LE GRAND MAITRE DE POLICE DE PÉTERSBOUR G
Le lendemain matin, Wanda se réveilla fraîche, reposée. Il ne semblait pas que le plus léger trouble l'eût Jamais effleurée. Ce front, sous lequel on devinait parfois des orages, était calme, pur, candide même.
Aussitôt qu’elle fut habillée, elle pâssa dans l’appartement de son père.
— Mon père, lui dit-elle, j’ai réfléchi cette nuit aux accusations qu’on porte contre moi. En effet, toutes fausses qu’elles soient, elles pourraient avoir pour toi comme pour moi des conséquences fâcheuses ; et je crois qu’il importe de donner immédiatement à la police les preuves de mon innocence^ Cette précaution me semble d’autant plus nécessaire qu’hier, en allant avec Katia chez les Litzanoff, nous avons été suivis, par qui ? par ce scélérat de Popoff, que tu croyais en prison. Comment est-il libre? Pourquoi nous suivait-il ? Evidemment, il devait être payé pour cela; Et qui le paie, si ce n’est- la police?
— 'Ce gredin de Popoff serait en liberté! s’écria le prince. Je réclamerai contre une pareille indignité. Quelles preuves comptes-tu donner de ton innocence ?
— Je veux aller avec toi voir le chef de la police, et provoquer une franche explication. Grois-iu qu’en me voyant, il puisse conserver des doutes? Ai-je rien de commun avec les jeunes nihilistes à l’air rogue, qui se vêtissent de sarraux de laine brune, se font couper les
cheveux et portent des lunettes? Ne suis-je pas une femme du monde, une femme élégante?
— C'est une idée, dit le prince. Nous en parlerons en déjeunant. D’autant plus que Trépoff est un galant humme, peut-être même un homme galant, charmant, distingué, voire aussi quelque peu libéral.
— Qui fait fouetter les condamnés politiques, ajouta Wanda avec une nuance d’ironie.
— Il a raison. Ces socialistes sont d’une insolence, d’une audace î Un grand maître de police insulté par un Bogolubof, un fou, une canaille, un...
— Un homme, mon père, interrompit Wanda. Le général devait du moins respecter en lui la dignité humaine.
— Allons donc ! ces hommes-là ont-ils une dignité ! Ils sont mille fois plus coupables que les voleurs et même que les assassins. Un assassin n’est dangereux que pour quelques individus, un socialiste est dangereux pour la société tout entière.
— En vérité, mon père, tu t’exagères, je crois, l'importance du parti socialiste. Selon moi, on fait beaucoup de bruit pour rien. Pour quelques centaines d’individus qui ont des théories plus ou moins excentriques, la société, à t'en croire, marcherait aux abîmes.
— Tu as peut-être raison. Mais le préfet de police a raison, lui aussi, d’entretenir le respect de l’autorité; car c'est l'autorité que veulent supprimer ces anarchistes, l’autorité sans laquelle l’ordre social ne peut exister, sans laquelle nous retomberions dans un effroyable chaos. Gela ne t'effraierait pas de venir voir le chef de la police?
— Non, car je suis forte de mon innocence.
— Mais s'il y a réellement des dénonciations contre toi? Encore maintenant, tu viens de soutenir Bogolubof et de condamner Trépoff. Un semblable jugement énoncé devant d’autres personnes suffirait pour te rendre suspecte.
— Précisément, je veux expliquer au général que j’ai une certaine indépendance d’esprit, ce qui a pu donner à croire que je n’aimais pas beaucoup ce gouvernement de satrapes.
Encore ! En vérité, tu me fais trembler. Tu sais
bien qu'en Russie il ne faut pas plaisanter de la sorte.
— Je dirai cela d’un ton plaisant qui me fera pardonner.
Tu ne connais pas, malheureuse enfant, toutes les
surprises de la police. J’ai entendu dire par un de mes amis, qui peut-être parlait à bon escient, qu’en certain endroit mystérieux les verges étaient mises en mouvement par un mécanisme d'invention anglaise, dont l’usage était réservé à des occasions spéciales. Ainsi tel suspect cité devant le chef de la 3e section, après quelques moments d'entretien, sentait tout à coup une trappe s’abaisser, et se trouvait suspendu à mi-corps dans unsous-sol. Alors des mains le déshabillaient, et des verges invisibles exécutaient rapidement la besogne commandée. Puis la trappe se relevait, le suspect était reconduit à sa voiture avec la plus grande courtoisie, et il retournait chez lui, emportant les traces durables de sa visite au général, avec la consolation toutefois que ses bourreaux n'avaient pas vu son visage, et qu'il n’aurait point à rougir devant eux. On assure même que certaine dame de « la société » aurait été ainsi flagellée.
— Eh bien ! n’est-il pas odieux que de semblables actes puissent se commettre impunément? Sans être socialiste, comment veux-tu qu’une conscience honnête ne se révolte pas devant de tels procédés?
— Et tu es fort capable de dire tout cela au maître de
police ?
— Je te promets de veiller sur mes paroles.
— Mais s’il te questionne pour t'éprouver, dans quel sens répondras- tu ?
— Je répondrai légèrement, en femme mondaine et frivole.
IBS VIERGES RUSSES.
— Soit. Mais prends bien garde.
Deux heures après cet entretien, le coupé du prince Kryloff s’arrêtait dans la grande rue de la mer, devant l’ hôtel o ii Trépoff recevait les pétitionnairés.
Trépoff, alors grand maître de police de Pétersbourg, portait le titre de chef de la ville. Ce n’était point un monstre. Loin de passer pour un tyran cruel et atrabilaire, U était considéré par tout le monde comme un homme aimable,d’ excellentes manières, d’uncommerce agréable, d’un esprit cultivé, aimant les arts, la littérature et le théâtre.
Depuis longtemps il était l’un des favoris du tzar, qui le vit la première fois à Varsovie, où il était grand maître de police.
Alexandre, alors de passage dans cette ville, le rencontra un jour dans un droschky traîné par deux superbes chevaux noirs. Trépoff se tenait debout, la tête haute, les mains appuyées sur une tringle de fer. L’empereur le fit venir et lui demanda pourquoi il se promenait ainsi.
Sire, répondit-il, c’est pour tout voir.
Ce mot plut à l’empereur, qui lui donna dès lors sa confiance.
Mais ce n’était pas seulement le tzar, c'était le public qui regardait Trépoff comme l’un des meilleurs grands maîtres de police qu’ait eus Pétersbourg; ce qui n’était pas toutefois absolument louangeur. On lui accordait une certaine indépendance, une certaine impartialité. Les grands voleurs le redoutaient autant que les petits. Les quartiers pauvres étaient l’objet de sa sollicitude aussi bien que les quartiers élégants. Les habitants de Pétersbourg l’appelaient « le père Trépoff » , ce qui est, en Russie, une appellation flatteuse.
Gomment donc s’était-il laissé emporter jusqu’à donner cet ordre inqualifiable qui lui avait fait perdre en un instant sa popularité ?
Comment s’expliquer cette violence de la part d’un
homme aussi maître de lui ? Sans doute il avait ses nerfs, et c’est une terrible chose que les nerfs russes.
En montant l’escalier qui conduit aux appartements du chef de la ville, Wanda sentait son cœur battre avec Violence. Elle craignait maintenant de ne pouvoir se dominer en présence de cet homme qui, à ses yeux, résumait, assumait tous les crimes de la police.
Depuis trois jours, la colère de Trépoff, loin de se calmer par l’exécution de Bogolubof, s’était encore accrue parles reproches que lui avait adressésl’empereur.
Depuis trois jours, il avait mis tous ses agents sur les dents, et rien ! rien ! Il n’avait pas trouvé trace de conspiration, L’inutile échauffourée de sa police pendant la nuit même avait achevé de l’exaspérer. On avait violé des domiciles particuliers, et cela sans résultat.
Donc, il avait encore ses nerfs.
Il savait que les socialistes voulaient 'venger l’insulte infligée à Bogolubof ; et cependant, si un socialiste se fût soudain présenté devant lui, les verges ne lui eussent pas paru un châtiment suffisant pour toutes les insomnies que lui causaient ces conspirations souterraines.
Quand on annonça le prince et la princesse Kryloff, il était occupé à écrire; il bondit sür son siège.
— Ah I enfin, pensa-t-il, je vais apprendre quelque chose. Une femme, une jeune fille, je saurai la faire parler.
Dominant sa mauvaise humeur, il se leva pour recevoir ses deux visiteurs. Son affabilité, sa haute distinction n’excluaient pas cependant la sévérité du regard et de l’attitude.
11 leur désigna des sièges.
— Général, lui dit le prince, c’est ma fille qui a voulu venir vous voir, afin de se plaindre à vous des bruits que votre police fait courir sur son compte, et de l’espionnage dont elle est l’objet de la part de vos agents*
— En effet, repartit Trépoff, voilà plusieurs rapports où je vois figurer le nom de la princesse, et...
Jusqu’alors Wanda avait conservé son voile ; elle le fit tomber.
Le général resta interdit devant cette merveilleuse apparition.
Wanda portait un coquet chapeau de velours grenat à plumes blanches avec des agrafes de perles fines. Les petites boucles nuageuses qui retombaient sur son front donnaient à ses yeux comme à toute sa physionomie un lumineux éclat. Son regard, devenu noir par la dilatation de la pupille, lançait par saccades de magnétiques éclairs.
— Je viens me dénoncer moi-même, dit-elle en souriant avec un air de défi plein de coquetterie, et me livrer à vos foudres, à vos rigueurs les plus inhumaines. Oui, je suis socialiste.
— Comment ! s’écria le prince qui crut que sa fille devenait folle.
Le grand maître de police, qui ne pouvait supposer qu’on se jouât de lui, écoutait, étonné.
— Je suis socialiste, reprit Wanda, entre une valse et une polka, entre une visite à ma couturière et une commande à ma modiste, entre un roman d’Octave Feuillet et une saynète de François Goppée.
Elle savait que Trépoff lisait particulièrement la littérature française.
— Oui, je conspire, continua-t-elle sur le même ton enjoué, contre le pavage fantastique de Pétersbourg, que la spirituelle critique de Dumas n’a pu encore transformer; contre son macadam qui rappelle le cloaque, et contre ses toits verts, le désespoir des artistes français. Je conspire contre tout ce qui est laid, contre tout ce qui m’offusque les yeux et me blesse les pieds, contre tout ce qui choque le goût, le bon sens et le sentiment de justice que la nature a mis en moi. Quant à mes griefs contre la société, ils ne sont pas encore bien graves ; car je n’ai pas beaucoup à me plaindre de la part qu’elle m’a faite.
— En effet... dit le générai, confondu de ce début dont
la frivolité ne rappelait en rien le ton tragique, ferme, résolu des socialistes convaincus.
— Mais si l’on continue à m’accuser, reprit-elle, à m’espionner, à me persécuter en un mot, je pourrais bien finir par me prendre au sérieux et devenir réellement socialiste, nihiliste, révolutionnaire, anarchiste, toutes choses effroyables auxquelles je n’entends goutte, mais que j’apprendrai, ne fût-ce que pour savoir ce dont on m’accuse, et jusqu’où peuvent s’égarer les policiers aux abois.
A ces derniers mots, Trépoff sentit le rouge lui monter au visage.
— Cependant, dit-il, hier au soir, à huit heures, vous avez été vue avec le comte et la comtesse Litzanoff?...
— Et ma dame de compagnie, interrompit Wanda, sans se laisser déconcerter.
— Dans un quartier que l’aristocratie n’a pas l’habitude de fréquenter, à cette heure -là surtout, et non loin d’une maison qui m’est signalée comme suspecte.
— Nous allions incognito avec le comte et la comtesse dans un petit théâtre, de fort mauvais ton, c’est vrai, mais avec l’unique projet de nous amuser, et sans la moindre intention d’hostilité contre le gouvernement.
— Comment avez-vous pu vous résoudre à pénétrer dans un pareil lieu ?
— Ce pauvre fou de Litzanoff est si blasé sur les plaisirs du grand monde, qu’il a voulu nous conduire à cet affreux petit théâtre, où nous avons passé en effet une très joyeuse soirée. Voilà la terrible conspiratrice, que vous avez devant les yeux.
— Alors, objecta le général, pourquoi donner cent roubles à Popoff ?
— Pour comprendre cela, repartit Wanda avec une grande présence d’esprit, il faut connaître le comte Litzanoff. L’acharnement de cet homme à nous suivre lui agaçait les nerfs. 11 tenait à son incognito, et comme il
n’avait pas sur lui d’autre valeur, il lui jeta un billet de cent roubles.
Trépoff avait écouté tout ce récit d’un air de doute. Si ce n’était pas vrai, c’était du moins vraisemblable; et comment dire à cette belle princesse : Vous mentez I
— Vous avez beaucoup d’esprit, dit-il, seulement...
Wanda l’interrompit aussitôt.
— Savez-vous, général, pourquoi les Russes conspirent, si tant est qu’ils conspirent ? G’ est qu’ils s’ennuient. En Russie, le ciel est gris, la vie est grise, la tristesse prend les Russes au berceau. Quand ils ne demandent pas de distraction au vodky, ils en demandent à l’ivresse politique, qu’ils poussent jusqu’au tragique. Au lieu de construire des prisons, construisez des théâtres populaires; les Russes raffolent de théâtre : amusez-les, en un mot. Pensez-y, et vous verrez que j’ai peut-être raison.
— » Ge sont là de fines plaisanteries ; et, ce qui me rassure un peu, princesse, au sujet de votre socialisme, c’est précisément votre esprit, votre parfaite distinction. Vous me semblez avoir trop d’intelligence, trop d’élégance native, pour trouver quelque intérêt ou quelque plaisir à vous mêler à tous ces songe-creux, à tous ces démocrates malpropres.
— Et, d’ailleurs, comment pouvez-vous un instant supposer que Litzanoff, ce roi de la mode, ce grand viveur, devienne jamais nihiliste ! Et sa charmante et vaporeuse femme, vous ne l’assimilez pas, je suppose, à ces viragos du dernier procès socialiste, et dont les journaux nous ont tracé de si abominables portraits? Pauvre Nadège I conspiratrice 1 Mais elle s’évanouirait à la seule pensée d’une semblable accusation. Général, je tiens essentiellement à vous présenter ces dangereux socialistes. Gomme mon père, à l’occasion de mon anniversaire, donne un grand bal le 13 janvier, vous nous feriez un grand honneur de daigner y assister. Là, du moins, vous pourrez étudier de près tous ces noirs conspirateurs.
En parlant ainsi, Wanda avait su donner à sa physio-
LES VIERéES RUSSES;
nomie une expression à la fois fine et légère, naïve et
^STgrand maître de policé, subjugué par la charmeuse,
accepta l’invitation. .
Sa colère était passée; il eut pour lé prince un mot
mil flatta ««« «onît-Sc riatftrnpllfiS.