans une méditation profonde.
11 y avait de l’amertume et de la lassitude dans cette belle tête intelligente, où rayonne habituellement la bonté, dans son regard triste et dans son corps fléchi avec accablement. Par un effort de volonté, il se redressa, prit l’enveloppe rouge, en tira une lettre et lut, ou plutôt relut cette singulière et menaçante épître :
« Au tzar,
« Le comité révolutionnaire de Pétersbourg.
a Tu crois à ta gloire, à l’adoration servile de tes sujets, à la durée de ton pouvoir, à l’avenir de ta dynastie.
« La vérité, la voici : v
« Ta gloire est faite du sang de ton peuple ; ton faste, de ses sueurs et de sa misère ; ton pouvoir, de son ignorance; mais ton pouvoir touche à sa fin, et ta dynastie ne régnera jamais.
« Tu te crois magnanime pour avoir donné aux paysans la liberté. Mais leur as-tu donné du pain?
« Ton peuple, écrasé par le double impôt de la sueur et du sang, est las de souffrir, las de travailler pour le collecteur d’impôts, las de l’impudence et de la corruption de ta noblesse, las de ta magistrature vénale et de ta bureaucratie rapace, las de ton clergé, qui le rançonne de toutes façons, las de ces prétendues victoires, massacres inutiles qui lui coûtent ses fils les plus jeunes et les plus beaux.
«Oui, ton peuple est las de ta faiblesse envers tes courtisans, las surtout de ton infâme police secrète, qui arrête, juge et condamne à huis clos les hommes les plus éclairés et les plus généreux de ton empire.
« De la fenêtre de tca palais, tu pourrais entendre les
gémissements de ces héros dont les chaînes sont rivées à la muraille humide que baignent les eaux glacées de la Néva (1).
« Aujourd’hui les vengeurs se lèvent, la conspiration est partout. Elle est parmi ta noblesse comme parmi ton peuple, qui enfin a conscience de ses droits ; dans l’armée comme dans le clergé, et jusque dans ton palais, parmi tes plus intimes serviteurs.
« L’orage gronde, la foudre souterraine mugit, elle éclatera bientôt en un immense cataclysme qui emportera ton trône, ta dynastie, ton administration et ta noblesse.
« Mais il est un moyen de conjurer l’effroyable catastrophe. Fais toi-même la révolution. Donne la terre aux paysans; à ton peuple, une constitution, et supprime ta police secrète ; demande enfin à la nation si elle te reconnaît pour son père. Tu épargneras ainsi à ta patrie les horreurs de la guerre civile.
« Secoue donc ta torpeur, éloigne tes plats courtisans, agis enfin selon l’impulsion de ton cœur et de la justice.
« Si tu fais cette grande chose, tu auras droit à la re-* connaissance du peuple russe, et la postérité te rangera parmi les bienfaiteurs de l’humanité. »
Alexandre retomba dans sa pénible rêverie. On entendait au loin la musique du bal, le bruit des voitures emportant les courtisans qui, le souverain parti, n’avaient plus d’intérêt à rester*
Il se leva, alla jusqu’à la croisée, jeta un regard sur la Néva, et, de l’autre côté du fleuve, il entrevit, à travers la nuit pâle, la silhouette sombre de la massive forteresse.
Et par la pensée, il vit tous ces héros, les chaînes aux pieds, hâves, grelottants, accroupis dans les cachots humides, et qui le maudissaient.
Il revint à son fauteuil et reprit son attitude accablée près de la table, où la lettré rouge était ouverte.
(1) La forteresse de Pétropovlovski est située à peu près en face du palais d’Hiver, de l’autre côté du fleuve.
C’était le sentiment de son impuissance qui l’attristait et l'abattait ainsi.
Et cependant ce monarque règne sur le plus vaste empire du monde. Cent millions de sujets sont courbés sous sa domination.
Le swod ou code russe définit ainsi le tzar : un autocrate dont le pouvoir est sans limite.
Il peut puiser à pleines mains et sans compter dans les coffres de l’Etat.
La Russie est à lui, il peut donner la terre à qui bon lui semble. Il peut pardonner, dégrader, exalter ; il peut d un mot ruiner ou enrichir. Que veut-il donc, et que ne peut-il pas, cet homme qui est la plus complète personnification du gouvernement autocratique ?
Il voudrait restreindre son pouvoir, donner une constitution à son peuple, élargir les mailles du réseau administratif qui enveloppe le pays et le paralyse, et il ne le peut pas.
La noblesse est coalisée contre lui pour défendre ses privilèges.
Il lutta cependant, mais faiblit découragé. Tout ce qu’il avait d’énergie semble s’être épuisé dans le grand acte de 1 émancipation qui faillit lui coûter son trône ; car
1 opposition de la noblesse, que cet acte ruinait, fut ardente.
Ce despote, entre les mains duquel le hasard de la naissance a placé la toute-puissance, est un homme lihéral, sans doute, mais faible*
Ce n’est plus lui qui gouverne, ce sont ses ministres et ses courtisans.
De temps à autre, quand le bruit d’une injustice parvient jusqu’à ses oreilles, il veut la réparer. Il donne des ordres ; mais on ne lui obéit pas toujours. '
— Ce comité révolutionnaire existe-t-il réellement? se demandait le tzar. Ce sont peut-être des fous..; Cependant, ils disent vrai : Je suis menacé d’un 93 ! 93 dont je serais le Louis XVI. Comme moi, Louis XVI aimait sin-
cèrement son peuple ; mais comme moi il était impuissant à briser les volontés de son entourage, d’une cour aveugle et entêtée.
Cependant je pourrais faire ce qu’ils demandent, et prévenir la catastrophe. Quelques-uns résisteront; mais d’autres me seconderont. Si je voulais...
Puis, relevant la tête :
— Je veux ! dit-il à haute voix, et j’assurerai ainsi plus sûrement que par des conquêtes l’avenir de ma dynastie. Oui, je ferai la révolution malgré Gortschakotf, Schouwaloft, Adlerberg. Mais quoi 1 Je briserais tous ces bons serviteurs quim’aiment, qui ont consacré leurexistence àmon service, à ma gloire Après tout, que sont ces quelques indi-
vidus, devant une idée aussi grande, devant le bonheur, la prospérité, le relèvement d’une nation? J’ai fait l’émancipation parce que je ne voulais pas régner sur un peuple d’esclaves; je ferai la révolution parce que je ne veux pas régner sur un peuple d’ignorants et de faméliques. Je le veux, je le ferai, dût-il m’en coûter mon trône. Mon trône I
Il fit un geste de dégoût et de fatigue.
— Mais ils disent qu’il y a des conspirateurs jusque dans ma noblesse, jusque dans mon palais.
Il sonna.
Vérénine entra.
— Si je questionnais ce jeune homme, qui m’est tout dévoué, • pensa l’empereur.
— Mon cher Alexis, dit-il, cette lettre m’apprend qu’il y a, parmi les gens de ma maison, des conspirateurs qui en veulent à mon gouvernement, et peut-être à ma personne.
Lejeune aide de camp devint livide.
Alexandre était si loin de le soupçonner qu’il ne s’aperçut pas de cette pâleur subite.
— Auriez - vous observé quelques indices ? reprit Aley°.nôre. Vous aurait-on fait quelque proposition ?
— Non, sire, répondit Vérénine, mais d’une voix si
brisée, si sourde, que l'empereur arrêta sur lui son regard.
— Vous êtes bien pâle. Souffrez-vous, mon ami ?
— Aucunement; mais ce que Votre Majesté vient de m'apprendre....
— Je reconnais bien là, mon cher enfant, votre dévouement, votre attachement. Vous ne soupçonnez personne? Voyons, cherchez un peu.
— Personne; car il n’en est pas que vous n'ayez comblé de vos bontés.
— C'est vrai, fit l’empereur en souriant tristement. Mais l’ingratitude, mon cher Alexis, c’est l'indépendance du cœur; et aujourd’hui que l'indépendance est à la mode....
— Vous supposeriez. . . .
— Je ne crois, hélas ! qu’au dévouement basé sur la crainte ou sur l'espérance de nouveaux bienfaits. Tu reconnaîtras comme moi, en acquérant »de l’expérience, que l'humanité n’est pas belle.
— Ce n’est pasd'humanité qui est laide, c’est la société.
™ Mais tu parles vraiment comme un nihiliste. La société, les socialistes, on n’entend plus que ces mots-là. Connais-tu des nihilistes ?
Vérénine se troubla.
— Votre Majesté me soupçonnerait ? balbutia-t-il.
L’empereur soupira.
■y Non, Vérénine, je ne te soupçonne pas. Ton père m’était tout dévoué. J’ai fait sa fortune. Tu es l’ami de mes fils, et ton intérêt est de me rester fidèle.
Alexandre demeura pensif quelques instants, puis relevant la tête:
— Je t’ai vu danser tout à l’heure avec une bien belle personne. C’est la princesse Kryloff, je crois?
— Oui, sire.
— Elle a de fort beaux yeux... Il me semble avoir entendu dire qu'elle donnait un peu dans la démence du jour.
LES VIEBCES RUSSES.
Alexis se sentait pâlir et trembler. Il comprit que son trouble pouvait non seulement le perdre, mais perdre Wanda. Devant l’imminence du danger, il parvint à dominer son émotion. Sa voix se raffermit.
— Elle, nihiliste ? C’est une trop belle âme, un cœur trop généreux pour adopter une doctrine aussi desséchante.
— Quel enthousiasme! fit l’empereur en souriant.
— C’est ma cousine, sire, de plus, mon amie d’enfance, et...
— Et tu en es amoureux, cela va de soi. Mais pourquoi ne l’épouserais-tu pas ? Ta noblesse vaut la sienne, vos fortunes...
— Le prince Kryloff est fort riche, et elle est fille unique.
— N’est-ce que cela ? Tu sais que je n’abandonne jamais mes amis dans le chagrin. J’ai toujours eu pour toi, en souvenir de ton père, une tendresse paternelle. Ne l’oublie pas, mon enfant.
— Ah t sire* tant de bontés ! Mais il faudrait qu’elle m’aimât.
— Et pourquoi ne t’aimerait-elle pas?
— Son caractère est une énigme ; c’est une nature insaisissable.
— En aime-t-elle un autre?
— Je ne le pense pas.
— Eh bien, alors, veux-tu me charger de la négociation?
— Comment! sire, vous daigneriez?!.. Cependant je préférerais auparavant connaître les sentiments de Wanda.
— Bah 1 tu es joli garçon, et, si tu n’as pas de rival, ell& t'aimera* j’en suis certain. Puisque tu m’as pris pour confident, je te donne ma parole de tzar que tu épouseras Wanda Kryloff,
— Croyez, sire, que ma reconnaissance est sans bornes. Seulement, si j’osais, je prierais Votre Majesté de. ne faire aucune tentative avant que j’aie moi-même parlé à
Wanda, car elle ne se laisserait imposer un mari par personne. Elle résisterait à son père,, au monde entier.
— Même au tzar ?
— Je le crains.
— Sa mère n’était-elle pas Polonaise ?
— Oui, sire.
— Alors je comprends. Eh bien ! tu me diras ce que je puis faire pour toi, et je le ferai... Retourne dans la salle de bal, et, si Trépoff et Mezentzoff y sont encore, amène-les-moi.
Il lui fit un signe de la main pour le congédier.
Alexis Vérénine sortit tout ému, bouleversé.
Pourquoi Pempereur demandait-il le grand maître de la police et le chef des gendarmes? Se doutait-il ? Avaitil deviné son secret, celui de Wanda ?
Ses jambes se dérobaient sous lui. Il marchait comme un homme ivre.
Ainsi, ils disent vrai ! pensa l’empereur. Dans mon palais, autour de moi, ceux mêmes que j’ai comblés de faveurs, conspirent, Jusqu’à cet enfant que j’aimais comme mon fils, et qui me trahit. Le livrer à la police, l’envoyer en Sibérie ? Non, c’est inutile. C’est la princesse Kryloff qui lui a tourné la tête avec ses beaux yeux. Or, la princesse n’est pas bien dangereuse. Un peu romanesque, exaltée, comme le sont les jeunes filles ; et puis il faudrait donc arrêter tout le monde, et sur quelles preuves ? Ce mouvement est fatal, il passionne les jeunes gens surtout. On s’ennuie tant dans ce pays de ténèbres et de neige! La vie russe est si monotone ! Ils conspirent aussi par conviction sans doute. A leur place, peut-être, je conspirerais aussi... par ennui et par dégoût de la vie... Oui, je veux conspirer avec mon peuple contre mon gouvernement qui m’opprime.
En ce moment, Trépoff entra, introduit par Yérénine.
— Votre Majesté m’a fait demander? dit Trépoff.
— Oui, général, répondit l’empereur d’un ton sévère. Il paraît qu’on conspire toujours, qu’un comité révolu-
tionnaire fonctionne dans Pétersbourg même, et une adresse comme celle-ci tombe dans ma voiture en plein jour, sans qu’on sache qui l'a jetée.
L'empereur tendait la lettre rouge au chef de la police.
Trépoff prit d’une main tremblante l’adresse du comité révolutionnaire. A mesure qu'il lisait, il ne pouvait réprimer des mouvements d’impatience, des haussements d’épaules, des interjections ironiques.
Quand il eut fini :
— Eh bien ! demanda l’empereur, que pensez-vous de cela?
— Ce sont des fous, dit Trépoff, ou ce sont des gens qui ont fait le pari d’effrayer Votre Majesté. Le procès actuel, qu’a-t-il révélé, sinon que cent quatre-vingttreize maniaques parcouraient la Russie en semant des brochures révolutionnaires ? Sur cent quatre-vingt-treize prévenus, on n’en a trouvé que vingt de sérieusement coupables. C’est en vain que depuis quatre ans nous cherchons les traces d’un complot ; le complot n’existe pas. Sauf une poignée d’hommes dangereux, qui actuellement sont sous les verrous, ces prétendus nihilistes qui font tant de bruit sont réellement fort peu redoutables. Ce sont des esprits bornés, fanatisés, des paresseux; des déclassés sans valeur intellectuelle et sans influence.
Loin d’être convaincu, l'empereur frappa vivement sur la table.
— Général, dit-il, vos agents ne sont que des maladroite. Vous-même me paraissez être dans une sécurité qui frise l’aveuglement. Moi, je crois, non pas peut-être à un complot ayant immédiatement en vue une action déterminée, mais à une immense conspiration de là nation contre mon gouvernement. Ges socialistes que vous méprisez tant, il y en a parmi la noblesse, à la cour, et jusque dans mon palais. J’en suis sûr.
— Dans votre palais ? s’écria Trépoff confondu.
— Et vous n’en savez rien! reprit Alexandre. Et ce-
pendant vous êtes là, vous et Mezentzoff, pour veiller à la sécurité de ma personne.
— Je découvrirai, je frapperai les coupables.
— Non, ce ne sont pas là mes intentions. Cherchez s’il y a réellement une conspiration, apportez-m’en toutes les preuves, dénoncez-moi les coupables, mais à moi seul. Ce dernier procès a produit, j’en suis certain, l'effet le plus déplorable, et puis vos agents se sont trompés déjà si souvent! Ils pourraient sévir contre des innocents; je ne le veux pas. Je ne veux pas qu’on arrête, surtout quelqu’un de mon entourage, sans ma permission expresse, vous m’entendez 1
— J’obéirai, dit Trépoff en s’inclinant.
Hélas ! l’empereur oubliait une fois encore qu’il n’était pas le maître.