‹ Les Vierges RussesChapitre 23 sur 63 · LA TROISIÈME SECTION DE LA CHANCELLERIE IMPÉRIALE · texte numérisé non relu

LA TROISIÈME SECTION DE LA CHANCELLERIE IMPÉRIALE

Tandis que Wanda se rendait chez son amie. Y >sili Stackelberg s’acheminait vers la mystérieuse maison de

la rue de Liteïnaïa , pour rendre compte, au chef de la troisième section, de la démarche dont il avait, en effet, été chargé.

Sous ce nom innocent de troisième section de la chancellerie particulière de Sa Majesté, il existe en Russie, à côté et même au-dessus des ministres, une police secrète ayant pour but de réglementer, de systématiser la surveillance de tous les habitants suspects de l’empire.

La police secrète, créée par Jean le Terrible, est subordonnée à une chancellerie secrète, remplissant les fonctions de tribunal inquisitorial pour connaître des crimes et délits politiques.

La vénérable institution a toujours répondu de la manière la plus étendue à cette destination. Sous Pierre le Grand, comme sous ses successeurs, elle a toujours fonctionné impitoyablement. Paul 1er l’abolit; mais l’empereur Nicolas la rétablit en 1825, et en fit la plus haute autorité administrative de l’empire aux cent millions de sujets.

Pétersbourg est rempli d’agents de la troisième section. « Méfie-toi de tout le monde, disait Hertzen à son fils, qui se rendait sur les bords de la Néva, du cocher qui conduit ta voiture, du laquais qui te sert; ne te fie à personne , pas même à l’ami auquel tu es recommandé. Attends-toi à trouver dans chaque société un mouchard et peut-être deux. »

Il y a donc en Russie les gendarmes ou agents ostensibles de la police et les agents occultes, dont le nombre est illimité. Et cela, non pas seulement à Pétersbourg, mais dans tous les districts de l’empire.

Cette formidable organisation s’étend sur toute la Russie, qu’elle terrifie, qu’elle opprime, qu’elle étouffe. La police secrète arrête, emprisonne à son gré ; elle a des forteresses plus redoutables que la Bastille; elle a comme moyens de torture : le fouet, l’isolement, le secret, les souffrances de la faim, de la soif ; comme châtiments : les noirs cachots où l’on est enterré vivant, les mines de

iES VIERGES RUSSES.'

mercure où les plus robustes ne vivent que cinq ans, les neiges de la Sibérie où Ton meurt lentement de froid, de misère, de désespoir.

Il n’est pas besoin de preuves pour qu’elle arrête et châtie : il suffit de la simple dénonciation d’un officier bleu ou d’un agent secret. On raconte sur la police secrète de terrifiantes anecdotes. Il n’est pas un Russe qui ne frémisse en parlant de cette redoutable institution.

En Russie, les agents de la police secrète, loin d’être en déshonneur, sont au contraire au premier rang. On ne confie ces postes qu’à des hommes que leur position, leur fortune, leur influence placent au-dessus des autres fonctionnaires, car ils doivent être incorruptibles et tenir tête souvent aux personnalités les plus puissantes.

Le chef de la troisième section, qui est en même temps aide de camp général de l’ empereur, est le fonctionnaire le plus élevé de l’empire, le premier homme de confiance du tzar. Bien qu’il n’ait pas le titre de ministre, il assiste au conseil des ministres, et prononce souvent le mot décisif.

Ûrloff sous Nicolas, Schouvaloff sous Alexandre, ont été de grands hommes d’Etat chargés des missions les plus délicates et les plus importantes.

Mais outre la troisième section de la chancellerie impé-

riale, il y a encore en Russie deux autres polices secrètes, dont les attributions se confondent un peu avec celles de la troisième section : c’est celle de la préfecture de police administrée alors parTrépoff et celle du ministère de l’intérieur, dont une division est spécialement appliquée à la surveillance politique des sujets du tzar. Entre ces trois administrations existent de nombreuses rivalités et une véritable émulation. C’est à qui découvrira, arrêtera, emprisonnera le plus grand nombre de suspects.

A quelle prudence, à quel mystère les révolutionnaires ne sont-ils pas brables argus répandus /éurHoûte.l pire!

onv innATïl —

U>UiV **Ji*VM«

"ace de l’em-

Le général Trépoff était rentré chez lui fort ému des sévères reproches de l’empereur, et surtout de cette lettre rouge sur laquelle sa police ne lui avait présenté aucun rapport. Il ne put dormir de la nuit, et dès sept heures du matin il se rendit chez Mezentzoff, le général des gendarmes, auquel il communiqua les reproches et les ordres de l’empereur. Le général des gendarmes, furieux, se rendit immédiatement aux bureaux de la troisième section, fit retomber sa colère sur ses colonels, les colonels sur les capitaines, et ainsi de suite jusqu’aux malheureux garçons de bureaux qui n’en pouvaient mais*

Comment personne n’avait-il su d’où partait l’adresse du comité révolutionnaire? Comment cet audacieux criminel n’était-il pas encore arrêté?

w- AhI çà! avait dit le chef de là troisième section à ses agents, vous êtes donc tous amoureux, ou aveugles, ou ivres, ou malades ? Il n’y a donc plus à Pétersbourg un employé fidèle et zélé ? Il faudra donc que ce soit moi qui veille sur la sécurité de l’empereur et qui fasse le métier d’agent de police? Je veux, entendez-vous, qu’avant ce soir l’auteur ou les auteurs de cette lettre insolente soient arrêtés.

— » Mais, avait timidement objecté un colonel, cette lettre pourrait bien n’être que l’œuvre d’un fou.

— Peu importe, il faut découvrir ce fou* Il est fort possible aussi qu’il y ait complot. Il règne dans Pétersbourg une sourde agitation. Doublez^ s’il le faut, le nombre des agents. La lettre dit que la conspiration est partout, soyez partout. Que toutes les personnes suspectes dans la société comme parmi le peuple soient plus étroitement surveillées.

Puis il se fit apporter la liste des personnes suspectes parmi la société .

Il posait le doigt sur le nom de la princesse Wanda Kryloff, quand Stackelberg lui fit passer sa carte.

—Vous venez à propos, lui dit Mezentzoff. Ne vous ai-je

pas vu hier au soir danser avec la princesse Wanda Kryîoff?

— Oui, répondit Stackelberg.

— Eh bien 1 cette personne nous est suspecte. Sa beauté, son rang, pourraient en faire un agent révolutionnaire très dangereux.

— Très dangereuse, cette ravissante personne? Pour le cœur, oui; mais non pour le gouvernement.

— Mon cher prince, vous ignorez donc ce qui se passe

actuellement à Péter sbourg?

En quelques mots, il lui peignit les progrès du socialisme, non seulement dans le peuple, mais parmi la noblesse et surtout parmi la jeunesse.

. — Puisque vous devez être chargé d'une enquête dans la Petite-Russie, il importe que vous connaissiez d’abord les opinions de la princesse. Le prince, sans doute, est très conservateur; mais ne voit-on pas chaque jour les enfants renier les convictions de leur père? Vous êtes, je crois, en relation avec le prince?

— Je lui ai été présenté hier pour la première fois, objecta Vassili.

— Cela suffit.

— - Alors, que dois-je faire?

— Chercher à savoir si cette jeune fille est socialiste, appartient à quelque cercle révolutionnaire ou à quelque société secrète. Je me fie à votre perspicacité , mon cher futur diplomate.

C'est deux heures après cette conversation que le prince Stackelberg revenait tête basse à la troisième section.

— Eh bien? fit le général.

— Je n’ai rien pu savoir. C’est une divine personne, spirituelle, fière, mordante, coquette, charmante en un mot.

— Mais enfin quel est votre sentiment ?

— A surveiller, repartit Stackelberg.

Le général écrivit immédiatement en face du nom de Wanda : « à surveiller. »

— Non pas , non pas, insista vivement Stackelberg. N’écrivez pas ce mot-là. Si elle appartient au parti socialiste, je veux avoir la gloire de le découvrir. Elle m'a très gracieusement offert l’hospitalité au printemps prochain, en Ukraine. J’aurai le temps de l’étudier.

— Mais si vous en tombiez amoureux?

— Amoureux, moi ! Jamais, général, l’amour ne me fera oublier mon devoir et le service de Tempereur.

Néanmoins, le général maintint la mention a à surveiller, » et, après le départ de l’Allemand, donna des ordres en conséquence.

Tandis que Mezentzoff envoyait Stackelberg en mission secrète chez la princesse Kryloff, Trépoff, de son côté» lançait un espion à la piste de Wanda.

Page 1