‹ Les Vierges RussesChapitre 24 sur 63 · UNE RECRUE · texte numérisé non relu

UNE RECRUE

Quand Wanda entra chez son amie , elle la trouva tout éplorée sur une chaise longue, enveloppée de fourrures, car elle grelottait la fièvre.

— Chère Nadège ! ta lettre m’a navrée. Quoi ? Qu’est-il donc arrivé?

Nadège se jeta dans ses bras.

— Ma vie est finie, dit-elle d’une voix éteinte.

— Un pareil désespoir parce qu’un homme t’a trompée ! Mais ils trompent tous, ne le sais- tu pas?

— Cet homme est mon mari, et il m’avait juré de m’aimer toujours. Ah ! c’en est fait de moi !

— Mais, chère âme, ignores-tu donc que le Code russe est assez élastique en ce qui concerne le mariage ? Tu peux demander le divorce, et recouvrer ta liberté.

— Crois-tu que ce soit si facile ?

— Tout est facile en Russie, avec de l’argent.

Nadège soupira profondément.

— Ah ! ma chère Wanda, mon malheur est sans remède. Ne te l’ai -je pas écrit? je l’aime encore.

Un homme qui te trompe, qui ne t’aime plus

— - Je suis faible, lâche, tout ce que tu voudras ; mais je l’aime.

Et la jeune lernme éclata en sanglots.

Wanda laissa passer cette explosion de douleur. Elle regardait d’un œil attendri cette mignonne et suave créature atteinte, à vingt ans à peine, d’un immense désespoir.

Nadège Litzanoff avait le vrai type russe. Ses cheveux, d’un blond d’or pâle, encadraient un front pur, blanc comme l’ivoire. Et, quand elle relevait ses longues paupières humides, on voyait briller de sombres éclairs dans ses grands yeux d’un bleu profond.

Ses joues, ordinairement si roses, étaient pâles et marbrées de taches rouges. Sa bouche gracieuse, faite pour Je sourire, était contractée par l’amertume et la souffrance.

Son désespoir était si complet, qu’elle en avait oublié toute coquetterie. Mais sa taille ployée dans sa robe de cachemire bleu pâle avait une grâce naturelle et touchante.

— Il y a si longtemps que je ne t’ai vue! reprit-elle. Ta présence me fait du bien, car tu es forte, toi.

— Et toi, tu n’es qu’une enfant gâtée. Pour toi, la vie a toujours été comme un nid de satin capitonné de feuilles de roses, et la première épine te blesse mortellement. Si tu regardais autour de toi ou plutôt au-dessous de toi, quelles douleurs plus réelles, plus poignantes, ne découvrirais-tu pas !

— Il n’est pas, Wanda, de douleur comparable à la mienne. Tu veux parler sans doute de la pauvreté, des privations; mais, avec son amour, je souffrirais tout sans me plaindre, le froid, la faim...

— Et les fatigues du travail?

— Oui, je travaillerais de mes mains, si je pouvais espérer reconquérir son amour.

— Gomme on voit bien que tu ne connais rien de la dure vie du peuple !

— Et comme on voit bien, ma chère Wanda, que tu n’as jamais aimé! dit Nadège,

— Qu’en sais-tu ?

— Tu aurais aimé, toi ?

— G’ est au moins dans les choses vraisemblables. J’ai vingt et un ans, et crois-tu qu’on atteigne cet âge sans avoir senti battre son cœur ?

— Et tu ne m’en as rien dit, à moi que tu appelles ta meilleure amie ?

— Je ne devais pas te le dire. C’était un amour impossible.

— Impossible! fit Nadège. Serait-ce un des fils de l’empereur?

— Non, chère, ne cherche pas, tu ne trouverais pas.

— Gomment , toi , l’austère philosophe , tu as été éprouvée par une grande passion ?

— Oui, et je t’assure qu’il m’a fallu une certaine force de volonté pour refouler cet amour qui s’est imposé à moi soudainement, violemment. Enfin ne parlons pas de moi, mais de toi, ma chérie.

— Alors, il ne t’aimait pas?

— Je crois que si. Mais c’était, je te le répète, un amour impossible. Parlons d’autre chose, je t’en supplie.

Et cependant tu es parvenue à te guérir?

— A me distraire, du moins.

— Ah! si je pouvais, moi aussi, trouver une distraction, soupira Nadège, je sens que je serais sauvée ; mais il n5y en a pas. Je pense à lui sans cesse ; c’est une obsession ; la jalousie me dévore; j’ai de douloureuses insomnies ; mon sommeil est troublé par d’affreux cauchemars. Par instant, il me semnio la raison m’échappe.

— Depuis combien de temps souffres-tu donc ainsi ? demanda Wanda,

— Depuis plusieurs mois.

— Et tu ne me confiais pas ton chagrin?

— Non, je n'avais que des soupçons. Mais maintenant j'ai acquis une certitude.

— Comment? Dis-moi tout ; rien ne soulage comme de verser sa douleur dans un cœur vraiment ami.

— Ah! mon bonheur a été de courte durée, reprit Nadège. Je crois même que l’ingrat ne m'a jamais réellement aimée. Tandis que moi, je me donnais sans réserve, je sentais toujours entre nous comme une barrière ; et je me disais : Si c’est un souvenir, je saurai l’effacer à force de tendresse ; si c’est un peu de froideur de cœur, je saurai faire fondre cette glace à force de passion. Ah ! de la passion, par instant, il en avait aussi. Il m’embrassait avec frénésie, me serrait sur son cœur avec transport, et c'étaient des mots si brûlants, si tendres ! Et puis tout à coup, après ces explosions, il tombait dans une complète indifférence; ses yeux étaient froids, Sans regard. Quand je lui parlais, il ne m'entendait pas. Il me semblait alors qu’il y avait une femme entre nous, une femme qu’il ne pouvait oublier. Au bout de trois mois, il fit de fréquentes absences, il jouait à son cercle, me disait-il. Il restait fort tard, et, sous prétexte de respecter mon repos, il voulut avoir un appartement dans le pavillon nord de l'hôtel. Cette séparation me fendit l’âme; je la supportai, non sans me plaindre.

— Tu as eu tort. La femme ne doit jamais oublier sa dignité jusqu’à se plaindre qu'on ne l’aime plus.

— Toi, sans doute, tu le pourrais, tu es taillée dans le granit ; mais moi. . .

Dans la cire molle.

— Je ne le pouvais pas, reprit Nadège; je laissai voir mes larmes, je fis des scènes. Oh ! plutôt des supplications et des plaintes que des reproches amers. Pourtant, je me soumis. Et peu à peu la séparation se fit si complète, que je restai trois semaines sans le voir. C'était l'abandon. Plusieurs fois j'allai chez toi, sans te trouver, et j’avais assez d'orgueil pour n’oser confier à

j04 les vierges russes.

personne les dédains de mon mari. Cependant je voulais savoir ; mais à qui m’adresser ? J’allai souvent au théâtre, dans une loge grillée. Il y a trois jours, on donnait au théâtre Michel une représentation extraordinaire. La Patti et Nicolini chantaient. Toute la société devait s’y trouver. S’il aimait une personne de la société, il serait là, je n’en pouvais douter. S’il aimait une actrice, comme j’en avais quelques soupçons, il serait ià également. Et palpitante, j’attendis, scrutant du regard toutes les loges, épiant tous les visages. Enfin, au second acte, il parut à côté d’une femme assez belle... Tiens, elle te

ressemblait un peu, mais en laid.

— Ah î fit Wanda, dont la narine mobile se souleva.

— Oui, elle avait tes yeux, moins beaux cependant.

— Et as-tu pu savoir qui était cette femme ?

— Oui, je me confiai à mon père, qui s’adressa à la police; et je finis par savoir que c’est une aventurière polonaise, assez belle, mais inconnue encore dans le monde galant. Stepane l’avait rencontrée par hasard, et s’en était épris. Il lui avait donné un hôtel somptueux, des voitures, des chevaux superbes. Enfin, depuis trois semaines, il ne la quittait pas, il recevait chez cette femme, il y donnait des fêtes, on y jouait un jeu d’enfer. Quelle que soit son immense fortune, il ne faudrait pas longtemps de cette vie-là pour le ruiner complètement. — Eh bien ! qu’as-tu fait ?

— Je lui ai écrit une lettre si touchante, qu’il est accouru, s’est jeté à mes pieds, a baisé; mes genoux, en pleurant. Mais alors, lui ai-je demandé, si tu te repens sincèrement, pourquoi ne pas revenir à moi? Si je le pouvais... a-t-il dit. — Vous aimez donc sérieusement cette créature? m’écriai-je. — Non, je la déteste ! me repliqua-t-il. — Alors que signifie votre conduite? (Il passa la main sur son front avec désespoir.) — Ne me demande pas d’ explications, me supplia-t-il. C’est une démence ; je souffre autant que toi. — Mais, du moins, que ne gardez-vous quelque décorum et ne semblez- vous habiter

encore votre hôtel? — Tu as raison, me dit-il, car il s’en faut beaucoup que je l’aime autant que toi. Laisse-moi ma liberté, et je te promets de ne plus quitter l’hôtel. — Je le lui promis, et voilà où nous en sommes. Il n’est pas encore sorti de chez lui aujourd’hui. Que fait-il? Je n’ose pas m’en informer. Je n’ose pas franchir le seuil de son pavillon. Vois si mon malheur est assez complet.

Wanda, pendant ce récit, s’était levée, était allée jusqu’à la croisée comme pour dominer ou dissimuler un trouble intérieur; mais elle entendit les sanglots de Nadège, et elle vint s’asseoir sur l’ottomane, à côté d’elle. Attirant sur son épaule la tête de son amie, elle la berça comme on berce un enfant dont on veut apaiser les pleurs.

— Ecoute, chère Nadège, dit Wanda, moi aussi j’ai aimé, j’ai souffert, et, cependant, je suis guérie et heureuse. Veux-tu sérieusement te guérir de ce fol amour pour un homme qui ne t’aime pas?

— Je ne sais si je le voudrais. Cet amour tient tellement à mes entrailles, qu’il fait partie de moi-même; et je ne puis comprendre la vie sans lui.

— Alors, tu aimes ta souffrance ?

— Non 1 oh ! non ! Mais il n’y a que lui, que son retour sincère qui puisse me rendre le bonheur.

— Détrompe-toi. Une distraction absorbante...

— Un autre amour ? interrompit violemment Nadège. Tous les autres hommes me font horreur.

— Oui, un autre amour; mais ce n’est pas l’amour d’un homme que je te propose , c’est un amour noble... élevé...

— L’amour de Dieu? Je ne crois plus à rien.

— Autrefois, répliqua Wanda, aux âmes désolées on montrait le ciel, on les poussait dans les cloîtres; mais, dans notre siècle de raison et de scepticisme, l’amour de Dieu, tel que l’entendent nos sacristains et nos popes, n’est plus le suprême consolateur. C’est l’amour ue l’humanité, c’est ce grand. Ce saint amour-là qui m’a guérie de l’autre.

; — Oui, je le sais, tu m’as parlé déjà de ces doctrines nouvelles.* Toi, tu es une intelligence, un philosophe, et moi je ne suis qu’un cœur tendre et aimant.

■■j- On arrive aussi bien à ces doctrines par le cœur que par l’intelligence. C’est le cœur bien plus que ^intelligence qui se révolte contre les injustices sociales- contre les souffrances des déshérités. As-tu pensé quelquefois qu’il y a des mères qui n’ont pas de pain à donner à leurs enfants, des pères malades ou sans travail qui ne peuvent nourrir leur famille? As-tu pensé que des hommes innocents passent toute leur vie dans des cachots sombres et glacés ; que des hommes de cœur expient leur dévouement à la cause de l’humanité par les travaux dans les mines ou par un lointain et douloureux exil? Est-il permis, dis-moi, de chercher un bonheur égoïste, quand le plus grand nombre souffrent? Si le bonheur est aussi rare, c’est que la solidarité est une loi sociale et une loi nécessaire.

— Oui, tu as raison. C’est vrai ce que tu dis. Si je pouvais soulager toutes ces souffrances, j’oublierais peut-être les miennes.

— Aujourd’hui, reprit Wanda, il ne s’agit plus de discourir platoniquement sur les misères humaines. Il faut agir.

Est-ce que tu conspires avec ces horribles socialistes ?

—•Ces horribles socialistes, comme tu les appelles, veulent abolir toutes les injustices , toutes les monstruosités sociales.

— Ainsi, tu serais socialiste ?

— Appelle cela comme tu voudras, je veux la destruction de tout ce qui est mal, je veux une société où régnent la liberté et l’égalité et une plus équïtable répartition du travail et de la richesse. Ainsi, ton plus grand mal, chère indolente, c’est l’oisiveté. Si ton esprit était un peu plus occupé, ton affection serait moins exclusive et ta douleur moins poignante. Encore une fois, veux -tu sérieusement te distraire ?

— Oh! oui, je m’abandonne à toi, je veux essayer. Fais de moi ce qu’il te plaira.

— Je puis compter sur ton entière discrétion ?

— Tu peux parler comme à une morte, déjà couchée dans le tombeau.

—•Eh bien! oui, chère Nadège, je fais partie d’une vaste conspiration qui bientôt embrassera toute la Russie.

— Contre l’empereur? s’écria Nadège épouvantée.

— Rassure-toi , c’est moins contre l’empereur que contre son gouvernement. Nous voulons abolir toutes les iniquités.

— Alors, vous aurez fort à faire dans la sainte Russie, dit Nadège en souriant.

— Tu vois, tu souris déjà.

— J’essaie.

Et en même temps elle essuyait une larme qui scintillait encore au bout de ses longs cils.

Veux4u que ce soir je vienne te prendre pour te conduire à mon cercle ?

— Tu as un cercle ?

— Oui* les temmes s’y réunissent avec les hommes. Dans la société que nous voulons fonder, l’égalité la plus absolue régnera entre, les hommes et les femmes. Même liberté de développement, et, à mérite égal, même salaire.

— Tu voudrais me faire travailler?

— Rassure-toi : le travail que nous te demanderons ne ternira pas la blancheur de tes mains. Eh bien ! est-ce entendu? Viendrai-je te chercher ce soir?

— C’est entendu.

— Ou plutôt, reprit Wanda, si je t’emmenais tout de suite, afin de ne pas te laisser seule avec ton chagrin ?

— i-Non, oh ! non, dit Nadège. Comme il n’est pas sorti, peut-être va-t-il venir, je veux attendre.

Tu as tort de l’attendre, viens ; crois-moi.

— Je ne le puis pas.

— ■ Faible et obère créature , fit Wanda en l’embrassant. Il me vient une idée : je veux voir ton mari, lui parler, tâcher de le faire rentrer en lui-même.

— Oh ! oui, c’est celai 11 a pour toi tant- d’admiration, qu’il t’écoutera peut-être.

Wanda embrassa de nouveau son amie, dit à Katia, qui était restée dans l’antichambre, d’aller l’attendre dans le coupé, et elle se dirigea vers le pavillon occupé par le comte Litzanoft.

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