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LA RÉBELLION

Le palais du prince Kryloff est situé sur la Neva, dans le plus beau quartier de Pétersbourg, non loin du jardin de l’Amirauté. Ce palais, l’un des plus anciens et des plus somptueux de la ville, présente sa façade en enfoncement entre deux ailes et rappelle, ainsi que la plupart des palais russes, l’ancien style français, un peu italianisé. L’ensemble en est majestueux. Les refends et les bossages du rez-de-chaussée, les pilastres corinthiens, les fenêtres à frontons, de hauts reliefs en pierre se détachant sur un fond crépi rosé, produisent un bel effet décoratif.

Une des ailes du palais est occupée par un jardin d’hiver. A travers le vitrage on voit s’élancer, sous un toit couvert de neige, les palmiers, les magnolias, les bananiers, et s’épanouir toutes les plantes des tropiques.

L’intérieur présente également un aspect magnifique. On y trouve, comme dans toutes les maisons du high-life russe, toutes les recherches, tous les luxes de la civilisait.

tion anglaise et française. Le caractère local se trahit cependant, ici, par une madone byzantine, et un peu plus loin par un saint Pierre, le saint patronymique du prince. Ces deux icônes (1), revêtus de .carapaces -d’orfèvrerie avec des nimbes d’or, font souvenir qu’on est dans la s clin te Russie*

Le boudoir de Wanda était décoré avec beaucoup d’originalité. C’était plutôt un cabinet de travail que le sanctuaire d'une jolie femme, d’une jeune fille surtout.

Le tapis de Smyrne était en partie caché par une immense peau d’ours blanc. Sur le sofa, recouvert d’un riche brocart d’or à fond blanc, était négligemment jetée une magnifique fourrure de renard bleu, sertie d une crépine de soie rouge. Çà et là, entre des poufs de satin et des fauteuils capitonnés, de petits oursons noirs, servant de tabourets, donnaient à l’ameublement une couleur polaire. Les portières venaient de Karamanie j les tentures, achetées à la foire de Nijni-Novgorod, étaient en étoffe chinoise, d’une splendeur de coloris, d’une richesse de dessin merveilleuses. Des panoplies, composées des armes les plus bizarres et les plus riches, et des tableaux de l’école italienne, ornaient les murs.

Le luxe d’hiver en Russie, ce sont les fourrures et les fleurs, les fleurs surtout. Il semble que par cette profusion de verdure, on cherche à se consoler de 1 implacable blancheur de l’hiver. Le cabinet de Wanda ressemblait à une serre. Dans l’embrasure des croisées s’étalaient des bananiers aux larges feuilles ; des lierres d’Irlande grimpaient aux volutes dorées des corniches ; des orchidées retombaient d’une lampe à fleurs en porcelaine du Japon. Dans les encoignures s’élançaient des magnolias et des camélias fleuris ; des cornets de verre de Bohême contenaient des fleurs exotiques, et çà et là des bronzes d’art, de fins émaux cloisonnés étaient disposés avec goût. Ce fouillis de verdure, de fleurs, d’objets d’art, de

(lj Images salâtes.

riches étoffes, qu’éclairait une lumière adoucie par des vitraux de couleur, causait au premier abord une impression étrange.

Au milieu de toutes ces raretés, Wanda, vêtue d une robe de drap blanc garnie de velours rubis, sa taille fine et souple emprisonnée dans une ceinture d’or enrichie de turquoises, était étendue sur un sofa et songeait.

— Sais- tu, Katia, qui j’attends aujourd’hui ?

— Non, chère amie.

— Mes trois amoureux.

— Tu n’en aimes aucun, j’espère ?

— Aucun, répondit-elle avec quelque réticence dans la

voix.

— * Tu hésites.

— Non, aucun.

Elle soupira,

— - Tu me fais peur, dit Katia. L’amour est une passion absorbante et funeste. S’il pousse quelquefois aux actions héroïques, le plus souvent, hélas 1 il éteint en nous les sentiments généreux.

«—On l’a dit depuis longtemps, repartit Wanda, l’amour c’est l’égoïsme à deux.

— Et quand le plus grand nombre souffre, a-t-on le droit d’être heureux ?

— C’est vrai, ce serait un crime de penser à son bonheur personnel, quand nos frères expient dans les cachots ou dans les mines leur dévouement à l’humanité.

. — Et pourtant tu pourrais avoir la vie si belle, si brillante, si joyeuse!

— Ah ! le monde n’est pas aussi divertissant que tu parais le croire. Le bal d’hier était certainement ce que j’ai vu de plus éblouissant, de plus somptueux. L’élite de la société russe se trouvait réunie au palais d’Hiver. J’ai eu tous les succès de vanité qu’une femme puisse ambitionner; eh bien [ Katia, je trouve tout ce monde officiel vaniteux, vide, et surtout affreusement ennuyeux. Et ces cohues où l’on ne peut ni parler, ni marcher, ni

danser, sont les pins stupides divertissements que je connaisse.

— Oh ! cela, je le comprends.

— Je n’ai commencé à vivre de la vraie vie du cœur et de l’intelligence que lorsque je suis rentrée ici, que je t’ai serrée dans mes bras ; que lorsque j’ai retrouvé nos amis, auxquels je suis liée par une idée commune, une grande et noble idée. On regarde les socialistes comme des fous. Il n'y a qu’eux de sensés, au contraire; il n'y a qu’eux qui vivent en Russie ; tous les autres habitants du saint-empire ne sont que des momies.

— C'est bien vrai ! Si l’on pouvait savoir quel puissant intérêt on trouve à cette existence pleine de mouvement, d’émotions, tout le monde voudrait conspirer avec nous.

En cet instant, un laquais portant le correct habit noir vint demander à Wanda, de la part du prince, si elle voulait descendre pour le déjeuner.

— Vous direz au prince, répondit-elle, que je suis un peu souffrante, que je ne déjeunerai pas ce matin.

— Tu es souffrante ? s’écria Katia.

— Non ! Seulement je ne veux pas me trouver aujourd’hui en face de mon père ; je sens que je lui pardonnerais, je suis si faible avec ceux qui m’aiment ; mais il va venir tout à l’heure ; car il ne peut supporter que je le boude.

— Tu as tort, chère Wanda, d’être faible, même vis-àvis de ton père. Un père n’a droit à notre amour et à notre respect que s'il se conduit noblement. Alors même que mon père m’eût aimée, jamais je ne lui eusse pardonné ses exactions envers nos malheureux compatriotes.

— Sans doute ! tu es beaucoup plus logique et plus ferme que moi. Je lâcherai de suivre ton conseil.

Le prince interrompit la conversation des jeunes filles. Il entra comme un ouragan.

Katia se retira aussitôt.

— Tu es malade, Wanda? s’écria-t-il. En effet, tu es bien pâle.

Wanda ne répondit pas.

— Wanda

— Mon père.

— C’est moi qui suis cause... Quand je te vois malade, mon orgueil se fond, il n’y a plus en moi que mon cœur qui t’aime. Réponds-moi donc, as-tu de la fièvre?

— Je ne sais pas.

— Regarde-moi avec des yeux moins sévères.

Wanda abaissa ses paupières, et son visage resta fier

et impassible.

— J’ai eu un mouvement de vivacité, d’emportement; tu sais que dans ces moments-là je ne puis me dominer; je ne vois que du feu; la colère imprime à mes membres, à tout mon être, des impulsions dont je ne suis pas responsable.

— Il est des paroles qu’on ne peut oublier.

— Tout ce que j’ai pu dire, je le rétracte. Eh bien! es-tu contente? Me suis-je assez humilié devant toi? Allons, que tout soit oublié. Je te pardonne, pardonnemoi. Embrassons-nous, et que ce dissentiment disparaisse. Mais tu restes froide, insensible ! Embrasse-moi, te dis-je.

— Je ne le puis pas.

— Pourquoi ?

— Parce que vous connaissez assez mon caractère pour me savoir incapable d’une vilaine action. Me soupçonner comme vous l’avez fait est une injure plus grave que de me frapper.

— Voyons, Wanda, mets-toi à ma place. Ne m’avaistu pas dit que tu étais souffrante, que tu voulais dormir? Inquiet, je me relève, je pénètre dans ta chambre. Per* sonne. J’appelle Katia. Personne. Et tu ne rentres qu’à quatre heures du matin, avec un costume d’homme, et tu refuses de me dire d’où tu viens !

— Pourquoi me l’avez-vous demandé? Puisque j’avais

usé d’un subterfuge pour être libre, c’est que je ne pouvais vous dire où j’allais.

— Mais un père a, ce me semble, quelque droit sur son enfant. Il y allait de ta réputation, de notre honneur.

— J’étais déguisée, et vous savez bien que je ne suis pas femme à compromettre notre honneur, puisque vous voulez bien assimiler votre honneur au mien, quoique, selon moi, chaque individu ne soit responsable que de ses actes.

— Bah! qu’est-ce que ce raisonnement-là? Encore tes stupides doctrines !

— Si c’est ainsi que vous espérez reconquérir ma tendresse

— Allons, enfant gâtée, petite révoltée, terminons cette mauvaise querelle.

— Non, répondit résolument Wanda.

— Gomment, non? Tu veux me tenir rigueur?

— Oui.

Le prince fut pris d’un fou rire, où il y avait plus de colère que de gaieté.

— Nous allons rester brouillés?

— Positivement.

— Est-cè que par hasard tu veux que ton vieux père se roule à tes pieds comme un amoureux?

— Aucunement.

— Mais alors que veux-tu? Parle : que je sache du moins quelles sont tes conditions à la signature de la paix.

— Je ./ suis plus une enfant, comme vous semblez le croire, bans huit jours, j’aurai vingt et un ans.

— C’est juste.

— Je serai majeure.

—• Eh bien?

— Je veux être libre.

— Gomment, libre ?

— Libre de faire ce que bon me semblera. Autrement, je me verrais obligée de quitter voire maison.

Le prince regarda sa fille d'un air atterré, avec des yeux hagards, et la parole lui manqua, tant cette détermination, exprimée avec une fermeté qui semblait, inébranlable, le bouleversait. Mais il se remit bientôt, et s'efforçant de prendre un ton plaisant :

— Quitter cette maison ! dit-il, mais où donc irais-tu?

— Que cela ne vous inquiète point, mon gîte est déjà trouvé.

— Ton gîte est trouvé ? Tu as donc pensé sérieusement à me quitter?

— Je n’ai pensé qu’à cela toute la nuit.

Le prince se leva, marcha à grands pas dans le boudoir pour dominer le bouillonnement que venait de faire monter en lui cette déclaration. Les sentiments les plus opposés envahissaient son cerveau comme une tempête : la colère, l’amour paternel, l’indignation, la crainte de voir sa fille exécuter cette menace. Il connaissait le caractère résolu de Wanda; il redoutait un éclat.

Il se rassit, approcha son siège du sofa où Wanda était étendue.

— Voyons, mon galoubchik (1) chéri.

II lui prit la main, et sentit cette main absolument glacée entre les siennes.

— Moi non plus, reprit-il, je n’ai pu dormir de la nuit, Je suis fiévreux, malade. Embrasse-moi pour me tranquilliser, me calmer; nous raisonnerons ensuite.

— Vous ne voudriez pas, mon père, d'un baiser où le cœur ne serait pas.

— Je veux ton cœur et ton baiser. Faut-il que je me mette à tes pieds?

— n est inutile de vous avilir. Consentez simplement à ce que je vous ai demandé.

— Ta liberté?

— Oui.

— Absolue?

(1) Coiombe, appellation fréquente en Russie.

— Absolue.

— Gomment l’entends-tu?

— Aller où bon me semblera, sortir quand je le voudrai, recevoir ici toutes les personnes qu’il me plaira, sans avoir à demander votre consentement.

Le prince hésitait.

— Ah càî dit-il, c'est une déclaration de guerre?^

— Non de principes. Ma dignité de fille honnête se refuse à accepter un contrôlé quelconque de mes actes.

Mais tu me promets d’être prudente, de ne pas te

cornPprome^re une semblable chose serait me reconnaître capable d'abuser de ma liberté .

— Eh bien, soit 1 Mauvaise tête. Seulement, je desire que tu te fasses toujours accompagner par ta vieille gouvernante.

— Non, par Katia.

— Pourquoi Katia? .

— Parce que ma vieille gouvernante m ennuie.

— Mais Katia, une femme de chambre !

— Une femme de chambre fort instruite, je vous 1 ai

dit et dont je veux faire mon secrétaire.

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de ministère? , .

A peu près. Je veux m'occuper de choses seneuses,

je veux organiser une maison d'éducation et de refuge

pour les enfants pauvres.

— Bah!

je trouve la vie si insignifiante, si monotone

Pourquoi ne pas songer à te marier?

Pour se marier, il faut trouver un homme qui plaise

absolument, ce que je n'ai pas encore rencontré.

— Mais si je Représentais un bon parti : haute noblesse, grand titre, fortune princière, belle prestance?

qout cela ne signifierait absolument rien, s il ne me

plaisait pas, si surtout il ne possédait pas les qualités morales que je veux trouver dans mon mari.

— Quelles sont ces qualités?

— A quoi bon vous le dire ? Tous ne nie comprendriez pas.

— J’essaierai.

— Vous êtes donc bien pressé de vous débarrasser de moi ?

— Non, mais tu es en âge de penser au mariage ; il me tarde d’avoir des petits* enfants.

— Des héritiers de votre grande fortune?

— Sans doute.

Wanda sourit.

— Pourquoi ce sourire ironique ?

— Parce que je crois que vous avez tort de vous préoccuper de votre héritage. Avant que vous n’ayez des héritiers, vos terres peut-être ne vous appartiendront plus.

— Comment cela ! fit le prince avec un soubresaut.

— La révolution vous aura peut-être dépossédé.

— La révolution sociale? Tu y crois donc, toi?

— J’y crois comme au soleil qui nous éclaire.

— Tu t'occupes donc toujours de ces billevesées?

— J’observe, je constate ce qui est, voilà tout. La révolution est dans l’air, l’agitation souterraine est immense, l’atmosphère est chargée d’électricité, et d’un moment à l’autre le cataclysme peut éclater.

— Tu vois tout cela avec ton imagination romanesque. J’en parlais hier au soir à TrépofT, qui a haussé les épaules. Les socialistes ne font tant de bruit que pour masquer la faiblesse de leur nombre et de leurs moyens d’action.

— Alors, si vous les croyez inoflênsifs, pourquoi les pourchasser, comme vous le faites, dans vos fabriques?

— Parce que ce sont des criminels, des gens capables de tout, qui n ont ni foi ni loi, qui sapent le principe d’autorité, sans lequel il n’y a pas de société possible; parce que leurs doctrines sont dangereuses, non seulement pour le gouvernement et pour l’ordre établi, mais pour la sécurité de la famille, de la propriété.

— Vous oubliez la religion, fit Wanda en riant. Ce

■vieux cliché peut se traduire par ces simples mots : la conservation de mes intérêts et de mes privilèges. Quoiqu u en soit, nous poumons fort bien, d’ici à quelques années, être réduits, vous et moi, à travailler pour vivre; et, pour ma part, je me propose d’apprendre un metier, ahn de gagner ma vie et la vôtre, le cas échéant.

s; îarnais ta prédiction se réalisait, ma chère Wanda, tu n’aurais pas besoin de te préoccuper de mon sort. Plutôt que d’assister à un semblable spectacle, je prêté rerais me faire sauter la cervelle. Mais, bah 1 laissons de côté ces lugubres pronostics et disons comme ce roi de France : Après nous, le déluge 1 II s’agit aujourdhut d’une chose bien autrement importante, sur laquelle j ai

à te consulter. , ,

Quelle est cette affaire importante? demanda Wanda

avec indifférence. ,

— J’ai à te consulter, répondit le prmce, sur la lete

que j’entends donner pour célébrer ton anniversaire. Je veux que cette fête soit royale; je veux qu’on en parle à Pétersbourg ; je veux que ma belle Wanda ait un verb table triomphe.

Vous êtes bien bon, mon père; mais, vous le savez, je n’aime pas l’ostentation. Si vous désirez vraiment vous réconcilier avec moi, vous renoncerez à cette fête et me donnerez simplement pour mes pauvres la somme que vous destinez à cette inutile représentation.

— Combien te faut-il pour tes pauvres?

— ■ Ce que coûtera la fête.

— Eh bien ! je donnerai la fête, et, de plus, tu auras la somme équivalente. Es-tu contente?

— Non. Je voudrais tout.

— Comment?

** L’argent de deux fêtes.

v— Eh bien! soit! je double la somme; mais je tiens

toujours à ma fête : j’ai mon idée*

— Une présentation peut-être ? Depuis si longtemps vous me présentez dés partis que je refuse...

IBS VIERGES RUSSES.

— Celui-là est sérieux.

— Le prince Stackelberg, je parie. En effet, il est fort bien ; mais il faudrait que je le connusse.

— Tu le connaîtras. C’est un homme véritablement distingué, d’une intelligence hors ligne, jointe à de l’entregent et du savoir-faire, et qui ira loin.

En ' ce moment, un valet de pied entra et remit une carte au prince.

— Ghabertl s’écria le prince. En effet, il est midi. Consens-tu à le recevoir?

— Certainement, dit Wanda, qui fit un mouvement pour aller à sa rencontre.

— Afm de t’apaiser tout à fait, je te promets de faire tout ce qui dépendra de moi pour ton protégé.

Chabert entra.

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