‹ Les Vierges RussesChapitre 21 sur 63 · LÀ PROPAGANDE DE BOUDOIR · texte numérisé non relu

LÀ PROPAGANDE DE BOUDOIR

Le prince reçut l’ingénieur français avec ses grandes manières de parfait gentleman.

Le F usse a de remarquables facultés d’assimilation : ce qui le rend apte à parler avec une grande facilité toutes les langues sans accent, comme à prendre les goûts, les coutumes, les habitudes des pays qu’il habite, et même jusqu’au genre d’esprit des personnes qu’il fréquente.

Le prince Kryloff, qui avait souvent habité Paris, était, quand il le voulait, un vrai Parisien. En outre, il possédait, comme tous ses compatriotes, une forte protubérance d’approbativité qui lui inspirait un vif désir de plaire.

Il alla à la rencontre de Chabert* et, avec une grâce parfaite, lui souhaita la bienvenue.

Wanda lui tendit négligemment sa petite main pâle sortant d’une large manchette de velours rubis.

— Permettez-moi, dit le prince, de déjeuner en hâte

et de passer un vêtement. Dans vingt minutes, je suis à vous. Le ministre est prévenu de notre visite. C’est une grosse affaire à enlever ; mais j ai bon espoir.

Il sortit.

En se trouvant tout à coup seul en face de Wanda, Raymond, qui depuis son arrivée à Pétersbourg n’avait fait que l’entrevoir, éprouva une émotion vive qui idéalisait son visage.

Sans être beau, Raymond Ghabert avait une tete intelligente et sympathique. Ses yeux, d’un bleu sombre, à la fois profonds et lumineux, enfoncés sous 1 orbite, trahissaient des affections intenses. Son front vaste, aux lignes pures, révélait une nature élevee, une grande ame. Selon Lavater, toutes les sublimités du dévouement se devinaient dans les délicats linéaments de la bouche fine et du menton un peu pointu.

II n’avait rien du caractère frivole qu’on reproche aux Français ; mais il en avait toutes les passions nobles : la bravoure poussée jusqu’à la témérité, 1 honneur et les sentiments chevaleresques, et, par-dessus tout, un sauvage amour de la liberté et de la justice.

Il avait donc avec Wanda plus d’un point de ressemblance; aussi la jeune nihiliste lui avait-elle accordé toute sa confiance et une amitié presque tendre.

— Depuis deux mois que nous ne nous sommes vus, dit la princesse, que nous n’avons pu causer, que de choses à nous raconter i n’est-ce pas ?

— Laissez-moi me remettre... Le bonheur de vous revoir... .l’en éprouve comme un éblouissement.

Wanda le regardait avec un sourire attendri.

— Hier, au bal, vous étiez si entourée, si belle, je n’ai pas pu, je n’ai pas osé vous approcher ni vous parler; et cette nuit, au cercle , je n’ai pu vous dire que quelques mots malheureux qui m’ont attiré votre ironie.

Eh bien 1 vite, donnez-moi des nouvelles de l’Ukraine.

Que fait-on là-bas? Nos amis sont-ils toujours pleins d’ardeur? Avez-vous passé par Kieff?

— Qui avez-vous vu?

— Le groupe des étudiants.

— La fermentation et le mécontentement sont-ils toujours aussi grands parmi la jeunesse des écoles?

— Ils augmentent de jour en jour. La défense qui leur est faite de se réunir les exaspère. Quant aux ouvriers de fabriques, ils sont aussi très ardents.

— Et le paysan ?

— Indolent, insouciant comme toujours. Il boit davantage pour s'engourdir, oublier sa misère.

— Pauvre paysan ! dit Wanda, si intelligent, si simple de mœurs, si résigné !

— Il se montre toujours très fermé ; il écoute cependant nos émissaires, il reçoit la semence.

— Elle germera, n'en doutez pas. Sous une apparence d’indifférence, le mujick est très fin, il^ comprend parfaitement ses intérêts ; seulement, il est craintif, comme tous les opprimés. Mais laissez venir l’heure du soulèvement, et vous verrez qu’il ne sera pas le dernier à revendiquer ses droits.

— Maintenant, parlons de vous, dit Raymond. Vous me semblez bien pâle, êtes-vous souffrante?

— Un peu de fatigue, de contrariété. Ce n’est rien.

— Que ces deux mois m’ont semblé longs ! reprit Chabert. Si vous saviez comme mon cœur et mon esprit avaient soif de vous entendre! Si vous saviez comme nos bonnes causeries dans le parc ou sur le bord du Dniéper m’ont manqué !

— Mon cher Raymond , repartit Wanda en riant , décidément vous êtes trop galant pour un conspirateur.

— Est-ce donc être galant que de vous dire combien je me suis trouvé désolé, malheureux, après votre départ, et quel vide votre absence a soudain creusé dans ma vie ?

— Pardon, mon ami, mais, si je vous laisse continuer, vous allez certainement aboutir à une déclaration, et vous savez que, d’après nos conventions, c’est défendu.

— Une déclaration, moi, à vous, le ver à l’etoile ? Ce n’est pas de l’amour que j’ai pour vous, c’est de l’ adoration. Oh! une adoration respectueuse! Le soleil peut-il empêcher qu’on se chauffe à ses rayons? •

— C’est du style oriental! Bravo! Continuez! Vous savez cependant que, comme réformatrices, nous prohibons absolument la galanterie et toutes ces hyperboles de sentiment.

— Je le sais ; mais que voulez-vous ? Mon cœur débordé, et je ne trouve aucune expression pouf vous dire quelles traces lumineuses et magiques votre souvenir a laissées dans mon cerveau. C’est comme une obsession. Ce n’est pas seulement votre beauté, le charme de votre parole, le son vibrant et profond de votre voix, qui frappent au cœur, c’est votre grande âme, votre bonté, votre générosité qui m’accablent de respect et d admiration.

— Ouf! c’est tout, n’est-ce pas? Maintenant, parlons raison.

— Ma raison, je l’ai perdue. Quand je pense que vous avez daigné m’accorder un peu d’intérêt, à moi, pauvre écervelé; quand je me rappelle avec quelle affectueuse bienveillance vous avez daigné écouter le récit de toutes mes folies, et comme d’un mot, d’un regard, vous avez su faire renaître l’espoir dans mon âme désenchantée, je ne puis contenir l’élan de ma reconnaissance. Pouvez-vous m’en vouloir, si je cherche à l’exprimer? Je voudrais vous le prouver, non par de vaines paroles, mais par des actes héroïques; et si ma vie était jamais pour vous de quelque utilité...

— Oh! oh! prenez garde, je pourrais très bien la prendre, votre vie.

— Vous l’acceptez donc ?

— Je ne dis pas tout de suite ; mais il se peut qu’à un moment donné je vous la demande, quoique, si je me souviens bien, vous l’ayez déjà donnée à un autre.

~ Comment ?

Ah ! vous oubliez ainsi vos engagements I Si Michel

Fédéroff venait aussi la réclamer ! .

jl m’a demandé de mettre ma vie au service ^d une

grande idée. J’ai consenti; mais je n’ai pas pris d’engagement. . ,

— La distinction est délicate. Néanmoins, comme le

but que poursuit le docteur Fédéroff est le même que le mien, nous pourrons nous entendre.

Ainsi, vous acceptez ma vie? Wanda, ma sœur, mon

amie, je suis ivre de joie ! Merci, oh! merci ! ^

A propos du docteur, reprit Wanda, vous n’avez

rien reçu de Genève?

— Si, en effet, un volumineux paquet.

— Et que contient-il?

— Je ne sais pas.

Comment, c’est là l’intérêt que vous prenez à la

cause?

— Ge paquet ne m’est pas destiné.

— A qui alors ?

— A vous.

— Et vous ne me le dites pas?

— C’est que j’ai ordre de ne vous le remettre que le jour où vous atteindrez votre majorité , c’est-à-dire dans huit jours.

— G’est Michel Fédéroff qui vous écrit cela ?

— Oui.

— Et vous en donne-t-il la raison ?

— Non. .

— Alors, comme je suis très curieuse, donnez-moi le

paquet tout de suite.

— Je suis votre esclave, Wanda Pétrowna, je vous obéirai. Cependant je vous ferai observer que le docteur Fédéroff insiste pour que je ne vous remette le paquet qu’à la date du 13 janvier.

, — Ce sont sans doute des brochures politiques? lit la

princesse vivement intriguée.

— Je ne le pense pas. C’est plutôt un manuscrit.

— Un manuscrit? Et cela a la forme d’un paquet?

— Plutôt d’une lettre volumineuse.

— Et vous dit-il pourquoi ce paquet ne m’a pas été adressé directement?

— De crainte sans doute qu’il ne tombât entre les mains du prince.

- — C’est probable. Quelle que soit ma curiosité, je veux donner une preuve de virilité : j’attendrai le 13 janvier.

— Me voilà prêt, dit le prince qui rentrait, le traîneau est attelé. Partons.

Raymond salua Wanda à la manière des Orientaux, en mettant la main sur son cœur, et sortit avec le prince.

— Quelle nature loyale, quel cœur généreux ! pensa Wanda. S’il m’était permis d’aimer, peut-être...

Elle resta plongée dans une profonde rêverie.

Mais, tout à coup, elle se leva, passa les mains sur son front, comme pour en chasser une pensée importune.

— Non, non, se dit-elle, je ne veux pas. Les apôtres ne doivent pas aimer. Je l’ai juré... et cependant... celui-là peut-être aurait pu me faire oublier... l’autre.

En ce moment, un valet de pied entra et remit une carte à Wanda.

— Faites entrer, dit-elle.

C’était le comte Yérénine.

— Quoi ! s"écria-t-elle. Ce visage décomposé ! Qu’est-il donc arrivé?

— Ah ! chère Wanda, quelle nuit j’ai passée! Et comme il faut que je vous aime pour jouer le rôle que vous m’avez assigné! Espionner l’empereur qui est si bon, qui a comblé ma famille de bienfaits, qui me traite comme son fils! Et quel mauvais conspirateur je suis! J’ai failli me trahir, vous trahir; je ne sais pas mentir, mentir à l’empereur surtout, qui semble lire jusqu’au fond des cœurs.

Wanda ne répondait rien ; son regard exprimait tout à la fois l’inquiétude et la sévérité, la compassion et une nuance de dédain pour la faiblesse de son cousin.

— Ne me regardez pas ainsi, Wanda, je vous en supplie.

— Vous êtes un enfant, Alexis, dit Wanda d’une voix grave. Vous êtes reconnaissant envers l'empereur, de la fortune dont il a favorisé votre père ; mais toute faveur impériale est une iniquité. Celte fortune qu’il prodigue avec tant de munificence, n'est-ce pas la fortune du peuple ? Enfin, les sentiments étroits de la personnalité doivent s’effacer quand il s’agit de la grande cause de l'humanité, du triomphe de la justice absolue. N est-ce pas là ce que je vous ai enseigné? Ne sont- ce pas les doctrines que vous avez acceptées, et auxquelles vous m’avez juré de vous dévouer entièrement?

— C'est vrai.

— Eh bien ! alors?

— Ma raison juge comme vous ; mais mon cœur se révolte contre l’ingratitude.

— Si vous pensiez qu'à côté de quelques bienfaits accordés à des favoris, l'empereur maintient un gouvernement qui accable le peuple d'impôts, qui fait traquer les socialistes comme des bêtes fauves, les fait fouetter de verges...

— C’est à son insu, vous le savez bien, interrompit Vérénine.

— C’est possible ; mais il est responsable, puisqu’il a le pouvoir absolu.

— Au fond, je vous assure qu’il est très libéral.

— Alors, pourquoi n’agit-il pas selon ses convictions ?

— C’est sa bonté qui le rend faible.

— Quand on a la toute-puissance, il n'est pas permis d'être faible. Quand on a la main trop débile pour tenir un sceptre, on le dépose.

— Je crois qu'il va prendre une grande résolution.

— Il y a si longtemps qu'on l'annonce; cette grande résolution ! S'il avait été plus ferme dans son libéralisme, il eût pu dominer l’opposition des boyards, briser leur

pouvoir, abolir leurs privilèges, transformer la Russie. Tout son libéralisme a consisté à n’accorder au peuple que fort peu, en lui promettant beaucoup. Il est telle situation et telles circonstances oit la faiblesse entraîne des conséquences terribles. Prenez garde, Alexis . de vous rendre, vous aussi, coupable de faiblesse !

— Parlez, Wanda. Je ferai tout ce que vous ordonnerez.

— Eh bien î dites-moi ce qui s’est passé cette nuit; ne me cachez rien.

Le jeune aide de camp raconta mot pour mot son entretien avec le tzar.

— Et c’est là tout ce qui a motivé votre grande émotion! exclama Wanda.

— Mais si l’empereur me parle de nouveau de ce mariage, de ses généreuses dispositions à notre égard ? demanda Yérénine, le regard suppliant, la voix altérée, les lèvres tremblantes d’émotion.

— Vous lui direz qu’on n’achète pas l’amour de Wanda Kryloff, et que celui qui sera digne de son cœur, n’eût-il pas un kopeck (1), elle le choisira de préférence à tous les grands de la terre.

— Et... sans doute, je ne suis pas digne de vous, je le comprends. Vous n’avez pour moi que de l’indifférence.

— Mon bon et brave Alexis, non, je n’ai pas pour toi que de l’indifférence; j’ai pour toi, au contraire, cher cousin, une vive et sincère affection. Si je te gronde, c’est que je voudrais faire de toi un héros.

— Vous ferez de moi ce que vous voudrez, Wanda; sinon un héros, du moins un esclave.

— Non pas un esclave, mais un homme plus indépendant, et mon attachement fraternel s’en augmentera, s’il est possible.

— Fraternel ! fit en soupirant le jeune homme.

— La fraternité est une mâle affection qui fortifie

(1) Quatre centimes, cent kopecks font un rouble.

l’âme, tandis que l’amour l’amollit. Or, vous savez quelle œuvre j’ai dévoué ma vie.

X>Iais cette œuvre sera longue encore peut-être?

— C'est possible, surtout avec des serviteurs aussi tièdes

que vous.

4 — Et vous me promettez que plus tard...

— Je ne promets rien.

Toutefois, ces mots désespérants, elle les accompagna d’un regard et d’un sourire affectueux qui achevèrent de troubler le tendre Alexis.

— Voyez donc, dit-elle tout à coup, il me semble entendre du bruit. Serait-ce mon père qui rentre déjà ?

Vérénine, brusquement arraché â sa contemplation, s’approcha de la croisée.

— Non, ce n'est pas le prince, c’est... Mais attendez donc, je l’ai vu au bal cette nuit; vous lui avez parlé: c'est... c’est le prince de Stackelberg. ,

— Vous êtes sûr? fit Wanda, qui se leva pour regarder à la fenêtre. C’est bien lui.

Allez-vous le recevoir? demanda Vérénine.

— Sans doute. Je l’attendais.

Vérénine soupira, prit la main de sa belle cousine, y déposa un baiser recueilli. En sortant, il rencontra dans l’escalier le jeune Allemand.

Le prince Vassili Antonovitch Stackelberg descendait de ces Allemands implantés par Pierre Ier dans toutes les administrations de l’empire. Grâce à cette ténacité rapace, cette patiente faculté d’infiltration propre au caractère germanique, les Allemands ont fini par se faufiler dans tous les emplois administratifs. Ils sont studieux, travailleurs, minutieux, ponctuels. Ce sont des hommes d’affaires, des hommes de chiffres. Les Slaves, au contraire, sont insouciants ; il y a en eux quelque chose d’indompté, d’insoumis, d’insaisissable, d’instable, qui les rend impropres à un travail régulier, réclamant de l’application et de la rectitude. Ce sont ces lacunes du caractère slave qui ont fait la fortune des Allemands en Russie.

g4 LES VIERGES RUSSES.

Quelques-uns se sont élevés, par des services rendus, au premier rang telle était la famille de Vassili von Stackelberg.

Il disait sa famille d’origine prineière, et bien que les Allemands-Russes ne portent que des titres de comtes et de barons, il avait obtenu la ratification de son titre de prince.

Ce jeune homme, de trente ans environ, avait le type de sa race. Sa tête carrée était plantée sur des épaules anguleuses; de longues jambes disgracieuses lui donnaient une démarche lourde et sans noblesse. Son visage impénétrable, au teint bilieux, ressemblait à un masque; il avait des cheveux jaunes, des yeux bleu clair, secs et perspi-

C2LC6S.

Ses hanches de femme, ses mains longues aux doigts flasques, indiquaient, malgré sa raideur apparente, une nature souple qui ne recule devant aucun moyen pour atteindre son but.

Cependant, grâce à sa haute taille, au prestige du nom et de la fortune, il passait pour un bel homme; et, grâce à cet air hautain, gourmé, à ces manières compassées et correctes qui imposent aux sots, pour un futur homme d’État.

En entrant dans le boudoir de Wanda, il salua avec une

élégance étudiée. . M .

— Pardonnez-moi, princesse, dit Stackelberg, si j ai commis l’indiscrétion de me faire annoncer chez vous en l’absence du prince; mais j’avais un renseignement important à vous demander avant d’accepter la mission dont l’empereur veut bien m’honorer.

Ah ! oui, cette enquête sur le mouvement socialiste

dans la Russie méridionale ?

— Principalement dans les gouvernements de Kieff et d’Odessa, d’Ekaterinoslav, de Kherson et de Kharkoff. C’est là une haute preuve de confiance, dont je suis fier et que je tiens à justifier. Aussi ne veux-je pas l’accepter sans connaître un peu la situation morale des pays sur lesquels portera mon rapport.

— Si je vous comprends bien, repartit Wanda, vous voudriez être certain à l’avance de rencontrer là un sujet digne de votre haute capacité.

Il s’inclina avec un sourire vaniteusement modeste.

C’est-à-dire que je voudrais être sûr de ne pas faire

un voyage inutile. Puisqu’on me confie une mission...

— Il faut au moins, interrompit Wanda en riant, que vous y trouviez matière d’un rapport qui vous fasse hon-

neur. .

; — Je crois deviner dans vos paroles une pointe d 1-

ronie. ,

Je cherche h vous comprendre, voilà tout, répliqua

Wanda avec une feinte candeur.

Vassili reprit :

— J’ai beaucoup entendu parler de vous, princesse, comme d’une femme hors ligne. Non seulement votre esprit est remarquablement cultivé; ijiais on vous reconnaît une intelligence rare, une grande élévation morale, un beau et énergique caractère.

— J’ai quelques amis qui s’exagèrent mes mérites ; et puis la fortune de mon père , mon titre de princesse aident beaucoup à la réputation qu’on veut bien me

faire. ,

— La preuve que vous avez une réelle valeur, cest

que vous avez aussi des ennemis, des détracteurs.

— Yoilà qui est moins fade.

— J’aurais donc plus de chances de vous plaire si je vous adressais quelques critiques? De bonne foi, j en cherche et je ne trouve pas.

— Ici, le vil flatteur reparaît.

— Vous me semblez un peu altière.

— En effet.

— Mais à mes yeux l’orgueil est plutôt une qualité qu un défaut. L’orgueil donne la dignité. J’aime les femmes orgueilleuses, j’aime les difficultés en amour, et...

— Il me semble que nous nous éloignons un peu de noire sujet, interrompit Wanda en souriant.

— Est- il possible, quand on parle à une temme aussi belle que vous, de ne pas perdre un peu le fil de son discours ?

— Puisque vous me parlez de vos préférences, permettez-moi de vous dire aussi les miennes. Je n’aime pas cette habitude que les Busses ont prise aux Français, de n’adresser aux femmes que galanteries et flatteries, comme s’ils les jugeaient incapables de traiter d’autres sujets.

— - Eh bien, soit! revenons au socialisme, et vous verrez que, loin de vous regarder comme une de Ces poupées uniquement occupées de frivolités, j’attends de vous, au contraire, des renseignements sérieux sur la haute et importante question qui m’amène ici. On vous dit un peu socialiste. Il va sans dire que je nJen crois rien.

— En effet, quand on est princesse et qu’on jouit de toutes les prérogatives sociales, on trouve assez naturellement que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

— On prétend cependant que ce mouvement comprend beaucoup de jeunes gens, hommes et femmes, appartenant à la noblesse.

— On le dit, en effet ; mais, à mon avis, ce ne peuvent être que des nobles plus ou moins ruinés ou mal vus à la cour.

— 11 y en a d’autres. Ces Slaves sont si légers et si enthousiastes !

— Et vous, prince, vous n’êtes pas enthousiaste?

— L’enthousiasme est. une démence, et Dieu merci ! je jouis de toute ma raison.

— Cependant l’enthousiasme a du bon. On ne fait rien de beau et de grand sans enthousiasme.

— Je vous déclare que je suis un homme essentiellement positif et pratique. Toutefois, vous me faites comprendre en ce moment que l’enthousiasme est un puissant mobile, qu’il est inhérent à certain sentiment. . .

— J’attends toujours vos questions sur la situation morale des provinces méridionales, interrompit Wanda, en battant à petits coups de ses doigts roses le guéridon qui était à coté d’elle.

— Je vous obéis. Les avis sont très partagés sur la question du socialisme. Les uns disent qu’il fait chaque jour des progrès effrayants; les autres nient absolument ces progrès, et prétendent que le nombre des socialistes actifs est fort restreint, que ce prétendu parti ne se compose que de quelques fous tapageurs qui font beaucoup de bruit pour tromper sur leur nombre. A votre avis, ce parti est-il oui ou non dangereux pour l’ordre social? Vous me rendrez un grand service en me donnant votre appréciation, au moins en ce qui concerne vos domaines, et, si c’est possible, l’appréciation du prince.

— Oh I mon père, dit Wanda en riant, voit des socialistes partout. Je ne m’étonnerais pas qu’avant de se coucher il ne regardât sous son lit avec la terreur d’y découvrir un socialiste. Chez lui, c’est de la manie. On ne peut même prononcer le mot sans qu’il n’entre en fureur. C’est, je crois, d’après ses rapports terrifiants que le ministre a résolu cette enquête.

— Et vous ? C’est votre opinion que je veux.

— Eh bien! la voici. H y a des socialistes, ils existent; mais si vous en découvrez à Odessa vingt, en cherchant bien; à Kieff, trente; et dans toute la Russie méridionale, une centaine, je crois que ce sera à peu près tout.

— Cent propagandistes actifs, c’est possible ; mais les convertis, les néophytes, sont nombreux, paraît-il.

— Quels moyens, s’il y en a, prendrez-vous pour les découvrir? Le paysan russe, sous son abrutissement apparent, est très fin, très rusé, très défiant. Il est difficile de lire dans le fond de sa pensée.

— Alors, vous m’engagez à refuser cette mission?

— Mais non ! Cela peut, au contraire, vous donner beaucoup de gloire. Toutes ces enquêtes, tous ces rapports administratifs , ne servent absolument à rien ; mais ils

gg LES VIERGES RUSSES.

posent ceux qui les font. Après cela, les socialistes sont peut-être beaucoup plus nombreux que je ne le pense, et votre enquête, grâce à votre perspicacité, ne sera peut-

être pas inutile. .

Pendant qu’elle parlait, Stackelberg observait attentivement Wanda, dont le détachement lui parut sincère.

Cependant, il crut devoir pousser plus loin ses inves- 1 »

tigations.

Et voudriez-vous alors me seconder dans mes recherches ?

— Oh! très volontiers. Si je puis vous être utile, et rendre ainsi service à mon pays, je me ferai un véritable devoir de vous aider à découvrir s’ils existent, ces affreux complots qui menacent la tranquillité de l’empire. Je plains assurément tous ces déclassés, tous ces malheureux, tous ces fous, et, s’ils ne sont pas fous, ces criminels qui prêchent la révolte et l’ anarchie; mais je connais le respect qu’on doit aux lois de son pays, et je ne demande qu à devenir votre collaboratrice dans la noble mission que vous allez accepter. Car vous l’accepterez, n’est-ce pas? Si, par hasard, il n’y avait pas de socialistes, nous en découvririons, au besoin même, nous en inventerions. J’ai ouï dire que la plupart des enquêtes se faisaient

ainsi.

Maintenant, Vassili écoutait et regardait Wanda avec une certaine inquiétude. Raillait-elle, parlait-elle sérieusement ? Les vibrations de sa voix lui semblaient mordantes et ironiques. Jouait-elle un rôle? Se doutait-elle du véritable objet de sa visite?

Si elle était socialiste,, comme on l’avait chargé de le découvrir , elle devait être sur ses gardes. 3D un autre côté, cette aisance qu’elle apportait dans ses réponses, le ton plaisant qu’elle leur donnait parfois le faisaient hésiter. Non, une véritable socialiste ne parlerait pas ainsi, en face d’un futur agent de la troisième section.

Il employa une nouvelle tactique.

— Je ne suis pas aussi hostile aux idées sociales que

LES VIERGES RUSSES. «y

vous pourriez le croire. Je suis libéral, très libéral, autant et peut-être plus que vous-même.

Et qui vous dit que je le sois? fit Wanda, qui joua

l’étonnement.

— La rumeur publique.

— Le public s’occupe donc beaucoup de moi ?

Comment ne pas s’occuper de vous, quand on vous

a vue ?

Encore un mauvais point, monsieur 1 enquêteur. Si

vous continuez à me flatter ainsi, je ne serai pas votre collaboratrice.

— Oui, je suis profondément libéral, reprit Yassili ; et même la confiance que vous m inspirez est si grande, que je vous dirai toute la vérité. Je n accepterai cette mission qu’avec l’arrière-pensée que je pourrai, non pas trahir la confiance de l’empereur, en ne dévoilant pas toutes les menées révolutionnaires , mais servir le parti vraiment libéral, en exagérant, dans mon enquête, l’importance de ce mouvement.

— Ah ! cela retombe un peu dans ma manière de voir sur les enquêtes. Mais voyons c’omment vous entendriez servir ainsi le parti vraiment libéral.

— Avez-vous entendu parler, reprit Stackelberg, de la fameuse lettre rouge tombée hier matin dans la voiture

de l’empereur ?

— Une lettre rouge?

— Dont tout le monde parle aujourd’hui.

— Non, en vérité, répondit Wanda avec un air de parfaite candeur. Et que dit cette lettre?

— Je ne sais au juste ; mais il paraît qu’elle a vivement impressionné l’empereur. 11 aurait eu, ce matin même, un entretien fort orageux avec Gortschakoff, qui aurait menacé de donner sa démission, laquelle démission aurait été presque acceptée.

Tout en parlant, Stackelberg observait attentivement la princesse. Mais Wanda devinait son jeu et se tenait sur ses gardes.

— Ce sont là, en effet, d’importantes nouvelles, ditelle avec une feinte indifférence.

— Or, cette rupture avec l’homme le plus puissant de l’empire viendrait de ce que l’empereur, effrayé des menaces contenues dans la lettre rouge, se déciderait enfin à donner une constitution à la Russie et voudrait marcher franchement dans la voie des réformes. Eh bien î suivez donc mon raisonnement : en continuant à effrayer l’empereur, nous obtiendrons plus qu’en le rassurant.

— Ainsi, Vassili Àntouovitch, vous êtes pour la constitution ?

— Sans doute. Et vous, que désirez-vous ?

— Décidément vous tenez à me croire libérale...

— Je le suppose : car il est impossible d’être intelligent, de réfléchir, de penser, sans être libéral.

— Eh !... l’avis de Gortschakoff a du bon.

— Quel est cet avis ?

— Qu’il souffle sur l’Europe un vent démocratique qui, un jour ou l’autre, emportera notre cour et nos privilèges ; mais que nous, boyards, dont le sort est fort enviable et fort envié, nous ne devons pas aider le mauvais vent à venir jusqu’à nous ; que nous devons, au contraire, nous en garder le plus longtemps possible ; et, lorsqu’il nous atteindra, tâcher qu’il nous fasse le moins de mal possible.

— Ah! je ne vous reconnais pas là, princesse. Vous qui semblez avoir un si noble caractère, raisonner avec cet égoïsme !

— Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est du bon sens.

— Moi, je pense qu’il n’y a qu’un moyen de nous préserver de l’ouragan, c’est de diriger la foudre. La constitution, que je souhaite ardemment, ferait l’effet d’un paratonnerre.

— Vous avez peut-être raison. Cela pourrait retarder de quelques années la révolution sociale.

— Vous croyez donc à la révolution sociale?

— C'est un mot fort à la mode; et je l’emploie sans y attacher plus d’importance qu’il ne mérite.

— Elle ne se laissera pas prendre, pensait Yassili. Et cependant un secret pressentiment me dit qu'elle est socialiste et qu’elle se moque de moi.

Il résolut de frapper un grand coup, afin de la surprendre.

Brusquement il lui dit :

— Je connais assez intimement un affilié à la société de la Délivrance.

A ces mots, Wanda ne put dominer un très léger frémissement. Ses paupières battirent deux fois, comme si un coup imprévu venait de la frapper.

— Je la tiens, pensa Vassili.

— J’ai, en effet, entendu parler de l’existence de cette société, dit Wanda du ton le plus naturel. Eh bien ! quelle en est la composition, et quel but poursuitelle ?

— Un grand nombre de ses membres appartiennent à a noblesse. Le but qu’elle poursuit, c'est le renversement du gouvernement et la destruction de l'ordre social.

— Les sociétés secrètes m'intéressent toujours, dit Wanda en penchant légèrement le buste en avant, comme pour témoigner du vif intérêt qu’elle prenait aux révélations du jeune Allemand. Etant très curieuse, tout ce qui est secret m’attire.

Ce n'est pas à proprement parler, paraît-il, une société secrète, mais une société de propagande.

— Et les femmes y sont-elles admises?

— Dans le nouveau socialisme, les femmes sont reconnues les égales des hommes.

— Seriez-vous affilié?

— Moi, affilié ? Vous n'y songez pas. Leur programme n’est pas tout à fait le mien. Je ne suis pas aussi radical. Mais, en suivant dans mon enquête le plan dont je vous ai parlé, je croirai être tout à la fois utile aux socialistes et à l’empereur.

— C’est ce que les Français appellent, dit en riant Wanda, ménager la chèvre et le chou.

— Vous me croyez ambitieux ?

Peut-être.

— Vous vous trompez, ma passion dominante, c'est...

— Voyons, un peu de hardiesse.

— Je n'ose. Vous avez un regard qui traverse le ccsur ; je vous en prie, chassez-moi; car, si je restais un quart d’heure de plus en votre présence, je perdrais complètement la raison. Pour ma tranquillité, j’aurais mieux fait, je crois, de me priver des lumières d’une aussi dangereuse collaboratrice.

— D’autant plus, répliqua Wanda en souriant, que votre parti était pris à l'avance sur la manière de conduire votre enquête.

Vassili se mordit les lèvres.

— Je crois avoir deviné, reprit-elle, le vrai but de votre visite.

— Auriez-vous deviné que, fasciné hier par votre beauté, j’avais hâte de vous exprimer mon admiration ?

— Ce n’est pas cela. Vous sortez , n’est-il pas vrai, des bureaux de la troisième section ? Or, la rumeur publique m’ayant désignée comme socialiste, vous me l'avez dit vous-même, on vous y aura parlé de moi, et vous avez eu la curiosité de connaître mon opinion.

Stackelberg rougit jusqu’aux oreilles.

— • Ah ! princesse, me soupçonneriez-vous, par hasard, de jouer vis-à-vis de vous le rôle d'un juge d’instruction ou d’un agent provocateur?

Il se leva tout d’une pièce, et, affectant un air solenne et offensé, il fit un pas vers la porte.

— Puisque cette supposition vous blesse, reprit Wanda, pardonnez-la-moi, et quittons-nous bons amis.

Elle lui tendit la main ; mais Vassili hésitait à la prendre.

Wanda craignit d’avoir commis une imprudence en voulant montrer trop de perspicacité. Il fallait racheter

celte faute, et gagner, sinon pour elle-même, du moins pour son parti, les bonnes grâces de ce tortueux personnage.

Ce n’était qu'une plaisanterie, dit-elle avec un sourire captivant. Vous ne me gardez pas rancune, n'est-ce pas ?

— Gomment vous garder rancune ? repartit le prince un peu troublé par ce sourire.

— Décidément, quand partez-vous ?

— Et vous-même ?

— Pas avant avril.

Moi, dit Vassili, je compte partir le mois prochain ;

mais, selon toute probabilité, l'enquête sera longue, car elle comprendra non seulement la Russie méridionale, mais la Russie occidentale. Je commencerai par la Podolie, la Volhynie, les provinces de Grodno, de Minsk et de Mohilew ; puis, je parcourrai la Bessarabie, les provinces de Kherson et d’Ekaterinoslav,' la Grimée, et je terminerai par la Petite-Russie et particulièrement par le gouvernement de Kieff, où j’aurai le plaisir de vous voir, puisque vous y serez alors.

Nous espérons même, ajouta Wanda, que vous ferez

de notre résidence votre quartier principal.

Vassili s'inclina galamment.

Gomment, répondit-il, refuser une invitation faite

avec tant de grâce, quand on irait au bout du monde avec l’espoir de retrouver ces deux beaux yeux 1

Wanda posa coquettement un doigt sur ses lèvres.

Chut ! ou nous nous brouillons.

Le prince baisa la main qu’elle lui tendait et sortit.

11 avait à peine abaissé la portée, que Wanda, faisant un geste de profond dégoût :

— Quel mielleux et visqueux personnage ! dit-elle. . Ce baiser m’a produit l'effet d’une morsure de vipère.

Elle en effaça la trace avec son autre main.

Ouvrant la porte :

— Katia 1 Kalia ! appela-t-elle.

Katia vint aussitôt.

“** Ah • ta vue me repose de celle que je viens de subir.

Elle lui raconta en détail son entretien avec Stackelberg.

“ S'il ne s'était agi de sauver nos amis de l’IIkraine et peut-être nos écoles, je n'aurais jamais eu le courage de lui tendre la main.

Elle raconta ensuite à Katia son entretien avec Vérénine.

7" Décidément, ajouta-t-elle, l'adresse du comité révolutionnaire a produit un certain effet sur l’esprit de l’empereur, qui semble se réveiller.

— Le peuple, dit Katia, se réveillera avant lui.

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