LA CHASSE AUX SOCIALISTES
-- Tu es surveillée, dit Katia à son amie, quand celleci fut assise dans le coupé.
— Comment cela?
— Voilà deux fois que j’aperçois le même individu passer devant l’hôtel. Et, tiens! le voici dans ce léger traîneau, se disposant à nous suivre.
— Tu crois?
— Cela est certain.
Wanda se pencha à la portière et vit en effet le traîneau les suivre à quelque distance.
— Mais il n’a pas mes trotteurs, dit-elle.
Et, abaissant une glace :
— Vite, cocher; lancez les chevaux. Prenez par la Mestchanskaïa, la Perspective-Newsky, puis les quais. — Nous allons lui faire faire du chemin à ce monsieur-là.
Les chevaux partirent avec une vélocité vertigineuse.
Il était trois heures; les réverbères commençaient à s’allumer, car, en janvier, il fait nuit à trois heures à Pétersbourg.
En moins de cinq minutes, ils eurent complètement distancé et perdu de vue le traîneau de louage qui s’était élancé sur leurs traces.
Mais quelle ne fut pas la stupéfaction de Wanda et de Katia, quand elles aperçurent ce même traîneau qui stationnait à l’angle du quai Anglais l
Evidemment cet homme était un espion qui connaissait la demeure de la princesse Krylotf.
Wanda trouva son père qui l’attendait dans son boudoir.
- D’où viens-tu donc? lui demanda-t-il d’un ton brusque.
— Mais je viens de profiter de ma liberté, répondit Wanda avec une fermeté un peu hautaine.
— Qui t’a accompagnée?
— Katia.
— Qu’est-ce que cette fille? Une socialiste peut-être.
— Cette fille, comme vous l’appelez, mérite toute ma confiance. Depuis ce matin, j’en ai fait mon secrétaire, ou, si vous le préférez, ma dame de compagnie. Au surplus, mon père, vous semblez avoir oublié déjà nos conventions.
— Cela ne peut durer ainsi ! s’écria le prince, avec une colère qu’il cherchait encore à dominer, mais qui éclatait malgré lui. Mon affection pour toi me fait un devoir de veiller sur tes démarches, de te questionner sur tes actes.
— Assurément, je pourrais vous dire, répondit Wanda, que je sors de chez Nadège Litzanoff. Mais si une autre fois il ne me plaisait pas de vous instruire d’où je viens, vos questions m’obligeraient à mentir. Ne vaut-il pas mieux, pour votre dignité comme pour la mienne, vous abstenir de me questionner?
Lé prince fit plusieurs fois le tour du boudoir à pas fiévreux.
LES VIERGES RUSSES. 11 y
— Tiens, lui dit-il tout à coup, en jetant sur un guéridon une liasse de billets de banque, voici les vingt-cinq mille roubles que je t’ai promis. Mais où passera cet argent, puis-je du moins le savoir?
gqi faut que je rende compte de mes dépensés, je
préfère que vous gardiez vos roubles.
Wanda regardait son père ; elle vit les vein-s de son front se gonfler, indice, chez lui, d’une tempête intérieure. Mais elle était résolue : elle ne céderait pas.
Le prince, devinant ses dispositions à son attitude,
reprit avec plus de douceur : . , .
». Nous avons vu le ministre, Chabert et moi ; 1 affaire
est en bonne voie, je ferai agir d’autres influences. Du moins, de ce côté-là, es-tu contente de moi, et m accorderas-tu une petite récompense?
— Laquelle?
. — De passer ta soirée avec moi.
■ — Oh ! cela, c’est impossible.
— Pourquoi?
— Je ne dîne pas ici.
— Eh bienl s’écria le prince, perdant toute retenue, je te déclare que jamais, entends-tu, jamais, je ne pourrai m’habituer à te laisser sortir seule ainsi à toute heure du soir et même de la nuit.
Wanda attendit intrépide ce nouvel orage.
— Sais-tu ce qu’on dit, reprit le prince, ce que je viens d’apprendre d’un ami intime de Trépoff? C’est que tu es socialiste, nihiliste, que tu conspires avec toute cette crapule. Et le mystère dont tu t’environnes donne à ce propos une apparence dé vérité. Ah! si je savais.
— Eh bien !
— Que chez moi, dans ma maison, que ma fille, en un mot, conspire contre l’empereur, contre la société; si je savais que tu eusses seulement la moindre connivence avec ces bandits, ces voleurs, ces assassins, je..* je te renierais pour ma fille, je te dénoncerais, je te livrerais. Oui, oui, car il faut faire des exemples terribles ; autre-
ment .cette peste finirait par gagner toute la Russie, toutes les classes, et la société irait aux abîmes.
Wanda comprit le danger. Si on la découvrait, on en découvrirait d’autres ; il fallait payer d’audace, rassurer son père à tout prix, lui ôter pour l’avenir tout soupçon- Le mensonge, qu’elle haïssait pourtant, devenait pour elle un devoir. En guerre, la ruse n’est-elle pas admise? Or, la guerre maintenant était ouverte, puisqu’on l’espionnait et la dénonçait.
— Ainsi, s’écria-t-elle en riant, voilà donc la véritable cause de ton courroux? La police est-elle à ce point aux abois, que, no sachant où trouver des coupables, elle s’attaque aux jeunes filles de la noblesse? Mais en quelle circonstance ai-je pu donner prise à une accusation aussi saugrenue? Ahî c’est cela, je me souviens. Hier soir, au bal, j’ai parlé socialisme. Avec qui donc?... Avec Vérénine. Je riais, je plaisantais, je disais que si le socialisme pouvait nous délivrer de ces cohues officielles, où l’on se croit obligé d’aller se faire écraser, il rendrait un bien grand service à la société. Et à ce propos, il me parla d’une adresse qu’aurait reçue l’empereur, d’un prétendu comité révolutionnaire. Je me rappelle qu’un monsieur auquel j’avais refusé une valse, nous regardait alors du coin de l’œil. C’est lui, je le gagerais, l’espion, le dénonciateur. Mais, rassure-toi, père, je ne suis point socialiste, encore moins révolutionnaire. Quand il y a crime, ne cherche-t-on pas d’abord quel est celui qui a pu avoir intérêt à le commettre? Or, quel bénéfice pourrais-je recueillir d’un bouleversement social? Pour être socialiste, il faudrait que j’eusse perdu la raison, et tu m’accorderas que je ne suis pas tout à fait folle.
Kryloff connaissait le caractère hautain de sa fille, son indépendance de pensée, son horreur du mensonge. Cette déclaration le rassura et le calma.
— C’est aussi, dit-il, ce que j’ai répondu. Mais alors, pourquoi ce mystère dans ta conduite? Tranquillise-moi tout à fait et dis-moi où tu vas dîner.
— Puisqu’il le faut pour me disculper entièrement à tes yeux de cette sotte accusation, je vais dîner chez les Litzanoff.
— Mais tu en sors.
— Oui, je viens de réconcilier Nadège avec son mari ; nous dînons ensemble, et pour sceller la réconciliation nous irons passer la soirée au théâtre.
— Et cet argent, à quoi le destines-tu? Si je pouvais supposer qu’il dût passer entre les mains des conspirateurs...
— Je ne puis que te répéter ce que je t’ai dit ce matin, vilain curieux ; mais à la condition expresse que tu ne me questionneras plus. Je veux fonder un atelier, un refuge pour les jeunes orphelins, et cela précisément par haine des socialistes. Nous n’avons peut-être qu’une chance d’échapper à la révolution sociale, nous, la noblesse, les riches, les oisifs, les heureux, c’est de nous occuper du sort des classes souffrantes et de chercher à l’améliorer.
— Et pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt?
— Parce que je me souvenais de l'opposition que tu as faite à la fondation de mes écoles dans rukraine.
— C’est qu’en effet, je ne suis pas de ion avis. Plus on instruit le peuple, plus on améliore son sort, plus on développe en lui la haine et la convoitise. C’est une race d’esclaves, de paresseux, une race vile, qu’on ne peut conduire qu’avec le knout. Vois ce qu’a produit l'émancipation. Le résultat de cette belle équipée, c’est la ruine de la noblesse, la ruine de l’agriculture, la misère générale.
— Je ne pense pas comme toi. Permets donc que j’agisse selon ma conviction.
— Je t’ai déjà passé tes écoles, je te passerai encore cette fantaisie d’ateliers. Il y a aujourd’hui une rage dè libéralisme; c’est la mode, et je sais que les femmes sont esclaves de la mode. Cependant ne me ruine pas avec toutes ces folies-là, car c’est de l’argent fort mal placé.
— Folies, soit! laisse- moi mes folies; j’ai bien le temps de perdre mes illusions.
— Cependant, c’est ainsi que tu donnes prise aux accusations de socialisme...
Il me sera toujours si facile de me disculper! Voyons, vilain père, ne renouvelle plus ces scènes qui nous font tant de mal à tous les deux.
— Enfant gâtée, soupira le prince, tu sais que je cède toujours. J’aurais bien voulu ce soir m’occuper avec toi de nos invitations, et ajouter quelques noms à notre liste habituelle, celui du prince Stackelberg, par exemple.
— Eh bien! demain mutin. J’accepte ton bal, puisque tu acceptes mon atelier.
— Je le veux très brillant, dit le prince.
— Tâche alors d’inviter des officiers, des généraux. J’ai remarqué, hier, de quel bel effet étaient, dans un bal, les costumes militaires et les décorations.
Wanda pensait qu’il serait utile au parti de faire quelques recrues dans l’armée.
Quel goût te prend donc tout à coup pour les militaires? s’écria le prince. Toi, qui as toujours professé tant d’éloignement 'pour la guerre et pour ceux qui la font ! Mais tu as raison, j’y penserai.
— Adieu, je me sauve, dit Wanda; car il faut que je m’habille un peu.
Elle se retira dans sa chambre. Là, elle se laissa tomber dans un fauteuil avec accablement. Ce n’était pas la lutte soutenue avec son père qui la brisait ainsi, c’était le souvenir de son entrevue avec Stepane Litzanoff.
— Qu’a-t-il donc cet homme pour m’émouvoir ainsi ? se disait-elle. A l’impression troublante que me causait sa présence, je m’étais toujours doutée qu’il m’aimait. Oui, c’est cela, c’est une influence que mes nerfs subissent. Mais ce n’est pas, je ne veux pas que ce soit de l’amour. Oh ! non, je ne le veux pas.
Elle renversa sa tête sur le dossier de son fauteuil; son beau profil, pâle et triste, encadré dans sa chevelure
brune, se découpait avec la netteté d’un marbre sur la pénombre.
Malgré elle, elle pensait à Stepane.
La première fois qu’elle avait rencontré le comte Litzanoff, le jour de son mariage avec Nadège, elle avait été frappée de sa beauté singulière, de son esprit original et indépendant.
Elle s’était sentie vivement attirée vers cette nature à la fois exubérante et raffinée, élégante et un peu sauvage.
Chaque fois qu'elle avait vu Litzanoft, cette impression s’était reproduite plus intense. Mais elle avait compris le danger et avait espacé, puis cessé complètement ses visites à Nadège. Et si elle s'était jetée avec tant d’ardeur dans le mouvement révolutionnaire, c'était en partie pour échapper à l’obsession d'un attrait aussi violent que soudain et involontaire.
Toutefois ce penchant était resté assez puissant pour la détourner de tout autre. Raymond Chabert l’avait intéressée ; elle éprouvait même pour lui une sorte de tendresse, qu’elle avait prise un instant pour de l’amour. Mais cette affection n’avait rien de comparable au trouble profond que lui causait un seul regard de Litzanoff. Et cependant, son esprit, son cœur même se reposaient avec plus de sécurité sur Raymond que sur Stepane.
Elle cherchait à analyser ces deux sentiments si dissemblables, si opposés qu’ils ne s’excluaient pas l’un l’autre. Toutefois elle était encore si bouleversée de son entrevue avec Stepane, qu’elle ne pouvait discerner avec une entière lucidité ce qui se passait en elle. L’amour du Litzanoff s'imposait par la puissance magnétique du désir; mais il lui causait en même temps comme une sorte de malaise et d’effroi, ou plutôt de remords. Raymond ne la foudroyait pas; mais il lui inspirait une confiance sans bornes; et son admiration à la fois passionnée et timide, son absolu dévouement lui fondaient le cœur.
— Au surplus, dit-elle en se levant, avec énergie, que m’importent ces deux seniiments, puisque je me dois tout entière à la cause que j’ai embrassée?
Elle appela Katia, demanda des lumières.
— Vite, Katia, habille-toi d’une de mes robes, car désormais tu passes à l’état de dame de compagnie.
Mais Katia, sans se soucier de sa subite élévation :
— Décidément, dit-elle fort émue, nous sommes surveillées de très près; je viens de voir, à la lueur des lanternes, le traîneau de tout à l’heure. J’ai envoyé Fœdor en observation; et il me dit avoir parfaitement reconnu Popoff, que le prince a congédié le mois passé.
— Il en est sûr?
— Oui. Et cette découverte m’effraie, car ce Popoff est un fieffé coquin, capable de tout. Il a peut-être révélé à la police nos sorties nocturnes.
Wanda réfléchissait.
— En effet, fit-elle, c’est une guerre déclarée.
Elle raconta alors à Katia ce que venait de lui dire son père/ et l’accusation qui pesait sur elle.
— La police a l’oeil sur nous, ajouta-t-elle; mais nous trouverons un moyen de la dépister. Comme nous allons chez les Litzanoff, qu’on ne peut suspecter de socialisme, nous nous laisserons suivre. Puis, vers neuf heures, nous affublerons deux femmes de chambre de nos chapeaux et de nos pelisses; et elles remonteront à notre place dans le coupé, qui les reconduira ici. Et nous, avec les Litzanoff, nous nous rendrons chez Padlewsky, où l’on se réunit ce soir.
— Fort bien. Nous échapperons cette fois; mais demain, après-demain, tous les jours, comment communiquer avec nos amis? Ce 'sera un danger permanent, non seulement pour nous, mais pour nos amis, pour le succès de notre propagande.
Wanda resta un instant songeuse, puis tout à coup :
— Eurêka! s’écria-t-elle.
— Quoi donc?
— Il faut prendre le taureau par les cornes, j’irai avec mon père voir le général Trépoff.
— Et que lui diras-tu?
— Je me plaindrai d’être soupçonnée par un gouvernement que mon père a toujours si loyalement soutenu ; je me plaindrai surtout d’être espionnée. Enfin, je l’inviterai à notre bal, et...
Elle rit aux éclats.
— Achève.
— Et je le séduirai. N’est-ce pas que l’idée est originale?
— Ravissante. Mais prends garde, il ne faut pas jouer avec le feu.
Katia Lawinska avait une physionomie énergique ; la tête était large, les pommettes saillantes et colorées ; le front, peu élevé, était encadré de cheveux bruns. Le regard de ses petits yeux, gris-bleu, enfoncés sous leurs orbites et ombragés de cils et de sourcils noirs, semblait venir de loin. Ordinairement très doux, ce regard prenait parfois, sous l’influence de l’indignation ou de l’enthousiasme, un éclat intense, presque violent.
Son attitude dépourvue de toute coquetterie, sa taille sans flexibilité révélaientun caractère ferme et tout d’une pièce. Cependant, avec quelque recherche de toilette, elle eût pu passer pour jolie.
Revêtue d’une robedeWanda, elle parut comme transformée.
— Tu vois bien que tu n’es pas laide, lui dit Wanda ; mais tu t’enlaidis à plaisir avec ton affreux costume de nihiliste.
— Si je m’habille ainsi, c’est par réaction contre la vanité féminine. Ce qui perd les femmes, c’est l’esthétique, c’est leur amour immodéré pour le chiffon, la toilette. Pourvu que leur corps soit paré, elles ne s’inquiètent pas d’orner leur esprit et d’embellir leur âme.
— Cependant, répliqua Wanda, à mon avis, Padlewsky a raison. L’attrait du luxe est dans la nature humaine, et
surtout dans la nature féminine. Nous n’arriverons jamais à le supprimer. C’est d’ailleurs un élément de sociabilité dont il faut tenir compte.
— Plus tard, je ne dis pas, répondit Katia ; mais aujourd’hui que le peuple est couvert de haillons, le luxe de quelques-uns est un outrage à sa misère.
Ulloc
L’isvostchick(l) était toujours sur son traîneau en observation devant l’hôtel. Il se lança immédiatement à la suite du coupé qui, au lieu de la course folle de l’aprèsmidi, prit une allure paisible.
Wanda trouva Nadège consolée, radieuse.
— Il n’y a que toi pour faire de pareils miracles, s’écria la jeune femme en sautant au cou de son amie.
Wanda tendit la main à Stepane, et sentit qu’il tremblait.
— Décidément , dit Nadège , Stepane et moi, nous sommes devenus depuis tantôt d’enragés socialistes. Nous sommes décidés à te suivre partout, même en Sibérie. N’est-ce pas, Stepane ?
— Jusqu’au bout du monde, répondit-il. Et s’il y avait un enfer, j’ajouterais i jusqu’en enfer.
— Eh bieil ! chers amis, je vais tout de suite vous mettre à l’épreuve. J’ai amene avec moi ma femme de chambre que je regarde comme mon amie ; car, en notre qualité de démocrates, nous n’admettons ni castes, ni rang, ni domesticité. Elle est comme moi dévouée à l’œuvre, je la traite en égale, et je désire que vous l’engagiez à dîner à votre table.
— En effet, repartit Nadège en riant, c’est une épreuve inattendue. Admettre à ma table une femme de chambre, si dévouée soit-elle au socialisme, j’avoue que je ne suis pas encore arrivée à cette hauteur démocratique» Si tu le désires, elle ne mangera pas avec les autres domestiques, je la ferai servir à part.
(1) Cocher de voiture de louage.
— Cependant, si tu allais en Sibérie, pourrais-tu choisir ta société ?
— Nous n’y sommes pas encore. Mais toi, Stepane, qu’en penses-tu ?
— Je pense que si Wanda, qui a plus de quartiers de noblesse que nous, ne croit pas déroger en dînant avec cette personne, nous aurions tort de nous montrer plus difficiles qu’elle-même.
Wanda récompensa d’un regard affectueux cette condescendance qui devait coûter au comte, l’un des hommes les plus aristocrates de Russie.
— Eh bien ! mes amis, ce n’était qu'une épreuve. Je vais faire tomber toutes vos répugnances.
Elle leur raconta en quelques mots l'histoire de Katia, et, ouvrant la porte, elle l’appela.
— Viens, chère amie, voici deux nouveaux socialistes qui veulent te connaître.
A la vue de cette jeune fille distinguée, qui se présentait en femme du monde, avec une aisance de bonne compagnie, Nadège lui tendit la main ; et Stepane s’inclina devant elle.
Le dîner fut très gai.
À huit heures, on envoya deux femmes de chambre de Nadège remplacer dans le coupé Wanda et Katia, et les quatre amis montèrent dans un modeste fiacre pour se rendre chez Padlewsky.
— N’est-ce pas, c’est amusant de conspirer ? dit Wanda.
— Avec vous, surtout, chère princesse, répondit Stepane.
— À l’amende ! s’écria Katia. Les mots, prince et princesse, comte et comtesse sont absolument prohibés du vocabulaire socialiste.
Ils descendirent de fiacre à l’entrée de la Nouvelle-Perspective. Mais quelle ne fut point leur stupeur en apercevant derrière eux le traîneau qu’ils avaient cru lancer à la suite des deux femmes de chambre 1 Comment le madré coquin avait-il éventé le stratagème ?
— Elles auront parlé avant de monter en voiture, dit Katia, et comme Popoff connaît parfaitement la voix de Wanda et la mienne, il ne se sera pas laissé prendre à la ruse.
— Il faut nous en débarrasser à tout prix, conseilla Litzanoff; car il nous suivrait jusque chez Padlewsky. En guerre, on tue les espions.
Il tira un petit poignard.
— Comme cela, en pleine rue, à neuf heures du soir i se récria Wanda. Et les hommes de police qui veillent, et tout le monde qui passe !
— Je le frapperai sans qu’il ait le temps de faire un mouvement.
— Non, ce serait une témérité dangereuse, dit Wanda.