‹ Les Vierges RussesChapitre 25 sur 63 · LE NOUVEAU CHEMIN DE DAMAS · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU CHEMIN DE DAMAS

Le comte Stepane Danilovitch Litzanoff était encore très jeune, d’une beauté étrange.

Fils d’une Géorgienne, que son père, le général Litzanoff, avait épousée pendant la guerre du Daghestan, il réunissait en lui le type géorgien et le type slave. Dans son visage, d’une pâleur ambrée, ses yeux verts à reflets noirs avaient, quand ils se fixaient, une grande puissance de séduction. Le nez était droit, correct, avec des narines finement découpées, qui se soulevaient à la moindre émotion. Des cheveux blonds crépus encadraient un front large et fier.

Il portait la tête haute; sa taille était élégante et souple. Il présentait un rare mélange de force et de faiblesse. Il y avait en lui de la femme et du Cosaque.

C’était une riche organisation, primesautière, un peu sauvage même, que la civilisation avait policée à la surface sans la vicier entièrement.

Ce qui le rendait séduisant, ce n’était pas seulement sa beauté physique, c’était son esprit brillait, caustique, sans aigreur ; c’étaient ses élans spontanés vers le bien et le beau ; c’était surtout sa bonté envers les faibles, sa générosité sans ostentation.

S’il était léger, frivole, ennuyé, c’est qu'il n’avait rencontré encore ni un sujet d’étude qui le passionnât, ni un essor élevé rie ses facultés. Intriguer à la cour? Il n avait pour le , courtisans que du mépris. Se vouer à une étude scientifique ? Bah ! disait-il, laissons cela aux professeurs. A quoi bon étudier des sciences encore si incertaines! Et d'ailleurs, est-il sage de passer là moitié d une vie, déjà si courte, a apprendre ce qu’on passera l'autre moitié à oublier ?

Profondément sceptique comme on l’est en Russie, son esprit avait fait table rase de tous les préjugés sociaux. Jusqu’à présent, disait-il, je n’ai rien trouvé de plus raisonnable que de satisfaire tous mes caprices, toutes mes passions.

Gâté par son père qui l’adorait, à vingt-cinq ans, lorsqu’il avait épousé Nadège, il était blasé sur tous les plaisirs de la vie, comme la plupart des Russes qui sont les hommes les plus blasés de l’Europe.

À Paris, où il avait passé près d’un an, il avait acquis, par ses prodigalités et ses excentricités, une réputation de viveur élégant, aussi bien que parmi la jeunesse dorée, dépravée et distinguée de Pétersbourg.

Malgré tous ses succès, toutes les orgies dont il avait été le héros, il avouait ne s'être jamais complètement amusé. Ces plaisirs, quine laissent après eux que fatigue et dégoût, lui semblaient vides, fastidieux. Il y a, disaii-iî, dans mon ame, un gouffre que rien ne peut combler.

Quand Wanda se fit annoncer, il était couché à terre sur une immense peau d'ours. Cet ours, il l’avait tué lui-même avec un rare courage, dans les forêts vierges de la Finlande. Son veston blanc , brodé d’or , doublé d astrakan, s ouvrait sur une chemise de soie cerise clair nouée par une cordelière. Le col rabattu très bas découvrait entièrement les attaches fines et puissantes de son cou, blanc comme celui d’une femme. Son pantalon était retenu à la taille par une ceinture circassienne finement ouvragée.

Il lisait, et semblait complètement absorbé par sa lecture.

Quand il entendit le nom de Wanda, il tressaillit, se dressa en sursaut. Son visage se colora vivement pendant quelques secondes, puis devint très pâle.

Wanda, pâle aussi, s’avança.

— Puis-je entrer? demanda-t-elle d’une voix grave qui sembla remuer profondément Litzanoff.

Àu premier instant, il ne put répondre.

— Comment I Wanda Pétrowna, dit-il enfin, vous me faites tant d’honneur I

Wanda, s’apercevant de son trouble, restait près de la porte.

— Je vous dérange?

— Non, oh non I

Ce fut tout ce qu’ils dirent. La voix leur manquait, leurs regards ne voyaient pas.

Wanda, la première, recouvra quelque sang-froid.

— Vous lisiez? dit-elle.

— Oui, un livre qui me passionne, répondit Litzanoff.

— Toujours passionné ?

— Toujours fou. Mais j’oublie que vous êtes debout*

Il lui avança un siège sans oser s’approcher d’elle.

Wanda s’assit.

Lui-même alla s’asseoir assez loin d’elle, sur un divan turc.

— Ëst-il indiscret, reprit Wanda, de vous demander quel livre vous lisiez avec cette ardeur ?

— Ah 1 vous allez me croire tout à fait insensé.

— A cet égard, cher comte, dit Wanda en riant, mort opinion ne variera pas beaucoup.

— C’est vrai, ma réputation est faite. Eh bien 1 c’est un ouvrage socialiste, Il y a quelque temps déjà, un de mes amis- que je soupçonne fort d’être affilié à quelque société secrète, lé brave André Padlewski, m’apporta ce livre, en me recommandant instamment de le lire. Je ne songeai pas même à l’ouvrir ; mais ce matin, ennuyé et

désœuvré comme toujours, il me tomba sous la main. Je l’ai lu toiit d’une haleine ; j’en suis au second volume, que je dévore également. Et ma foi ! me. voilà bien près de devenir socialiste, ne serait-ce que pour me désennuyer.

— Vous, socialiste?...

— Oui, un mauvais sujet de plus dans la bande.

— Gomme vous traitez ces pauvres socialistes ?

— Mais comme tout le monde les traite.

— Qui, tout le monde ?

— On dirait que vous les défendez.

— Sans doute, repartit Wanda, le parti socialiste attire à lui naturellement tous les malheureux* les déclassés, les déshérités. Jésus n’attirait-il pas aussi la plèbe ? On ne peut nier que dans toutes les réformes sociales l’intérêt personnel ne joue un rôle puissant ; mais j’ai entendu dire que ce parti compte aqssi des personnes riches, désintéressées, des natures d’apôtres qui se dévouent uniquement à l’idée, à l’intérêt collectif.

— C’est ce que mon livre appelle des unitéistes. Ce qui me passionne surtout, dans ce livre, c’est l’analyse de l’homme et de la société, c’est la critique de cette civilisation dont nous sommes si fiers, et qui n’est en réalité qu’un cloaque d’infamies.

-ü- Bravo ! Ce serait aussi votre avis ?

Parfaitement. Hier au soir, j’étais vraiment honteux de moi-même. Nadège vous a tout raconté, n’est-ce pas ?

— Eh bien ! ne me jugez pas trop sévèrement, Wanda PétfoWrta, dit Stepane d’une voix grave en comprimant un Soupir.

Wanda se tut.

Ldtzanoff continua :

Mes torts sont grands. Mais cet ouvrage vient de m’apprendre que, s’il y a tant de natures dévoyées comme la mienne, il faut en faire remonter la cause à une société organisée au rebours du sens commun.

— Fort bien, approuva Wanda.

— Ce qui m’a séduit surtout, reprit Litzanoff, c’est la critique de la société russe, qui cumule tous les vices et toutes les turpitudes des nations barbares et civilisées.

— En effet nous sommes un joli peuple.

— C’est à rougir d’être Russe. Partout le vol, l’in-

justice, la ruse, le mensonge, conséquences forcées du despotisme asiatique qui nous régit. L’édifice social est à refaire par la base. .

— Je suis de cet avis.

— Et le peuple meurt de faim ; et l’on ose dire que le peuple est mauvais, que ses instincts sont pervers, lui qui est le plus fort, lui qui n’aurait qu’à vouloir pour nous imposer sa souveraineté ; car ils sont cent millions contre un! Mais non, il se résigne; toute sa vie il pioche, il gémit, il nous donne sa sueur et son sang ; et nous, en retour, que lui donnons-nous ? Des coups de bâton. Il supporte cela depuis des siècles, il le supportera peutêtre longtemps encore, ce peuple bon, ce peuple mouton, ce peuple bête.,

Litzanoff était superbe en parlant ainsi. Il y avait du cheval indompté dans sa narine soulevée, frémissante, et dans son regard puissant et fier.

Wanda le regardait avec une stupéfaction admirative. — Tous êtes bien près de devenir socialiste, dit-elle. — Dès à présent, je le suis. Il faut renverser tout cet édifice vermoulu et en reconstituer un autre sur des bases nouvelles, logiques, équitables. Depuis qu'on nous rebat les oreilles de cette nauséabonde et creuse philanthropie et de cet étroit libéralisme qui n’apportent jamais à un mal radical que d’insuffisants palliatifs, il est temps que les esprits judicieux, énergiques, résolus, prennent la pioche et la sape pour démolir cette société caduque.

n faut surtout, dit Wanda, empêcher cette monstrueuse féodalité industrielle, aussi inique, aussi abusive que la féodalité seigneuriale, de s’établir en Russie. Ce

XES VIERGES RUSSES.

que nous voulons, c’est donner l'instrument de travail à l’ouvrier.

— Comment, s’écria Litzanoff stupéfait, vous êtes donc socialiste ?

— Oui, mon ami.

— Seriez- vous affiliée à une société secrète ?

— Il n’y a pas de société secrète; mais je suis au plus épais de la conspiration.

— Il y a une conspiration, s’écria Stepane, et je n’en suis pas ! Wanda, voulez-vous m’enrôler, m’accepter comme le plus ardent de vos disciples, comme le plus intrépide de vos apôtres? Dites, le voulez- vous?

— Et s’il le fallait, vous seriez prêt à sacrifier votre vie? à braver l’exil?

Tout, tout. Il me semble que je vais à une existence nouvelle. Ma vie si vide, si ennuyée, aura désormais un but. Ah ! si vous saviez quel service vous me rendez !

— Et, je l’espère bien, à Nadège aussi. Vous me promettez, n’est-ce pas, de l’aimer comme elle le mérite?

— Oui, comme une faible et charmante enfant.

— Elle vous aime tant î et vous n’êtes pas bon pour elle.

— Wanda Pétrowna, dites- moi ce que pensent les socialistes de l’amour et du mariage.

— Votre livre ne vous le dit-il pas?

— Voici ce que dit mon livre : que toutes les affections vraies sont légitimes, que toutes les unions qui ne reposent pas sur la sincérité la plus absolue sont dégradantes. Il me dit encore que notre morale de convention n’aboutit qu'à faire régner le mensonge, la corruption et l’incohérence dans la plupart des relations sociales.

— Mais alors, si vous ne l'aimiez pas, pourquoi l’avoir épousée ?

Litzanoff baissa la tête avec accablement.

— Vous avez sans doute entendu parler, dit-il, de ma jeunesse orageuse et folle. Jusqu’à mon mariage, coûte

que coûte, j’ai possédé toutes les femmes qui m’ont inspiré, je ne dirai pas de l’amour, mais seulement un caprice. La première fois que je vis Nadège, par attrait de contraste sans doute, sa candeur, sa grâce encore enfantine, sa bonté, son regard si doux et si tendre m’allèrent au cœur. Ne pouvant songer à la séduire, je résolus de l’épouser. J’étais las d’ailleurs de mon existence tourmentée, stupide. Je voulais essayer d une vie plus calme, d’un amour sain, honnête. J’espérais de cet amour comme une sorte de régénération. J’avais besoin de repos, je crus le trouver dans mon mariage avec Nadège.

. — Et..,

—? Et le jour même de mon mariage, une femme m’apparut qui résumait en elle toutes les perfections. Chez elle, la beauté physique était le reflet d’une haute intelligence et d’un grand cœur... Son regard, je ne l’oublierai jamais... jamais, Il me poursuit, me dévore, me ronge. C’est une démence, je n’y puis rien. J’ai voulu aimer Nadège; mais ce regard sans Gesse se plaçait entre elle et moi. J’ai voulu en aimer d’autres qui ne m’inspirèrent qu’un profond dégoût. J’ai découvert une femme qui lui ressemblait ; mais au fond de ce regard de même nuance, de même forme, il n’y avait rien. Pendant huit jours j'ai cru me faire illusion ; maintenant, cette femme vulgaire me répugne. J’ai voulu aussi m’étourdir par le jeu, les courses folles, la chasse dans les forêts vierges ; cette peau d’ours a failli me coûter la vie. La vie l Vous me demandez si je la donnerais pour une grande œuvre, je la donnerais pour rien.

Il cacha sa tête dans ses mains.

Wanda ne parlait pas, car elle craignait que sa voix ne trahît son émotion.

Il releva la tête, ses yeux rencontrèrent ceux de Wanda.

Ce regard fut comme un choc électrique.

Wanda abaissa ses paupières. Stepane poussa un soupir semblable à un gémissement rauque.

— Wanda ! cria-t-il.

Mais Wanda avait repris son sang-froid.

Stepane Danilovitch 1 dit-elle d’un air triste et superbe. . .

Pardon, pardon, supplia-t-il en se jetant a genoux.

Des larmes brillaient dans ses yeux.

Wanda, dominée, terrassée par ce véhément amour ,

retomba sur son fauteuil.

Stepane étendit vers elle ses bras suppliants. Irrésistiblement attirée, Wanda se penchait vers lui, quand soudain, réagissant contre sa faiblesse, elle se redressa avec dignité.

— Impossible ! murmura-t-elle.

— Oh ! pourquoi?

L’équité et la bonté, voilà la seule, la vraie morale. Adieu!

Elle fit un mouvement pour sortir. v

D’un bond, Litzanoff s’élança vers la porte et lui barra

le passage.

Ce mouvement réveilla toutes les fiertés de Wanda. r-rr Que prétendez- vous? dit-elle.

— Rien. Je supplie.

— Laissez-moi passer.

— n faut que je vous parle ou que je meure.

— - Laissez-moi passer, insista Wanda qui sentait de nouveau l’émotion l’envahir.

— Si vous sortez sans m’avoir entendu, dit Stepane en saisissant un poignard, vous ne serez pas au bas de l’escalier que je serai mort. C’est vous qui m’aurez tué.

Il y avait tant de résolution dans son accent et dans son geste que Wanda eut peur.

« Eh bien ! qu’avez-voüs à me dire ? Que me voulezvous?

— - Un mot de vous, un seul; dites-moi que... que vous m’aimez !

— • Non,, répondit sévèrement Wanda.

** C’est bien non?

— C'est bien non.

— Et vous me défendez aussi de vous aimer?

— Oui.

— Absolument?

— Absolument.

— C’est tout ce que je voulais savoir.

Il s'écarta de la porte pour laisser passer la jeune fille.

Son visage présentait une telle altération que Wanda s’arrêta.

— Qu’allez-vous faire?

— Que vous importe !

— Stepane, mon frère...

Il se tut.

— Je ne sortirai pas, si vous ne me dites toute votre pensée.

— Je vais me tuer, parbleu ! Préférez-vous que je devienne fou? Yoilà deux ans que je lutte, je ne puis plus lutter.

— Votre femme, Stepane ! Cette pauvre Nadège 1

— Elle souffrira ; mais c’est un enfant qu’on pourra distraire, tandis que moi...

— Vous renoncez donc au socialisme?

— Hélas ! le premier mouvement d’enthousiasme passé, je sens que je retomberais bientôt dans mon désespoir. Si j'étais soutenu par un grand amour, je ferais peut-être de grandes choses.

— Eh bien! pour l’amour de moi, Stepane, servez l’humanité.

Elle lui tendit la main.

— Ce qui est possible entre nous, continua-t-elle, c'est une affection noble et pure; cette affection, je vous la donne, et je désire la vôtre. Promettez-la-moi.

— Si je vous la promets ! s’écria Stepane avec un geste extatique. Alors, dites, que faut-il que je fasse?

— Pour le moment, retournez auprès de Nadège qui vous attend avec anxiété. Je viens de la gagner égale-

meut à notre cause. Je reviendrai à six heures vous demander à dîner, et nous partirons ensemble. Je vous présenterai à mon cercle.

— Comme cela, sans autre initiation?

— Les cercles ne sont pas des sociétés secrètes. Il suffit qu’on soit sûr de vous; et comme je réponds tout au moins de votre discrétion et de votre loyauté, vous serez accueilli avec empressement.

Stepane reconduisit la princesse jusqu’à sa voiture.

Nadège depuis sa croisée les regardait.

Wanda lui fit un signe de tête, et dit au comte :

— Nadège vous attend. Allez lui annoncer que je reviens tout à l’heure.

— Je vous obéirai aveuglément, répondit Stepane avec un soupir.

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